‹ Introduction aux mâemoires sur la râevolution franðcaise, ou, Tableau comparatif des mandats et pouvoirs donnâes par les provinces áa leurs dâeputâes aux âEtats-gâenâeraux de 1789Chapitre 10 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

verrait des troupes. Dix mille hommes suffiraient, servant là comme amis et recomplétés tous les ans.

A. l'ouest, est le Sénégal, soumis à notre administration, et qui fut si long-temps à plaindre. Il faudrait y envoyer aussi dix mille hommes, bien choisis et bien équipés. Chacun de ces corps de l'est et de l'ouest serait commandé par un maréchal ou un lieutenantgénéral renommé. Tous les officiers seraient volontaires. Les soldats seraient attirés par la nouveauté, par les biens à acquérir, par les promesses d'un avancement plus rapide qu'en France. Chaque campagne serait comptée double et la solde serait double aussi. Une forte et sévère discipline serait annoncée, organisée et maintenue. Le bon ordre des Romains fit leur principale force contre les Numides. Mais ici ce serait moins une guerre qu'un voyage. Les Français se présenteraient en protecteurs. Ils n'iraient point piller le pays, mais le reconnaître, y porter la civilisation et les arts; ils ne demanderaient en échange que le privilège du commerce intérieur, et des comptoirs sur tous les fleuves ou dans le fond des oasis.

L'expédition serait munie non-seulement d'armes et de munitions, mais surtou t de machines et d'instrumens de toute espèce. Les deux corps de dix mille hommes, en débarquant chacun sur les points qui lui seraient assignés, s'établiraient pour une année sur la côte. Ils y construiraient leurs cabanes, ils y dresseraient leurs tentes; se faisant ainsi peu à peu au sol, au climat, aux mœurs. La seconde année les corps se mettraient

Decazes lui écrivit ; et depuis, malgré l'affaire des Grecs, il n'a pas changé de dispositions envers la France.

en mouvement; ils feraient cinquante lieues dans le premier mois, cinquante lieues dans le second, puis ils s'arrêteraient, s'établissant encore là pour le reste do l'année, se liant avec les habitans, semant les terres qui seraient susceptibles de culture, renvoyant en arrière les malades, recevant les remplaçans, et toujours protégeant les villages au lieu de les dévaster; laissant aux musulmans leur culte, aux yolofs et aux nègres leurs fétiches, respectant leurs adorations, et se dirigeant enfin de toute manière par les règles de la saine politique autant que par les nobles préceptes delà religieuse philosophie.

La troisième année ils feraient cent lieues encore $ d'après le même système, et ainsi, en douze ans, chaque corps aurait fait douze cents lieues. Alors ces légions courageuses remonteraient au centre de l'Afrique, ils auraient vu les sources du Nil et du Niger, ils a^ raient visité la mer de Négritie, et le lac du Soudan ; ils auraient exploré d'un côté le Kordofan, le Darfouk Bergou, Bégermeh, Bornou, Assen; de l'autre, ils auraient traversé le Bambara, Bambouc, et cette ville de Timbouctou si souvent nommée, et toujours fort peu connue.

Notre langue, par les usages fréquens, se serait mêlée à celle des Maures. Le pays serait à nous par le droit des bienfaits, plus sûr que celui des armes; nous au-* rions mis de grandes contrées et peut-être de grands peuples en communication avec l'Europe, et dans ces vastes régions nous aurions sans doute découvert des monumens curieux, des temples, des obélisques, des tombeaux, témoins éternels du passage des générations.

Je ne serais pas le chef, assurément, mais je vou-

dirais être l'administrateur de cette croisade pacifique. Je veillerais à ce que rien ne manquât à nos colonies voyageuses. Cinquante millions par année mettraient en e'tat de tout entretenir, de pourvoir à tout, et ce mode d'emploi pour les hommes, cet aliment donne' aux esprits , le chemin des aventures et de la gloire ouvert à tant de cœurs qui ne vivent que d'avenir et d'illusion, auraient, je n'en saurais douter, plus d'un résultat heureux, et une notable influence sur la prospérité et le repos de la France.

Que si l'Angleterre ombrageuse voulait empêcher notre course dans les déserts , il faudrait l'entraîner elle-même à notre suite; il faudrait la faire sortir de cette politique jalouse qui ne voit qu'un intérêt et qu'une époque. Il faudrait lui parler au nom de l'humanité tout entière, et faire entrer dans ses spéculations ces vues supérieures qui devraient être au dixneuvième siècle le mobile de tous les gouvernemens.

J'en ai dit assez : Votre Excellence saisira d'un coup d'œil l'ensemble de mon projet. Quant aux détails, je m'en occuperais, Monseigneur, dès qu'il y aurait une détermination prise sur le principe. Jamais plus de conséquences ne pourraient découler d'une même source : les arts, l'histoire naturelle, la géographie, l'histoire , le commerce , tout ici trouverait d'immenses avantages. Nous n'irions pas pour acheter des noirs, mais pour les instruire, et nous instruire nous-mêmes à l'école de cette nature sauvage qui nous a caché jusqu'ici ses secrets, en puisant peut-être chez des peuples barbares des leçons et des exemples pour le perfectionnement de nos institutions orgueilleuses.

Tels sont les objets, Monseigneur, qui m'ont paru clignes d'être offerts à vos méditations.

Vous avez en main la puissance ; n'en bornez pas l'usage à de vulgaires résolutions; sortez des voies communes, de ces guerres de voisinages, de ces querelles sans but, de cette diplomatie sans élévation, de ces traités sans garantie... Le monde est placé devant vous, consultez ses besoins et marchez à son aide. L'Afrique languit sous le joug de l'ignorance; allez lui prêter votre bras, éclairez-la de vos lumières, et relevez les dieux de l'Ethiopie, qui depuis des âges et des siècles gisent dans le sable et la poussière...

Cette lettre ne fut pas sans effet. C'est vers ce temps que M. de Chateaub riant fut appelé à la présidence de la société de Géographie. Là les plans sur la croisade d'Afrique furent déroulés à ses yeux, et s'il eût conservé le porte-feuille, nul doute que Timbouctou n'eût été bientôt le but d'une expédition qui aurait, en quelques années, changé la face de notre commerce, et même aussi de notre politique.

A cette lettre, adressée à un ministre aujourd'hui disgracié, mais non pas éclipsé, nous allons ajouter une note extraite d'un petit ouvrage fort de raison , qu'a publié un chef de division disgracié aussi , mais qui , du fond de la retraite où il passe aujourd'hui ses jours, jette encore les yeux sur les intérêts et les affaires de la France , qu'i 1 servit et qu'il aime.

Nous n'avons plus à choisir de l'Inde et du Sénégal. L'Inde nous est fermée, ou plutôt ce qui nous en reste est écrasé par le colosse de la puissance anglaise de Calcutta. Mais le Sénégal nous est ouvert, et l'Afrique après tout pourrait nous offrir des avantages égaux, quoique d'un autre genre, à ceux que Londres retire de l'Asie. Qu'on remarque d'abord cette différence : notre commerce avec l'Inde a toujours consisté en or et en argent, que nous y portions pour en tirer des toiles et des épices ; tandis qu'au Sénégal nous pouvons porter des objets de nos fabriques et en rapporter de l'argent et de l'or. La côte d'Afrique, de Ceuta au cap Vert, fut le théâtre des découvertes et des prouesses d'Hannon. Carthage y plaça des comptoirs et y puisa de grandes richesses. Il y avait donc dans l'intérieur de grandes nations avec lesquelles s'établissaient des échanges qui depuis ont cessé.

La fille de Tyr, la rivale de Rome, a cessé la première; ses ruines même ont disparu; les peuples qui trafiquaient avec elle, ou se sont anéantis à leur tour, ou bien ont reflué dans les terres, et peut-être un jour nous les retrouverons, avec leurs lois et leurs raonumens, quand nous aurons repris des relations vers lesquelles devraient nous porter la politique autant que la philosophie.

Ces projets n'ont rien d'étrange et même rien de difficile. Qu'au lieu de dépenser des milliards à des entreprises et à des opérations où il est au moins incertain que la prospérité de l'État soit liée, on consacre chaque année quelques millions seulement à des tentatives

( M ) pour rétablissement de points de résidence entre l'Atlantique et le lac du Soudan. Qu'une petite armée de cinq mille hommes soit entretenue dans ces contrées, gagnant pays tous les ans et s'échelonnant depuis le Port-Louis jusqu'à Timbouctou, et nous aurons conquis à l'empire une colonie et des débouchés qui remplaceront avec avantage les colonies que nous avons perdues (0.

Ainsi les mêmes idées sont venues de plusieurs côtés. Les vues d'un grand nombre de savans et de négocians se sont tournées vers cette Afrique , riche de trésors qui n'attendent que l'exploitation ; et si le gouvernement français veut une fois entrer dans la route qui de toutes parts lui est indiquée , il trouvera , à Paris et dans les provinces , de nombreux et puissans auxiliaires.

(i) « Le vrai moyeu, dit M. de Bucq, d'affermir la prospérité d'un » grand empire, c'est d'encourager la population par l'agriculture, » l'agriculture par les manufactures , les manufactures par les colonies , m les colonies par le commerce.... » Ce peu de mots renferme la substance d'un grand traité d'administration.

( de*)

Page 1