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CRITIQUE DE SINCERITE ET D EXACTITUDE

I^a règle doit donc être de se défier des récits trop conformes à des formules.

k" cas. Le fait affirmé est dételle nature qu'il ne peut pas avoir été connu par l'observation seulement. C'est un fait caché (par exemple, un secret d'alcôve). C'est un état interne qu'on ne peut voir, un sentiment, un motif, une hésitation intérieure. C'est un fait collectif très étendu ou très durable, par exemple un acte commun à toute une armée, un usage commun à tout un peuple ou à tout un siècle, un chiffre statistique obtenu par l'addition de nombi'euses unités. C'est un jugement d'ensemble sur le caractère d'un homme, d'un groupe, d'un usage, d'un événement. — Ce sont là des sommes ou des conséquences d'observations : l'auteur n'a pu les atteindre qu'indirectement, en partant de données d'observations élaborées par des opérations logiques, abstraction, généralisation, raisonnement, calcul. Il faut donc ici deux questions. L'auteur semble-t-il avoir opéré sur des données insuffisantes? A-t-il opéré incorrectement sur ses données?

Sur les incorrections probables d'un auteur on peut avoir des renseignements généraux; on peut en examinant son œuvre voir comment il opérait, s'il savait abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce d'erreurs il commettait. — Pour établir la valeur des données il faut critiquer chaque affirmation en particulier : on doit se représenter les conditions où se trouvait l'auteur et se demander s'il a pu se procurer les données nécessaires à son affirmation. La précaution est indispensable pour tous les chiffres élevés et toutes les descriptions des usages d'un peuple; car il y a chance que l'auteur ait obtenu son chiffre par un procédé conjectural d'évaluation (cas ordinaire pour le nombre des combattants ou des morts], ou en réunis-

sant des chiffres partiels qui ne sont pas tous exacts; il y a chance qu'il ait étendu à tout un peuple, à tout un pays, à toute une période ce qui était vrai rieulement d'un petit groupe qu'il connaissait'.

VI. Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et l'exactitude des affirmations du document supposent que l'auteur a observé lui-même le fait. C'est la condition commune des observations dans toutes les sciences constituées. Mais en histoire la pénurie des observations directes, même médiocrement faites, est si grande qu'on en est réduit à tirer parti de documents dont ne voudrait aucune autre science *. Qu'on prenne au hasard un récit, même d'un contemporain, on verra que les faits observés par l'auteur ne forment jamais qu'une partie de l'ensemble. Dans presque tout document le plus grand nombre des affirmations ne viennent pas directement de l'auteur, elles reproduisent les affirmations d'un autre. Le général, même en racontant la bataille qu'il vient de diriger, communique, non pas ses propres ol)servations, mais celles de ses officiers ; son récit est déjà en grande partie un « document de seconde main » *.

1. Par exemple les chiffres sur la population, le commerce, la richesse des pays européens donnés par les ambassadeurs vénitiens du XVI* siècle, et les descriptions des usages des Germains dans la Germanie de Tacite.

2. Il serait intéressant d'examiner ce qui resterait de l'histoire romaine ou de l'histoire méroving-ienne si l'on s'en tenait aux documents qui représentent une observation directe.

3. On voit pourquoi nous n'avons pas défini et étudié à part le « document de première main ». C'est que la question a été mal posée par la pratique des historiens. La distinction devrait porter sur les affirmations, non sur les documents. Ce n'est pas le document qui est de première, de seconde, ou de troisième main, c'est l'affirmation. Ce qu'on appelle un « document de première main » est presque toujours composé en partie d'aflirmations de seconde main sur des faits que l'auteur n'a

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Pour faire la critique d'une affirmation de seconde main, il ne suffit plus d'examiner les conditions où opérait l'auteur du document : cet auteur n'est plus qu'un instrument de transmission ; le véritable auteur de l'affirmation, c'est celui qui lui a fourni le renseignement. Il faut donc changer le terrain de la critique, se demander si l'autour du renseignement a opéré correctement; et si celui-là tenait son l'enseignement d'un autre, — ce qui est le cas le plus fréquent, — il faut remonter d'intermédiaire en intermédiaire à la poursuite du premier qui a lancé dans le monde l'affirmation et se demander s'il a été un observateur correct.

Logiquement cette recherche de l'observateur-source n'est pas inconcevable; les anciens recueils de traditions arabes donnent ainsi la chaîne des garants successifs d'une tradition. Mais dans la pratique les données manquent presque toujours pour arriver jusqu'à l'observateur; l'observation reste anonyme. Alors se pose une question générale. Comment faire la critique d'une affirmation anonyme? Il ne s'agit pas seulement des « documents anon3mes » dont la rédaction d'ensemble a eu pour auteur un inconnu; la question se pose même sur un auteur connu pour chacune des affirmations dont la source reste inconnue.

La critique opère en se représentant les conditions de travail de l'auteur; sur une affirmation anonyme elle n'a presque plus de prise. Il ne lui reste d'autre procédé que d'examiner les conditions générales, du document. — On peut examiner s'il y a un caractère commun à toutes les affirmations du document indiquant qu'elles

pas connus lui-même. On nomme « document de seconde main » celui qui ne contient rien de première m;dn, par exemple Tile Lire; mais c'est là une distinction trop grossière pour suffire à guider la critique des affirmations.

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proviennent toutes de gens ayant mêmes préjugés ou mêmes passions : en ce cas la tradition suivie |)ar l'auteur est « colorée » ; la tradition d'Hérodote a une couleur athénienne et une couleur delphique. Il faut pour chacun des faits de cette tradition se demander s'il n'a pas été déformé par l'intérêt, la vanité, les préjugés du groupe. — On peut se demander, sans même considérer l'auteur, s'il y a eu quelque motif de déformation ou au contraire quelque motif d'observer correctement, commun à tous les hommes du temps ou du pays où a dû se faire l'observation : par exemple, quels étaient les procédés d'information et les préjugés des Grecs sur les Scythes au temps d'Hérodote.

De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission des affirmations anonymes appelée tradition. Toute affirmation de seconde main n'a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa source; tout ce qu'elle y ajoute est une altération et doit être éliminé; de même toutes les sources intermédiaires ne valent que comme copies de l'affirmation originale issue directement d'une observation. La critique a besoin de savoir si ces transmissions successives ont conservé ou déformé l'affirmation primitive; surtout si la tradition recueillie par le document a élé écrite ou orale. L'écriture fixe l'affirmation et en rend la transmission fidèle; au contraire l'affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la mémoire de l'observateur lui-même, en se mélangeant à d'autres impressions; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme à chaque transmission ', et comme elle se déforme pour des motifs variables, il

1. La déformation est beaucoup moindre pour les impressions mises dans une forme régulière ou frappante, vers, maximes, proverbes

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