CRITIQUE DE SIXCERITK ET D EXACTITUDE
n'estpossible ni d'évaluer ni de redresserla déformation.
La tradition orale est par sa nature une altération continue; aussi dans les sciences constituées n'acceptet-on jamais que la transmission écrite. Les historiens n'ont pas de motif avouable de procéder autrement, tout au moins lorsqu'il s'agit d'éfablir un fait particulier. Il faut donc rechercher dans les documents écrits les affirmations venues par tradition orale pour les tenir en suspicion. Il est rare qu'on soit renseigné directement d'une façon sûre, les auteurs qui puisent dans la tradition orale ne le disent pas volontiers'. Il ne reste donc qu'un procédé indirect; c'est de constater qu'il ne peut pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que le fait n'a pu parvenir à l'auteur que par tradition orale. On doit donc se demander : à cette époque et dans ce groupe d'hommes avait-on l'habitude de mettre par écrit des faits de ce genre? Si la réponse est négative, c'est que le fait vient de tradition orale.
La forme la plus frappante de tradition orale est la légende. Elle se produit dans les groupes d'hommes qui n'ont pas d'autre moyen de transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes peu cultivées, paysans, soldats. C'est alors l'ensemble des faits qui est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l'origine de chaque peuple une période légendaire : en Grèce, à Rome, chez tous les peuples germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens
1. On est quelquefois averti par la forme de la phrase, lorsque au milieu de récits détaillés d'origine évidemment légendaire on rencontre une mention brève et sèche en style annulistique, visiblement copiée sur un document écrit. C'est ce qui arrive dans Tite Live (voir IS'itzsch, Die lôniisclie Annalistik,... Leipzig, 1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, Gregor von Tours^ Leipzig, 1868, in-8).
154 OPKIIATIONS ANALYTIQUES.
du peuple forment une couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple continue à avoir sa légende populaire sur les événements qui le frappent*. La légende, c'est la tradition exclusivement orale.
Après même qu'un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les faits par récriture, la tradition orale ne cesse pas; mais son domaine se restreint : elle se réduit aux laits non enregistrés, soit qu'ils soient secrets de leur nature, soit qu'on ne prenne pas la peine de les noter, les actes intimes, les paroles, les détails des événements. C'est Vanecdoie; on l'a surnommée a la légende des civilisés ». Elle se forme comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions, des interprétations erronées, des imaginations de toute origine qui se fixent sur quelques personnages ou quelques événements.
Légendes et anecdo»es ne sont au fond que des croyances populaires, rapportées arbitrairement à des personnages historiques; elles font partie du fol/dore, non de l'histoire ^. 11 faut donc se tenir en garde contre la tentation de traiter la légende comme un alliage de faits exacts et d'erreurs, d'où l'on pourrait par analyse dégager des a parcelles » de vérité historique. La légende forme un bloc où il y a peut-être quelque par-
1. Les événements qui frappent le peuple et se transmettent par la légende ne sont pas d ordinaire ceux qui nous paraissent les plus importants. — Les héros des chansons de gestes sont à peine connus historiquement. — Les chants épiques bretons se rapportent, non aux grands événements historiques, comme l'avait fait croire le recueil de la Villemarqué, mais à d'obscurs épisodes locaux. Il en est de même des sagas Scandinaves ; elles se rapportent pour la plupart à des querelles entre des villageois dislande ou des Orcades.
2. La théorie de la légende est une des parties les plis avancées de la critique. E. Bcrnheim (o. c, p. 380-90) la résume bien et en donne la bibliographie.
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celle de vérité, et qu'on peut raême analyser en ses éléments; mais on n'a aucun moyen de discerner s'ils viennent de la réalité ou de l'imagination. C'est, suivant l'expression de Niebuhr, « un mirage produit par un objet invisible, suivant une loi de réfraction inconnue ».
Le procédé d'analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux, contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu raisonnable. C'est ainsi que les protestants rationalistes ont traité les récils bibliques au xviii* siècle. Autant vaudrait amputer le merveilleux d'un conte de fées, supprimer le Chat botté pour faire du marquis de Carabas un personnage historique. — Une méthode plus raffinée, mais non moins dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes pour en tirer le fond historique commun. — Grote ', à propos de la tradhion grecque, a démontré l'impossibilité de tirer de la légende, par quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sùr^ 11 faut se résigner à traiter la légende comme le produit de l'imagination d'un peuple; on peut y chercher les conceptions du peu|)le, non les faits extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter toute affirmation d'origine légendaire; ©t il ne s'agit pas seulement des récits de forme légendaire: un récit d'apparence historique fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers chapitres de Thucydide, doit être écarté aussi.
En cas de transmission écrite il reste à chercher
1. Histoire de la Grèce, trad. fr., t. II. On peut comparer Renan, Histoire du peuple d'Israël, t. I, Paris, 1887, iii-8. Introduction.
2. Cela n'a pas empêché Xiebuhr de faire avec la légende romaine sur la lutte entre patriciens et plébéiens une construction qu'il a fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de chercher des faits historiques dans la légende grecque.
156 oi>i:rations analytiques.
si l'auteur a reproduit sa source sans l'altérer. Cette rcclicrclie rentre dans la critique des sources*, dans la mesure où on peut comparer les textes. Mais quand la source a disparu, la critique interne reste seule possible. — Il faut se demander d'abord si l'auteur a pu avoir des informations exactes, sinon son affirmation est sans valeur. — Puis il faut chercher, en o-énéral, s'il avait l'habitude d'altérer ses sources et dans quel sens; en particulier, pour chacune de ses affirmations de seconde main, si elle paraît une reproduction exacte ou un arrangement. On le reconnaît à la forme : un morceau d'un style étranger qui détonne dans l'ensemble est un fragment d'un document antérieur ; plus la reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car il ne peut contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans sa source.
VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à reconstituer l'état civil de tous les renseignements de façon à dire par qui chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La conclusion, dans la plupart des cas, c'est que l'affirmation reste anonyme.
Nous voilà donc en présence d'un fait observé on ne sait par qui ni comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science n'accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des chances d'erreur incalculables. Mais l'histoire peut en tirer parti parce qu'elle n'a pas besoin, comme les autres sciences, d'atteindre des faits difficiles à constater.
La notion de fait, quand on la précise, se ramène à un jugement d'affirmation sur la réalité extérieure. Les