Cf. plus haut, p
l'enseignement SUPERIEUR DE l'iIISTOIRE. 297
Les choses étaient ainsi lorsque, vers la fin du Second Empire, un vif mouvement de réforme se dessina. De jeunes Français avaient visité l'Allemagne; ils avaient été frappés de la supériorité de son organisation universitaire sur le système napoléonien des Facultés et des Ecoles spéciales. Certes la France, avec une organisation défectueuse, avait produit beaucoup d'hommes et beaucoup d'œuvres, mais on en était arrivé à penser qu' « en toutes sortes d'entreprises on doit laisser au hasard la moindre part «, et que, « quand une institution entend former des professeurs d'histoire et des historiens, elle doit leur fournir les moyens de devenir ce qu'elle veut qu'ils soient ».
M. V. Duruy, ministre de l'instruction publique, appuyait les partisans d'une renaissance des hautes éludes. Mais il considéra comme impraticable de toucher, soit pour les remodeler, soit pour les fusionner, soit pour les supprimer, aux établissements existants : Collège de France, Facultés des Lettres, Ecole normale supérieure, École des chartes, tous consacrés par des services rendus, par l'illustration personnelle d'hommes qui leur avaient appartenu ou qui leur appartenaient. 11 ne modifia rien, il ajouta. Il couronna l'édifice un peu disparate qui existait en créant une « Ecole pratique des hautes études », qui fut établie en Sorbonne (18G8 .
L'École pratique des hautes études (section d'histoire et de philologie) avait pour raison d'être, dans la pensée de ceux qui la créèrent, de préparer des jeunes gens à faire des recherches originales d'un caractère scientifique. Pas de préoccupations professionnelles, pas de vulgarisation. On n'y viendrait pas pour s'informer des résultats de la science, mais, comme l'étudiant en chimie vient dans un laboratoire, pour
se rompre aux procédés techniques qui permettent d'obtenir des résultats nouveaux. Ainsi l'esprit du nouvel institut n'était pas sans analogie avec celui de la tradition primitive du Collège de France. On devait essayer d'y faire, pour toutes les parties de l'histoire et de la philologie universelles, ce que l'on faisait depuis longtemps à l'Ecole des chartes dans le domaine restreint de l'histoire de France au moyen âge.
II. Tant que les Facultés des Lettres se trouvèrent bien comme elles étaient (c'est-à-dire sans étudiants) et tant que leur ambition n'alla pas au delà de leurs attributions traditionnelles (faire des cours publics, con.férer des grades), l'organisation de l'enseignement supérieur des sciences historiques en France resta dans l'état que nous avons décrit. Le jour où les Facultés des Lettres se cherchèrent une autre raison d'être et réclamèrent un autre rôle, des changements étaient inévitables.
Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer pourquoi et comment les Facultés des Lettres ont été amenées à souhaiter de travailler plus activement, ou, pour mieux dire, autrement que par le passé, au progrès des sciences historiques. M. V. Duruy, en installant l'Ecole des hautes études à la Sorbonne, avait annoncé que cette plante jeune et vivace en disjoindrait les vieilles ])ierres ; et, sans doute, le spectacle de l'activité si féconde de l'Ecole des hautes études n'a pas peu contribué à faire faire aux Facultés leur examen de conscience. D'autre j^art, la libéralité des pouvoirs publics qui ont augmenté le personnel des Facultés, qui leur ont construit des palais, qui les ont largement dotées d'instruments de travail, a créé des devoirs nouveaux à ces établissements privilégiés.
L ENSEIGNEMENT SUPllIilELIÎ DE I.HISTOIliE. 299
Il y a vingt-cinq ans environ que les Facultés des Lettres ont entrepris de se transformer, et que leur transformation progressive a des contre-coups dans l'édifice entier de l'enseignement supérieur des sciences historiques en France, qui n'avait pas été ébranlé jusque-là, même par l'ingénieuse addition de 1868.
m. Le premier soin des Facultés fut de se procurer des étudiants. — Là n'était |)as, en vérité, le difficile, car l'Ecole normale supérieure (où sont admis vingt élèves par an, choisis parmi des centaines de candidats) était devenue incapable de suffire, comme par le ])assé, au recrutement du corps professoral, désormais très nombreux, de l'enseignement secondaire. Quantité de jeunes gens, candidats (concurremment avec -les élèves de l'Ecole normale supérieure) aux grades qui ouvrent l'accès de la carrière pédagogique, étaient abandonnés à eux-mêmes. C'était une clientèle assurée. En même temps les lois militaires, en attachant au titre de licencié es lettres de précieuses immunités, devaient attirer dans les Facultés, si elles préparaient à la licence, une portion considérable, et très intéressante, de la jeunesse. Enfin les étrangers (si nombreux à l'Ecole des hautes études), qui viennent chercher en France un complément d'éducation scientifique, et qui s'étonnaient jusque-là de n'avoir pas à profiter dans les Facultés, -ne pouvaient manquer d'y venir aussitôt qu'ils y trouveraient quelque chose d'analogue à ce qu'ils ont coutume de trouver dans les Universités allemandes, et le genre d'instruction qui leur paraît utile.
Avant que des étudiants aient appris en grand nombre le chemin des Facultés, de grands efforts ont été nécessaires et des années se sont écoulées; mais c'est lorsque les Facultés ont eu les étudiants
300 APPKNDICRS.
qu'elles désiraient que les vrais problèmes se sont posés.
L'immense majorité des étudiants des Facultés des Lettres ont été à l'origine des candidats aux grades, à la licence et à l'agrégation, venus avec l'intention avouée de « préparer » la licence et l'agrégation. Les Facultés n'ont pas pu se soustraire à l'obligation de les aider dans cette « préparation ». Mais les examens étaient encore, il y a une vingtaine d'années, conçus suivant d'anciennes formules. La licence, c'était une attestation de fortes études secondaires, un « baccalauréat supérieur » ; à « l'agrégation des classes d'histoire et de géographie » (devenue la véritable liccnda docendi], les candidats devaient « fournir la preuve qu'ils savaient très bien ce qu'ils seraient chargés d'enseigner ». — Dès lors, il y avait péril certain que l'enseignement des Facultés, préparatoire, comme celui de l'Ecole normale supérieure, aux examens de licence et d'agrégation, affectât, par la force des choses, le même caractère. Notez qu'une certaine rivalité devait forcément s'établir entre les élèves de l'Ecole et les élèves des Facultés aux concours d'agrégation. Les programmes de l'agrégation étant ce qu'ils étaient, cette émulation ne devait-elle pas avoir pour résultat d'absorber de plus en plus les maîtres et les élèves des établissements rivaux dans des exercices scolaires, non scientifiques, dépourvus de noblesse aussi bien que d'utilité réelle?
Danger très grave. Il a été aperçu tout de suite par les clairvoyants promoteurs de la réforme des Facultés, MM. A. Dumont, L. Liard, E. Lavisse. M. Lavisse écrivait en 1884 : « Prétendre que les Facultés ont pour tâche principale la préparation à des examens, c'est vouloir substituer à la culture scientifique un
l'enseignement SUPERIEUR DE l'hiSTOIRE. 301
dressage : voilà le sérieux grief que de bons esprits opposent aux partisans des nouveautés — Les partisans des nouveautés répondent qu'ils ont vu, dès l'origine, les inconvénients du système, mais qu'ils sont convaincus qu'une modification du régime des examens suivra la réforme de l'enseignement supérieur; qu'on trouvera la conciliation entre le travail scientifique et la préparation aux examens; qu'ainsi tombera le seul grief sérieux que leur opposaient leurs adversaires. » C'est une justice à rendre au principal polémiste de la réforme qu'il ne s'est jamais lassé d'appuyer sur ce j)oint malade; et, pour se convaincre que la question des examens a toujours été considérée comme la clé de voûte du problème de la réorganisation de l'enseignement supérieur en France, il suffit de parcourir les discours et les articles intitulés « L'enseignement et les examens », « Examens et études », « Les études et les examens », etc., que M. Lavisse a réunis dans ses trois volumes publiés depuis 1885, de cinq ans en cinq ans : Questions cV enseignement national^ Etudes et Étudiants, A propos de nos écoles.
C'est ainsi que la question de la réforme des examens de l'enseignement supérieur (licence, agrégation, doctorat) a été mise à l'ordre du jour. Elle y était déjà en 1884; elle y est encore en 1897. Mais, pendant l'intervalle, des progrès sensibles ont été réalisés dans la direction que nous croyons bonne, et on touche enfin, scmble-t-il, au but.
IV. L'ancien système d'examens exigeait des candidats aux grades qu'ils fournissent la preuve d'une excellente instruction secondaire. Comme il condamnait les candidats, étudiants de l'enseignement supérieur, à des exercices du genre de ceux qu'ils avaient déjà ressassés dans les lycées, on a eu beau jeu en
â02 APPENDICES.
l'attaquant. Il a été défendu mollement. Il a été démoli.
Mais comment le remplacer? Le problème était très complexe. Est-il juste de s'étonner qu'il n'ait pas été résolu du premier coup?
D'abord, il importait de se mettre d'accord sur cette question préliminaire : quel est le genre d'aptitudes ou de connaissances dont il convient d'exiger des étudiants qu'ils fassent la preuve? De connaissances générales? De connaissances techniques et d'aptitudes aux recherches originales (comme à l'Ecole des chartes et à l'Ecole des hautes études) ? D'aptitudes pédagogiques ? — On a reconnu peu à peu qu'étant donnée la clientèle vaste et variée des Facultés, il était indispensable de distinguer.
Aux candidats à la licence, il suffit de demander qu'ils attestent une bonne culture générale, sans leur interdire de prouver, s'ils le désirent, qu'ils ont déjà le goût et quelque expérience des recherches originales.
Aux candidats à l'agrégation [Ucentia docendï], déjà licenciés, on demandera : 1° la preuve formelle qu'ils savent, par expérience, ce que c'est qu'étudier un problème historique et qu'ils ont les connaissances techniques, requises pour les études de celte espèce; 2° la preuve d'aptitudes pédagogiques, qui sont professionnelles pour eux.
Aux étudiants qui ne sont candidats à rien, ni à la licence, ni à l'agrégation, et qui recherchent simplement une initiation scientifique — les anciens programmes ne prévoyaient pas l'existence de ces étutliants-là, — on demandera seulement de prouver qu'ils ont profité des leçons reçues et des conseils donnés..
L EXSEIGXEMEXT SUPEHIEUR DE L HISTOIRE. 303
Cela posé, un grand pas est fait en avant. Car les programmes, comme on sait, gouvernent les études. Or, de par l'autorité des programmes, les études historiques dans les Facultés auront le triple caractère que l'on peut souhaiter qu'elles aient. La culture générale ne cessera pas d'y être en honneur. Les exercices techniques de critique et de recherche auront leur place légitime. Enfin la pédagogie (théorique et pratique) ne sera pas négligée.
Les difficultés commencent lorsqu'il s'agit de déterminer les épreuves qui sont, en chaque genre, les meilleures, c'est-à-dire les plus i)robantes. Là-dessus, les avis diffèrent. Si personne, désormais, ne conteste plus les principes, les modes d'application jusqu'ici expérimentés ou proposés ne rallient pas tous les suffrages. L'organisation de la licence a été remaniée trois fois; le statut de lagrégatlo : d'histoire a été réformé ou amendé cinq fois. £t ce n'est pas fini. De nouvelles simplifications s'impose.it. Mais qu'importe cette instabilité — dont on commence pourtant à se plaindre *, — s'il est avéré, comme nous le crovons, que le progrès vers le mieux a été continu à travers tous ces changements, sans régressions notal)les ?
11 est inutile d'exposer ici en détail les divers régimes transitoires qui ont été en vigueur. Nous avons eu l'occasion de les critiquer, en temps et lieu ^. Aujourd'hui que la plu])artdes usages qui nous paraissaient défectueux ont été abolis, à quoi bon remuer cette cendre? Nous ne dirons même pas en quoi le