Voir ci-dessus, p. 72 et suiv
CRITIQUE DE SINCÉRITÉ ET d'eXACTITUDE. 157
opérations par lesquelles on aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les chances d'erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à constater et le degré de précision qu'on veut mettre dans la formule. La chimie et la biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des mouvements rapides, des états passagers, et de les mesurer en chiffres précis. L'histoire peut opérer sur des faits beaucoup plus grossiers, très durables ou très étendus (l'existence d'un usage, d'un homme, d'un groupe, même d'un peuplej, exprimés grossièrement par des mots vagues sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup plus faciles à observer elle peut être beaucoup moins exigeante sur les conditions d'observation. Elle compense l'imperfection de ses procédés d'information par son aptitude k se contenter d'informations faciles à prendre.
Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à des chances multiples de mensonge ou d'erreur. Mais il y a des faits pour lesquels il e^'st très difficile de mentir ou de se tromper. — La dernière série des questions que doit se jioser la critique a pour but de discerner, d'après la naiure des faits, ceux qui, étant très peu exposés aux chances d'altération, sont très probablement exacts. On connaît en général les espèces de faits qui sont dans ces condiiions'favorables, on peut donc dresser un questionnaire général; on l'appliquera à chaque fait particulier du document en se demandant s'il rentre dans un des cas prévus.
i" cas. Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On ment pour produire une impression, on n'a plus de raisons de mentir sur un point où on croit toute impression mensongère inutile ou tout mensonge inefficace. Pour reconnaître si l'auteur
s'est trouvé dans ce cas on a plusieurs questions à poser.
1° Le fait affirmé va-t-il évidemment à l'encontre de l'effet que l'auteur voulait produire? est-il contraire à l'intérêt, à la vanité, aux sentiinents, aux goûts littéraires de l'auteur ou de son groupe? ou à l'opinion qu'il cherchait à ménager? La sincérilé devient alors probable. Mais ce critérium est d'un maniement dangereux; on en a abusé souvent, de deux façons. On prend pour un aveu ce qui a été une vantardise (Charles IX déclarant qu'il a préparé la Saint-Barthéleray). Ou bien on croit sans examen un Athénien qui jjarle mal des Athéniens, un protestant qui accuse d'autres protestants. Or l'auteur peut avoir eu de son intérêt ou de son honneur une toute autre idée que nous '; ou bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes d'un autre parti ou des coreligionnaires d'une autre secte que lui. Il faudrait donc restreindre ce critérium aux cas où l'on sait exactement Veffet que l'auteur a cru utile de produire et le groupe auquel il s'est intéressé.
2° Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l'auteur, même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d'être découvert? C'est le cas des faits faciles à vérifier, des faits matériels ])roches dans le temps et l'espace, étendus et durables; surtout si le public avait un intérêt à les contrôler. Mais la crainte du contrôle n'est qu un frein intermittent, contrarié par l'intérêt sur tous les points où l'auteur a un motif de tromper; elle agit inégalement sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et calmes qui se représentent clairement leur