I 8 INTRODUCTION
sauter trois fois sa propre tête aux trois coins de la voie Ostienne où jaillirent trois sources, pour y laver le sang du crime. Rien que pour recueillir les témoignages d'amour que la jeune Cécile avait glanés, à travers les âges, Dom Guéranger, son historiographe ému, n'a pu moins composer qu'un énorme volume dont l'âme de l'artiste a fait sans peine un pur chef-d'œuvre... Mais, entre toutes les femmes que ces primitifs délicats aimèrent chanter, par une tendance naturelle de l'homme viril à excuser les faiblesses d'autrui, il faut compter les pécheresses. C'était Marie de Magdala, Thaïs, Marie l'Egyptienne, cent autres. L'antienne de l'adultère Nemo te condemnavit , que l' Eglise chante depuis le premier siècle aux ires vêpres du quatrième dimanche de Carême, estun chef-d'œuvre de phrase musicale; tout un opéra, tout un drame, s'il faut parler le langage vulgaire, est contenu dans ces trois lignes de plain-chant que vous n'entendrez pas sans en comprendre la touchante et grave beauté.
Et puis, ce furentles infirmes et les pauvres du monde qui émurent, avantles forts et lespuissants, les entrailles humaines de ces maîtres et de ces saints. C'est Fhémorroïsse poussant, dans une autre antienne de Carême, le plus beau cri qu'ait eu une créature visitée par son Dieu : Extollens vocem qucedam mulier de turba... C'est l'aveugle-né qui, plus loin, raconte à la foule le miracle que le Nazaréen a opéré avec un peu de boue sur ses yeux: Lutum fecit... Et Jésus d'un miracle marche vers un autre, en moins de temps qu'il n'en faut à cette dernière citation pour être chantée dans un art de grandeur et de simplicité qu'on ne trouve que là: Jésus autem, transiens per médium illorum, ibat . Parcourez ces mille antiennes de l'Antiphonaire primitif; ou plutôt
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allez les entendre chanter dans leur vrai ton d'art oratoire et reposé, en une de ces rares maîtrises où Ton interprète encore le plain-chant, selon sa tradition si méconnue ; non en cris de massacre et du pas lent de charretiers qui vont à la foire prochaine, mais à mi-voix et avec cette onction qui prête à la prière des ailes et qui l'élancé en oiseau vers le ciel. Parties de l'infini du temps pour tendre à l'infini de l'éternité, elles commencent et se terminent toutes par la même note profonde. Selon Fidée et le mode de l'antienne, ces notes s'élèvent, s'abaissent, se modulent à toutes les expressions du texte sacré qu'elles interprètent, sans qu'aucune, — fût-ce la plus sublime, — ose jamais couvrir de toute sa voix la parole sacrée. Et pourtant, s'il vous arrive d'étudier abstractivement l'art en lui-même de ces petites phrases musicales, vous le trouvez si complet et si étendu d'expression que, comme Gounod et tant d'autres maîtres modernes en usèrent, s'il vous plaisait de broder sur ces thèmes minuscules en apparence quelques fantaisistes variations, vous tireriez un monde inépuisable d'harmonie de chacun de ces microcosmes mélodiques.
C'est l'art des maîtres de tout dire en un mot, et l'on peut affirmer après étude que les écrivains primitifs de plain-chant y excellèrent. Il fallait être court et précis, pour ce peuple rudimentaire de chrétiens dont la mémoire serait leur livre unique. D'ailleurs, par quels signes fixer sur des volumes ces sortes de compositions populaires ? On n'était pas assez savant pour lire ceux des hymnographes d'Athènes ou de Rome, et les chrétiens n'auraient pas employé l'art païen sans craindre d'en deshonorer leurs mystères. Enfin les chants interprétant ces mystères sacrés n'auraient-ils pas risqué,
une fois consignés dans des livres, à tomber entre des mains impures qui les profaneraient? L'art musical primitif ne pouvait donc avoir pour livres que les mémoires qui les retiendraient et qui, par tradition, se les perpétueraient d'âge en âge. Ainsi traversa-t-il les cinq premiers siècles ; et il arriva au temps du pape Grégoire, aussi intact dans son texte oralement transmis, qu'introuvable dans le moindre parchemin de l'époque qui n'en laissa aucune trace. Le travail du premier centonisateur n'en fut que plus aisé. Dans sa maîtrise du palais du Latran, couché sur sa chaise papale, le fouet du maître chantre à la main, Grégoire n'eut qu'à faire comparaître devant ses scribes le premier venu de ses enfants de chœur, et qu'à faire chanter à l'oiseau les phrases dont l'Eglise, sa mère, avait balancé son berceau et dont, depuis, toute sa vie chrétienne avait été de jour en jour instruite en même temps que charmée. Heureux âges ! les mères eurent, pour endormir leurs fils, d'autres motifs que les fadaises de nos bercelonnettes modernes, et où l'enfant sut dans ses langes le nom et l'histoire d'un Dieu qui vint souffrir sur terre pour y apprendre aux tristes hommes les vertus qui font la souffrance méritoire et les martyres d'ici-bas une caution pour les récompenses du ciel. L'œuvre de saint Grégoire se confina dans la transcription des psaumes, des leçons, des capitules, des versets, des oraisons, et dans celle des introïts et des graduels que le pape Célestin avait précédemment compris dans l'office de la messe et dont, en majeure partie, la composition musicale remontait aux premiers siècles des Catacombes. A cette première compilation qui prit le nom générique de Graduel, s'ajoutacelle du Responsorial comprenant le fond des antiennes et des répons que les premiers
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chrétiens composèrent aussi et employèrent à leurs offices. Ce Graduel et ce Responsorial ainsi catalogués formèrent la matière totale de Y Antiphonare dit de Saint-Grégoire, auquel les âges suivants ajoutèrent d'autres pages, mais sans en supprimer aucune de cette sorte de Digeste musical qui désormais ferait texte et loi dans l'Eglise.
On voit par cette première sélection des textes primitivement chantés, que les hymnes n'y furent pas comprises. Est-ce à dire que l'Eglise manqua de poètes dans ces premiers siècles qui produisirent les Ambroise de Milan, les Hilaire de Poitiers, les Prudence, les Paulin de Noie, les Claudien Mamert, les Césaire d'Arles, l«s Elpis et les Boèce, les Venance Fortunat ? Il semblerait plutôt qu'en république sage elle préféra les couronner de roses et les arrêter pour un temps à sa porte, jusqu'à ce que les textes bibliques et évangéliques centonisés de préférence par le pape Grégoire eussent constitué le fonds invariable du chant sacré. L'Antiphonaire une fois fixé, on y ajouterait autant de pages supplémentaires qu'en voudrait pour recueillir dévotement, mais non liturgiquement, un Lucis largitor splendide, un Pange lingua gloriosi, unAurea luce et décore roseo, un Vexilla régis, un Te Deum, cent autres œuvres de premier ordre de cette race venue du ciel, — encore que bien irritable, au dire du poète lui-même, pour habiter sans difficulté la commune et mesquine maison du reste des humains. Saint Grégoire préféra pour ces œuvres l'épreuve du temps qui sanctionne les plus durables. Par cet ostracisme, il sembla même deviner l'orage qui menaçait l'harmonie souveraine de cette musique primitive, et la révolution qui frapperait plus tard à la porte du temple, par la
main même des hymnographes que le pontife en bannissait. En attendant, le rude pape codifia son œuvre scripturale de plain-chant, non seulement en compilant les textes sacrés que le peuple chantait, mais encore en fixant le chant même de ces textes à l'aide de signes particuliers qu'il inventa. Ces signes initiaux • consistaient en points et en virgules disposés, sans portée, sur la ligne des paroles. Selon que les virgules prenaient la direction de droite ou de gauche, la voix devait monter ou descendre sur la syllabe affectée par ces signes. Le plus souvent même ces virgules se réjoignaient et, selon qu'elles décrivaient un accent circonflexe ou un esse tordu, de bas en haut ou de haut en bas, la voix devait effectuer sur la syllabe tout un ensemble de notules ou gruppetti, mais en un trait, en un souffle pneumatique, — d'où le nom de newna donné à ce système de petites notes, et le nom de « neumatique » pris par la musique grégorienne dont les innombrables neumes faisaient, en effet, le fond très caractéristique. Ces signes, qu'il serait long d'expliquer, s'appelaient : punctum, virga^ clivis, podatus, scandicus, salicus, climacus, torculus, porrectus, podatus siibpunctis, climacus resupinus, scandicus ftexus, scandicus subpunctis, torculus resupinus, porrectus flexus, porrectus subpunctis. Ainsi la musique des Catacombes eut sa graphique, ou plutôt les contemporains de Grégoirele-Grand trouvèrent dans ces signes énigmatiques et encore trop rudimentaires un guide pour leur mémoire à laquelle la charge de retenir par cœur les chants sacrés continua d'être dévolue ; ces points de repaire ne suffisant qu'à mettre, çà et là, la mémoire égarée dans la voie de la tradition et dans le texte même des primitifs plain-chantistes.
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Mais pour si initiale que soit cette notation sommaire, elle n'en constitue pas moins déjà le Thésaurus musicalis d'un art que la mémoire, aidée de l'écriture, transmettra plus sûrement à la postérité; et, dès le vie siècle, l'Eglise peut donner aux siècles de l'avenir le spectacle d'une de ces auditions musicales dont aucune autre époque religieuse ne surpassera la grandeur. Essayons de nous en faire une idée, encore que raccourcie, et reconstituons par l'imagination une de ces cérémonies chantantes que Grégoire-le-Grand aimait présider et que les chapelles papales, formées sur les débris de celleci, n'ont depuis présenté qu'imparfaitement, moins majestueuses et moins saintes, à l'admiration des âges. G est le grand jour de Pâques de l'an 600. Le soleil vient de se lever sur ce qui reste de la grandeur de Rome, depuis la dernière invasion d'Agilulphe et des redoutables Lombards que Grégoire est pourtant parvenu, grâce à la pieuse Théodelinde, femme du chef barbare, à retenir dans la campagne fumante. Le pape a aussi arrêté sa plume sur cette dernière phrase désespérée des Commentaires d'E^échiel où, « chauve comme l'aigle » dans cette Rome dénudée, il veut « mépriser de tout son « cœur ce siècle comme un flambeau désormais éteint, « et ensevelir du moins ses désirs mondains dans la « mort du monde lui-même ». Or, voici que le soleil delà Résurrectionremetle souffle des Romains antiques dans cette poitrine d'indomptable athlète. La mitre des orientaux ou l'infula romaine est posée sur sa tête, et les habits pontificaux revêtent son long corps amaigri tel que nous le représentent les enluminures des manuscrits contemporains. Grégoire aux beaux et longs traits pâles, à la haute et élégante stature, est encore le patricien des nobles formes qu'un sénateur de Rome,
Gordien, son père, fit tribun et habitua de bonne heure à la dignité de la robe prétorienne et aux coutumes distinguées du forum. Sans doute, le magistrat était loin dupape, depuis la trente-cinquième année que, sonpère i étant mort, le fils donna aux pauvres son immense fortune et fît, de son palais du mont Cœlius, un monastère dont le premier bénédictin fut Grégoire lui-même. Lorsque survint le souverain pontificat, il lui fit regretter plus encore dans les sollicitudes du gouvernement de l'Eglise, la paix perdue de la petite cellule. Est ce ce souvenir déjà ancien qui fait au pape tourner mélancoliquement la tête vers les oliviers plantés par lui dans le parc paternel du Cœlius, et dont la redevance inscrite sur des tablettes de marbre affichées — avec le plan du lieu — aux portes de Saint- Pierre, était fondée perpétuellement pour l'entretien des lampes de cette basilique ? Grégoire, paré du pluvial et l'infula en tête, est donc sorti du Latran, à l'heure de tierce. Unehaquenée, toute caparaçonnée de blanc, attend le solennel pontife sous les degrés de son palais, et le porte, précédé du cortège des chantres de sa chapelle qui marche à pied, et suivi du collège cardinalice en robes rouges qui chevauchent sur des montures parées de rouge, comme eux. La Station, fondée par Grégoire lui-même dans les principaux sanctuaires de Rome où son éloquence inaltérable a déjà prononcé quarante inoubliables homélies, est aujourd'hui à Sainte-Marie Majeure ; et la chapelle papale y est introduite, au silence significatifdes orgues et detous autresinstruments dont les chantres, déjà en place aux pupitres, remplaceront avec leurs voix humaines les sons factices. Et tandis que le pontife, arrivé devant l'autel, quitte le pluvial pour revêtir la chasuble, le chant de tierce ouvre l'office:
— Deus in adjutorium meum intende ! entonne le pape, d'une voix mâle qui met tous ses efforts à s'adoucir jusqu'à n'être qu'un souffle. Et toutes les voix du chœur de répondre en se fondant aussi dans un ensemble mélodieux, tel que c'est moins un chant qu'un discours, et que les paroles qui prient y sont plutôt prononcées que chantées :
— Domine, ad adjuvandum me, festina !
Le psaume Legem pone ouvre, aussitôt après, son aile et la fait planer toute grande sous les voûtes de la basilique où elle monte éveiller la mémoire de l'antique David et celle des générations passées qui entendirent, comme cette assemblée d'aujourd'hui, psalmodier autrefois ces immuables paroles ; et, par le lien invisible d'un psaume, voici les siècles les plus anciens qui se rattachent aux temps les plus modernes, et tout le passé et son histoire qui semblent contenir dans ce temple où le présenties convoque... Après la monotone et d'autant plus solennelle psalmodie de tierce, le chant de la messe commence. Ecoutez, de l'introït à la postcommunion, d'après l'ordre liturgique institué par les Sacramentaires du pape Gélase, cette unité invariable du type choral où vous reconnaissez infailliblement une prière à chacune des phrases, et cette variété infinie de la mélodie qui d'une image vous fait passer à une autre image, d'une étoile à une autre étoile, de la terre au ciel. Quant à la pure maestria des chantres grégoriens, elle vous ravit, à contenir et à réduire jusqu'à la voix d'un enfant qui fredonne, ou d'une faible femme qui murmure, ces forces mâles de choristes dont tout l'art tient dans la modération même. C'est une mer toujours sereine, dont on sait que les flancs portent pourtant de formidables tempêtes. C'est un ciel sans nua-
ges, où cependant la foudre peut éclater ; mais il doit conserver indéridable la pureté de son immense vitre bleue à travers laquelle apparaîtra peut-être la face du Seigneur, maître des altitudes, aux créatures quichantent ses grandeurs dans leur humilité d'ici-bas. Et, de fait, sans apparaître lui-même, Dieu n'envoyaitil pas ses anges à la messe d'un pape si mélode? L'histoire rapporte qu'un jour, à une de ces solennités pascales, saint Grégoire, en étant à la fraction de l'hostie dans le calice, chanta au peuple le traditionnel Pax Dominî sit semper vobiscum, et que des voix mystérieuses venant du ciel lui répondirent, à l'étonnement de la chapelle : Et cum spiritu tuo ! Depuis ce merveilleux jour de Pâques, où le génie musical d'un pape trouva dans le ciel même l'approbation et la récompense de ses réformes mélodiques, le Moyen-Age a attendu le retour des anges à la messe de Pâques, et la chapelle du pape ne répondait pas à son Pax Domini, espérant que la maîtrise céleste se chargerait encore de donner la réplique... Où sont aujourd'hui ces naïves et belles traditions où l'on voyait encore, durant ce même Moyen-Age et cette même messe de Pâques, deux cardinaux se détacher du Sacré Collège, et venir se placer en dalmatiques blanches, debout, face au peuple, depuis l'Offertoire jusqu'à la Postcommunion, aux deux cornes de l'autel où leur présence figurait du moins celle des anges disparus !
Telle fut l'institution grégorienne du chant neumatique et son interprétation religieuse que les traditionnalistes du texte et du mode d'un grand pape allaient perpétuer dans l'Eglise romaine jusqu'à nos jours, après mille tempêtes essuyées qui n'ont pas réussi à faire sombrer et à amoindrir même le précieux Antipho-
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naire de saint Grégoire-le-Grand. Et c'est aussi le revers de cette belle médaille qu'il nous reste à retourner; — nous avons déjà dit le courant grec qui tendait à faire dévier notre beau fleuve d'harmonie hébraïque et univocale, vers les méandres de l'Hellade païenne % et vers l'irréligieuse polyphonie des chanteurs, non d'église mais dé théâtre.
Pour bien observer toute la route faite et tous les écueils évités, il convenait que nous fissions partir nos barques de haut. Nous ne redescendrons que plus exactement au point précis de notre histoire contemporaine où les Mélodies Grégoriennes surnagent intactes et presque triomphantes, à cette heure.
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Nous avons vu avec quel culte exclusif pour les textes bibliques et évangéliques Grégoire-le-Grand centonisa son Antiphonaire, et comment ce pape rigoureux retint à la porte de l'église les hymnographes qui y voulaient pe'ne'trer. Là du moins, comme les sages de la République de Platon, couronnés de fleurs, ils pourraient ad libitum organiser des concerts où la poésie mondaine serait admise et d'où la poésie religieuse ne serait pas toujours exclue. Avec des rimeurs, l'on ne sait jamais où la raison s'en va; et saint Grégoire aima mieux leur fausser compagnie, pour la compilation des textes scripturaux que le « canon musical » chrétien devait rigoureusement admettre. Ambroise ferait ce qu'il voudrait, dans sa cathédrale de Milan, et Fortunat aussi dans son église de Poitiers, où certes l'on pouvait entendre avec religion des hymnes composées par des génies si pieux: l'Eglise romaine avait une garantie de l'intégrité scripturale de son symbole paraphrasé, dans le caractère profondément respectueux des Francs.
En serait-il de même du peuple fantaisiste et insubordonné de Byzance et de toute l'Eglise orientale où les Ephrem, les Basile, les Grégoire de Nysse^ accordaient déjà les barbitons des païens leurs aïeux et s'apprêtaient à remplacer le point neumatique des proses barbares de saint Grégoire par le point diacritique des
poèmes fleuris de leurs policés hymnographes, comme ils avaient fait déjà des textes sobres des Evangiles par les commentaires bavards des Menées ? C'est la question. Mais prenons-la de haut. Elle en vaut la peine. Le 12 juillet 1859, un moine bénédictin français arrivait à Saint-Pétersbourg après avoir côtoyé, depuis Cronstadt, sur une mer de vert intense, les bords crayeux de la Neva et les quais de ce fleuve sévère, flanqué de forteresses, comme les portes d'une immense prison dont Joseph de Maistre a, d'ailleurs, fait les plus gracieuses descriptions. Sans avoir le choix du refuge, parmi les rares couvents catholiques que la Russie, plus tolérante aujourd'hui, a rendus plus nombreux dans la ville impériale, dom Pitra, tranquillement vêtu de son habit monacal, vint frapper au monastère de Sainte-Catherine, la seule porte que des Dominicains de la mère-patrie pouvaient ouvrir à un Bénédictin compatriote. Ce titre pourtant ne suffit pas au voyageur pour recevoir l'hospitalité dont il avait besoin, «en l'absence de toute autre chartreuse, léproserie, ou prison militaire, comparables à cette solitude », écritil dans son journal. Enfin, après trois jours d'attente et grâce à l'intervention de l'ambassade française, la porte fut forcée et le Bénédictin introduit dans une cellule où quelques manuscrits laissés là, comme au petit bonheur de la main qui oserait les ouvrir et s'en servir peut-être, attirèrent soudain l'attention de ce fouilleur européen de cartulaires. Celui-ci racontait, en langue grecque, la légende du Mont-Athos sur Notre-Dame-des-Ibères. Durant la persécution des Iconoclastes en Orient, un petit groupe de moines avait quitté F Asie-Mineure et était venu installer sur une pointe inaccessible des montagnes de la Chalcidique son foyer, son autel et sa
langue. Ainsi placés au sud de la Macédoine, devant les flots bleus d'Hellespont, comme les femmes trctyennes que les vers de Virgile rirent pleurer mélancoliquement dans leur mémoire classique, ils se consolaient de la patrie absente par l'aspect de « la profonde* mer » qui les en séparait. Souvent même, attirés jusqu'au rivage de la bleuâtre enchanteresse, ils récitaient au murmure des vagues les strophes prosodiques des rhapsodes, leurs immortels ancêtres; et ils leur préféraient quelquefois les inspirations qu'ils improvisaient, à propos de leur exil, suivant le mètre libre dont le Super flumina de David leur présentait le facile modèle. Ils avaient même appris dans lacontrée que, semblable aux Ilionniennes éplorées de Priam, une pauvre veuve de Nicée éiait venue chercher ici avant eux un abri à la même persécution, et qu'elle y avait transporté son unique trésor, une panagia, la Vierge immaculée et la déesse Lare de son foyer incendié. Au moment de mourir et de peur que la vénérée statuette tombât entre les mains des Grecs iconoclastes, la pieuse femme descendit à la nuit sur les bords de la mer et y jeta sa Vierge. La sainte panagia resta un moment suspendue sur les flots, s'y revêtit d'une auréole lumineuse et, ainsi recouverte, disparut sous la vague brillante qui l'enveloppa de ce dernier manteau. Ainsi ensevelie depuis des siècles, l'icône sacrée n'avait pas reparu quand, un jour, un des moines de la laure fondée au Mont-Athosvitbrillersur les flots la panagia revenante ; et remplaçant quelques profanes pécheurs dont les mains ne pouvaientapprocherlastatuetie, il laprit entre ses doigts consacrés par le sacerdoce et l'apporta triomphalement au milieu de ses frères où, depuis, elle fut vénérée sous l'appellation de Notre-Dame-des-Ibères.
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Cette le'gende, écrite en grec par les historiens de cette laure, était suivie, dans le manuscrit qui la rapportait, d'un canon ou cantique à l'honneur de la Sainte Vierge. Mais, sur le manuscrit de sainte Catherine, dom Pitra remarqua une série de points rouges qui dominaient les mots par intervalles réguliers,» et qu'il n'avait pas rencontrés dans d'autres manuscrits grecs, de l'origine même de celui-ci. Ces points marqueraient-ils la mesure des syllabes, et cet écrit serait-il un poème ? Pitra se souvenait des thèses savantes de Gretser, de Maracci, d'Arevalo, des Bollandistes et même d'anciens et modernes critiques hellènes, qui homologuaient tous les petits poèmes de l'église grecque des premiers siècles avec les mesures indiquées, antérieurement à ces divers hymnographes, par les poèmes prosodiques des vieux Latins et des vieux Grecs. D'autre part, dom Toustain et toute la Congrégation de Saint-Maur, négligeant ces points diacritiques comme autant de quantités négatives, avaient aussi bien confondu Yisosyllabie (ou le nombre des syllabes) et Yhomotonie (ou la place de l'accent) en une prose courante et tout au plus cadencée, mais non versifiée, que ces rudimentaires hymnographes avaient écrite là. Sans pousser plus avant sa recherche, les termes de comparaison lui faisant d'ailleurs défaut, dom Pitra descendit de Saint-Pétersbourg à Moscou. Il allait même quitter cette ville quand, un matin, lisant dans la bibliothèque du Saint- Synode un débris de manuscrit kondakarin (ou recueil de cantiques) auquel manquaient lecommencement et la fin, sesyeux s'arrêtèrent sur un texte écrit en l'honneur de la Nativité et où cette phrase, simplement annotée des mêmes points diacritiques, se lisait caressante, cadencée, rimée même :
'H -apOivoç C77^J.Ep07
xov 'j-Epo'ja-.ov xixrei ■ xal -f) y^ "co ffHijXaiov
tw a-pojixaj irpoaaYÇi.
*AYYeXot (Jl£Xa 7rO'.fJL£VtOV OtO;oXoYOÙ<KV,
Mavot os jasTa aatépoç
ôootTïopoùatv, Si'^aç y«P eysvv^Otq iraiSiov vsov, ô Tcpô aîwviov @;o^.
C étaient des vers, des vers sans prosodie, sans pieds
classiques de l'antique Parnasse ; des vers qui, pour
n'avoir que le rhythme indifféremment long ou bref
des syllabes, n'en étaient pas moins cadencés et
chantants ; des vers qu'une rime finale astreignait seule
à sa loi, et tout le reste était laissé à l'inspiration de
l'improvisateur qui, pour si barbare qu'il fût, pouvait,
sans étude et sans art, trouver dans son esprit les idées
simples qui composaient ces naturels poèmes, et sur
ses lèvres les paroles inapprêtées qui n'avaient besoin
de sortir ni des palais d'Auguste, ni des portiques
de Périclès pour apporter encore au monde des sujets
de chanter, aussi longtemps qu'il y aurait ici-bas des
berceaux à bénir et à pleurer des tombes. Dom Pitra,
conduit par le hasard sur ces textes, ne toucha-t-il pas,
avec ces Grecs mélodes de la laure du Mont-Athos et
du studium de Constantinople, à l'origine même de la
poétique moderne ? Quelle découverte merveilleuse,
celle de ce berceau charmant d'où tant d'oiseaux
étaient partis, pour s'en aller chanter sur les lauriers
et les cyprès plantés par la génération nouvelle des
Barbares, dans cette Europe révoltée contre l'unification
tyrannique de l'Empire romain qui leur avait fait couler
trop de larmes pour leur inspirer encore des cantiques.
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Ceux-ci, cadenassés dansla métrique torturante d'Horace et de Virgile, ne rappelleraient-ils pas trop cruellement l'ergastule à ces Gaulois et à ces Parthes échappés par miracle à la fourche des belluaires et à la baguette des licteurs ? Un dieu plus humain, affranchissant cette peuplade de victimes, voulait, pour chanter la victoire de la liberté des âmes sur l'asservissement des corps, d'autres paroles et d'autres airs que ceux des antiques bourreaux qui conquirent le monde et n'en firent plus qu'une bouche immense et qu'un œil géant, pour mieux gémir et mieux pleurer. La chrétienté, sortie de son gémissement inénarrable, laissa ainsi à Rome sa langue et ses poètes, sa lyre et ses artistes, et s'en revint dans ses forêts natales, riche de ses croyances néophytes, fière de ses libertés reconquises, orgueilleuse de son ignorance même d'où un monde nouveau allait surgir. Au pas ailé de leurs enthousiasmes les hymmes s'en-" volèrent, affranchies et sans règle, comme les innombrables épis d'un champ fécond et trop longtemps inculte où, pour un grain semé, on récoltera mille gerbes. Du chœur christianique ainsi cultivé, après la lutte épique de l'individualisme européen contre le romain collectivisme, les barbares au repos firent sortir, à l'honneur du Dieu qui les avait rendus à leurs nationalités reconquises, toute une flore spontanée de faciles poèmes. Ceux-ci, tantôt noëls naïfs, tantôt odes pascales et solennelles, tantôt simples séquences, montèrent par touffes en forêts-vierges autour des églises. Il y eut des fleurs jusqu'au clocher, et les trèfles foisonnèrent sous le cloître. Les plus vivaces de ces lys symboliques et de ces roses mystiques ont conservé encore leur ton et leur parfum sauvage, entre deux feuilles d'un antiphonaire manuscrit ou d'un missel oncial. Les plus légères
exhalèrent leurs poésies avec le souffle qui les chanta, dans les antiques abbayes dont les échos, pareils aux tombes, ne rendent pas les voix qui meurent. De ce jardin mystique aux millions de fleurs passées, quelques pétales égarées dans des livres perdus arrivent jusqu'à nous, et c'est miracle que dom Pitra ait pu cueillir dans le manuscrit de Moscou celui-ci, qui n'était encore qu'un fragment trop fragile pour servir de fondement aux palais gigantesques qu'allait bâtir un peu partout, sur ce mètre affranchi de la poésie antique, la poésie moderne appelée à chanter l'indépendance des nationalités reconquises sur la notation courante qu'un primitif Barbare, en même temps fait chrétien et hymnographe, lui aurait apprise à rhythmer.
Le savant Bénédictin, rappelé en France, dut laisser en Russie ces manuscrits, d'ailleurs trop incomplets et trop rares pour instrumenter sa critique jusqu'à une conclusion péremptoire. Ainsi vécut-il plusieurs années encore devant son rêve, sans pouvoir ajouter une conclusion finale à ces problématiques points diacritiques .11 était déjà cardinal à Rome, lorsqu'un jour, à la bibliothèque Corsini, ses infatigables recherches lui procurèrent l'inespérée fortune de rencontrer une copie, et cette fois complète, du fameux manuscrit de Moscou. Ce n'était plusun hymne, maisun recueil entier ; plus une œuvre d'un mélode égaré, mais les plus belles pièces de huit maîtres mélodes. Nommons-les, ce sont les premiers initiateurs de la poésie contemporaine. Ils s'appellent : Anastase, Sergius, Elie, Oreste, saint Théodore, Joseph de Thessalonique, Photius et Romanus, — surtout Romanus, diacre de Béryte, que l'on peut comparer à Pindare parce qu'il soutiendra le parallèle aux yeux de quiconque lira
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les strophes du lyrique chrétien, après celles de son immortel ancêtre. Car c'est la chose remarquable qu'il convient de noter, devant ces rejetons extrêmes d'une même race de poètes, que, si la métrique première fut introduite dans les Lettres antiques parles Grecs primitifs, ce furent aussi les Grecs modernes qbi inaugurèrent la métrique nouvelle dans les Lettres renouvelées des temps anciens par lechristianisme. Est-ce parce qu'il tient au tempérament des Hellènes, nés rhapsodes, de chanter en poètes comme les rossignols chantent en oiseaux ? Ou l'harmonie inséparable de leur langue sacrée et de la mer rhythmique qui la scande et en apporte sur sesflots cadencés del'Orient à l'Occident les mélodiques syllabes, depuis plusieurs mille ans que l'Europe charmée écoute chanter l'Asie, comme l'alcyon de la fable sur les flots enchanteurs de la réalité ; cette, harmonie autocthone de la Grèce antique a-t-elle promis à ses malheureux fils de les suivre partout où l'infortune de l'exil les poussera ? Je ne sais, mais en nos âges si éloignés de l'ancienne Hellade prosodique, les poésies modernes qu'on scandera librement par syllabes rimées seront encore un souvenir de la prosodie grecque, — nonobstant cette dernière entrave des rimes, jetées négligeamment à bout de vers par ces poètes de l'Eglise nouvelle qui ne connurent pas leurs trésors.
C'est à même ces textes grecs, qu'il faudrait puiser les flots d'harmonie douce et facile qu'ils produisent. Ils portent leur musique dans l'assonance de leurs strophes, et toute traduction en atténue les effets. Une vulgarisation de phrases si mélodiques et de pensées si naïves en la majesté même de leur lyrisme, affaiblirait peut-être l'enthousiasme qu'il conviendrait d'inspirer
pour ces hymnographies de l'ancienne Byzance, dont un hasard certes inespéré ressuscite les délicieux chefsd'œuvre. Risquons-en une toutefois. Romanus, que nous allons prendre pour victime dans le premier venu de ses exquis poèmes, fera la part de nos meilleures intentions. Au pis aller, les mécontents consulteront lès textes mêmes ; et ce ne sera pas chose si maladroite, d'avoir gagné quelques lecteurs aux bons mélodes de Pyzance la vieille, en plein xixe siècle où tant d'autres poètes, écrivant en français, n'auront jamais peut-être semblable fortune : être lu ! Du moins, pour laisser à cette faible traduction le cadre ancien qui la fera revivre, que le lecteur se peigne tout à coup le tableau d'un jour de Pâques, par exemple, à Sainte-Sophie, au temps où Romanus vint y chanter lui-même ses poèmes.
On est à cette période majestueuse et vile de l'Empire où, d'un Justin pâtre de profession que le hasard fit Pantokrate, sort dynastiquement son neveu Justinien à qui les représailles de l'hérédité devaient donner, pour compagne delà même vulgaire extraction et du même impérial prestige, Théodora fille d'Acacius l'Arctotrophe, l'éleveur d'ours. L'empereur et sa femme ont déjà, depuis belles années, réparé leur, obscure origine avec ces palais merveilleux dont ils ont étonné le faste même de Byzance, et dont Sainte-Sophie est le plus admirable fleuron de cette couronne de chefsd'œuvre. Le jour de Pâques s'est donc levé sur Byzance la belle. Les timbres d'or appellent à l'Office le peuple et la maison de l'empereur. Dans la Magna-Aula, dont le palais relie celui de Justinien à la maîtresse basilique, les gens du service impérial attendent le maître, rangés en ordre de procession sous la baguette noire des diligents silenciaires. C'est le grand logothète du drome
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et les logothètes inférieurs de l'administration des finances. Puis, vient le protovestiaire, ou grand-maître des cérémonies ; le grand primicier, ou chef des chambellans ; le grand dronzaire, à qui appartient la police du palais et le commandement de la flotte ; le grand hétériarque, le grand stratopédarque et leprotostrator, ou écuyer impérial. A la suite, se rangent par quartiers, les patrices, les hypathi, les archontes, les nobilissimes, les spathaires, les protospathères,les spatharocandidats et les chrysobullaires, ou scribes de la maison impériale. Celle-ci, au complet, s'agite et brille dans les couleurs les plus diverses et les lampas les plus ornés; mais ce sont les Bleus, amis officiels de l'Empire monophysite, et les Verts, partisans des rationalistes Aloges et du matérialiste Arius, dont les nuances délicates flottent en plus grand nombre sur le' peuple et la cour, comme celles d'un océan bariolé dont les vagues immenses attendent le vaisseau qui va les dominer de ses voiles. Et voici enfin paraître, en tunique talaire de soie violette où sont brodés des paons montés par des enfants nus, le grand silenciaire qui, verge d'or en main, précède l'empereur; et c'est Justinien en personne et en figure froide de notaire qui apparaît, vêtu d'une simple tunique verdâtre, chaussé de rouge, la tête nue, d'une main retenant sous son bras un évangéliaire et, de l'autre, prenant la droite de l'impératrice en manteau violet, semé d'abeilles d'or, ouvert sur les deux seins et laissant voir les flots abondants et légers d'une chemise de soie blanche. Beauté grecque et dorée des élégantes filles de Chypre, elle laisse tomber en frisons sur ses yeux des boucles impudiques que l'Eglise a blâmées tant de fois ; et l'ovale impérial du visage s'allonge encore de deux pendeloques cir-
culairesoù une émeraude est sertie d'un côté, etoù,£ur l'autre, est gravée l'image de l'empereur autour de cette devise : XaPtç *) ©eoo. Un évangéliaire plus précieux que celui de l'empereur et porté par une petite main chargée de bagues, complète le costume et la richesse de la superbe Théodora... Mais, du côté de la basilique, la procession des Bleus et des Verts confondus s'est déjà mise en marche. Du péristyle immense aux innombrables colonnes de porphyre, le colossal simulacre de l'archange Michel fait signe aux Byzantins d'entrer avec son glaive gigantesque où le peuple chrétien peut lire, sur la lame : Lave tes péchés et non pas seulement ta figure. Au passage, on a salué la croix d'or dont Sainte-Sophie se couronne et qui allonge son rayonnement sous le soleil, jusqu'à soixante mille au loin, sur le Bosphore. Le grand portail d'argent doré est béant et, autour de lui, s'ouvrent les neuf autres portes de cèdre, d'ivoire et d'ébène. On a pénétré dans le temple où la lumière du dehors est aussitôt doublée par les reflets éblouissants des mosaïques à fond d'or où d'immenses chérubins ouvrent leurs ailes blanches devant le Christ géant, assis dans sa tunique bleue autour des patriarches, des apôtres, des martyrs et des vierges, debout en hémicycle. La coupole aérienne, où ces mosaïques s'envolent, est séparée des quatre arceaux qui la supportent et de la masse de l'église, par vingt-quatre ouvertures si largement ouvertes dans le ciel, que la coupole qui s'en élance dans l'azur même semble un oiseau perdu dans les hauteurs et dans le vide de l'espace. Et partout, comme revêtement des quatre bras de l'incomparable basilique, ce sont les marbres verts de Thessalie, ceux de l ibye aux tons bleuâtres, ceux de Phrygie qui sont tout blancs avec des
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veines rouges qui les animent. Les décors en sont faits de feuillages de jaspe, d'agate, de nacre, de perles. Le long des balustrades dorées, des milliers de lampes d'or allument des myriades d'étoiles. Enfin, voici le sanctuaire où la statue de la Panagia sacrée tient son diyin Enfant sur ses genoux ; et voici la haute rampe de l'iconostase devant laquelle sont les deux trônes d'or où l'empereur du côté de l'évangile, et le patriarche du côté de l'épître, vont s'asseoir ; tandis que, derrière la clôture qui sépare des fidèles l'autel, le sacrifice de la messe commence... C'est le moment aux orgues, qui célébraient l'introït de la cour avec leurs mille voix, de se taire. Le diacre a paru devant l'iconostase, mandant le lecteur vers les chantres et leurordonnant de moduler, entre l'épître et l'évangile, l'hymne du jour sans autre accompagnement que leurs voix. Romanus, que tout Byzance connaît et dont, à chaque fête, la ville attend une autre œuvre, Romanus est debout au pupitre, donne le ton aux diverses parties de la chorale groupée autour de lui et, tenant à la main un parchemin roulé où toute l'assistance a attaché ses yeux, depuis Théodora brillant comme une gemme entre les tapisseries à rinceaux de la tribune impériale, jusqu'au Scythe manant qui se suspend aux ornements d'une colonne, le grand et maigre moine du studiumlève le bras et donne à l'hymne le signal du départ. Ce sont des voix d'enfants auxquelles peu à peu se mêlent des voix d'hommes, des voix de femmes, des voix de cuivre, des voix d'airain : c'est le triomphe de la polyphonie dans toute sa splendeur, au milieu de l'éblouissante Byzance qu'elle a choisie pour capitale de son empire né d'hier et déjà si puissant. Sur ces multiples voix, les vers légers semblent avoir des ailes pour s'envoler plus vite vers la rime qui
les suspend au point diacritique. Et ces paroles grecques qui éveillent la musique au passage, comme des oiseaux d'auties oiseaux, vous disent avec Yhyrmus, ou strophe initiale dont les tropaires suivants imiteront la coupe, après le couplet qui reviendra toujours le même pour séparer ces strophes, comme un récit que fait le chœur et auquel le peuple répond :
a Tu es descendu dans le sépulcre, ô Immortel ! — mais tu as brisé la puissance de l'enfer. — Tu es ressuscité, comme un vainqueur, ô Christ Dieu ! — et, aux femmes qui apportaient des parfums, tu as dit : salut ! — A tes apôtres, tu as donné la paix, toi qui aux pécheurs tombés donnes de ressusciter :
— Toi qui aux pécheurs tombés donnes de ressusciter.
Tcapi^tov àvaaxaaiv.
« Levez-vous, mes bien-aimées ! allons, comme les mages. — adorons, comme eux, portant, en guise de présents, des parfums ; — car ce n'est plus dans des langes que Jésus est enveloppé, — mais dans un linceul. Pleurons et crions : « O Seigneur ! lève-toi, — toi, qui aux pécheurs tombés donnes de ressusciter.
— Toi qui aux pécheurs tombés donnes de ressusciter. »
« Mais déjà, dit dom Gabrol à qui cette traduction estempruntée, l'aurore d'une autre espérance commence à poindre dans leur cœur. Le Christ ne serait-il pas ressuscité ? Elles attendront donc, laissant à Marie- Madeleine le soin d'aller seule au sépulcre. Il est nuit encore ; mais l'amour qui est au cœur de Madeleine lui sert de flambeau. Elle arrive, elle trouve la pierre
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renversée, le tombeau vide, et, dans son saisissement, son premier cri est celui-ci : « Ont-ils enlevé mon .Seigneur ? ou plutôt n'est-ii pas ressuscité, celui qui aux pécheurs tombés donne de ressusciter ? » Pierre et Jean viennent à leur tour au tombeau. Le poète suit le récit des évangélistes, mais il en profite pour donner un témoignage bien explicite de la foi de l'Eglise grecque en la primauté de Pierre : « Jean arrive le premier, mais il n'entre pas. — Il attend le coryphée, afin que l'agneau suive le pasteur ; — et, en vérité, cela convenait, car c'est à Pierre qujl a été dit: « Pierre, m'aimes-tu ?
— Pais donc mes agneaux, selon ton bon plaisir. »
— Et c'est encore à lui qu'il a été dit : « Bienheureux Simon, jeté donnerai les clefs du royaume descieux ». — Enfin, c'est à Pierre qu'ont été soumises les eaux de la mer — « par celui qui aux pécheurs tombés donne de ressusciter ». Les deux apôtres entrent dans le sépulcre. Ils s'étonnent de le trouver vide, et que Jésus ne leur apparaisse pas. Ils craignent d'avoir été téméraires en entrant. Ils disent : « Ce sépulcre n'est pas semblable aux autres ; — c'est vraiment la maison de Dieu, celle
— dans laquelle est resté, a habité et s'est complu — celui qui aux pécheurs tombés donne de ressusciter ». Marie-Madeleine, qui les a suivis, les console en leur disant que, sans doute, par une délicatesse de sa providence, Dieu a voulu que les femmes qui, les premières, étaient tombées avec Eve, fussent les premières à voir celui qui s'est levé d'entre les morts. Puis, elle va de nouveau au sépulcre; elle y reste seule; son amour l'y retient ; sa douleur et sa tendresse s'exhalent dans une plainte douce et triste : « Hélas! ô mon Dieu! où vous ont-ils porté? — Comment avez-vous souffert, ô vous qui êtes immaculé, — d'être emporté par des mains
impures ? — Saint! Saint! Saint! s'écrientles séraphins,
— et ils oseraient à peine vous porter sur leurs épaules.
— Et les mains des imposteurs vous ont enlevé!... Voilà trois joursque tu es mort, toiquirenouvelles toutes choses, — toi qui as ressuscité Lazare après quatre jours d'ensevelissement, — qui Tas fait marcher encore enveloppé de ses bandelettes, — tu restes dans le sépulcre ! Je voulais voir ton sépulcre, — pour l'arroser de mes larmes... O Seigneur! qui as ressuscité la fille de Jaïre, — pourquoi es-tu encore dans le sépulcre? — Lève-toi, viens, manifeste-toi à ceux qui te cherchent,
— ô toi qui aux-pécheurs tombés donnes de ressusciter. » Le poète continue à commenter le récit biblique. La scène de la rencontre entre Jésusressuscité et la pécheresse lui inspire encore des accents pleins d'éloquence et de suavité. Madeleine revient auprès des saintes femmes qui l'attendaient. Sa joie de la résurrection éclate en transports que le poète a rendus avec le même bonheur d'expression. « J'oserai le dire, s'écria-t-elle, j'ai reçu la même grâce que Moïse. — J'ai vu, oui, j'ai vu, non pas sur la montagne, mais dans le sépulcre, — non pas sous une nuée, mais dans son propre corps, — ce Maître des vents et des nuages, Celui d'hier, d'aujourd'hui, de toujours. — Il m'a dit: « Marie, comme la colombe portait le rameau d'olivier, — porte aux fils de Noé cette bonne nouvelle: — Voilà que la mort est morte ! Car je me suis levé du sépulcre, — moi qui donne aux pécheurs tombés de ressusciter ». Les saintes femmes ajoutent foi aux paroles de Madeleine; elles vont, elles aussi, au tombeau; elles voient l'ange qui garde le sépulcre, échangeant quelques paroles avec lui, à la gloire du Ressuscité, et s'en reviennent annoncer aux apôtres ce qu'elles ont vu. L'hymne se termine
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par une dernière invocation au Christ, en faveur du mélode: « O Sauveur ! que mon âme morte ressuscite avec toi, — et qu'elle ne s'afflige plus... Je t'en prie et t'en conjure, ô Miséricordieux! n'abandonne pas un pauvre pécheur, — car ma mère m'a conçu dans le péché et dans l'iniquité. — Saint ! Saint ! Saint et Miséricordieux ! que ton nom — soit sanctifié par ma bouche, et par mes lèvres, et par mon chant. — Donne ta grâce à celui qui fâchante. Donne-moi cette grâce, — toi qui aux pécheurs tombés donnes de ressusciter ».
Sur cette naïve et personnelle prière le poème public et solennel de Romanus s'arrête; et l'on ne sait pourquoi on trouve tant de charme autour de ce majestueux apparat de Sainte-Sophie la Superbe, à cette inflexion de la voix du coryphée ne priant plus que pour lui seul devant tout Byzance assemblé, à ce mouvement personnel de la main du poète qui a écrit cette strophe et la fera passer dolente et suppliante jusqu'aux siècles futurs qui, déclamant cette hymne parmi les pompes d'autres Pâques et sous les voûtes d'autres magnifiques cathédrales, ne s'arrêteront pas de prier sans recommander au Seigneur Dieu l'àme dévote de son bon hymnographe. Ainsi, dans ces anciens beaux livres de prières publiques, la page du missel fut écornée souvent par une main émue qui y souligna tel passage, et depuis tant de siècles le signet indiqué reste toujours là. Ainsi Théodora, sous ses frisons de courtisane, marqua-telle peutêtre son attendrissement, de ses doigts blancs sur son évangéliaire, rendue sensible et tout à coup pieuse par la voix suppliante du chanteur.
Feuilletez tout le recueil des hymnographes. A dix, ils se sont partagé la besogne d'y composer une hymne pour chaque grande fête du calendrier liturgique, et.
sans compter les courts et négligeables E4>HMIAI , vous en trouverez près de deux cents. Sans doute, vous regretterez que le divulgateur ne les ait pas traduites autrement qu'en latin, ni présentées ailleurs que dans les volumineux Analecta juris pontificii ou dans les coûteux Analecta sacra spicilegio solesmensi parafa ; mais pour si peu hellénisant que vous soyez, c'est encore dans le texte grec même que vous préférerez lire ces versiculets dont la grâce nativetient tant au mot et à son euphonie, que la meilleure traduction ne peut servir que du plus fatal couteau pour couper ces syllabes chantantes dans la gorge de ces jolies poupées lyriques dont s'égaya, un temps, la folle ville des Verts du cirque et des Bleus de la panégyrie :
'H 7rap0£vo<; <r/}[j.opov xov ôîtepoufftov Tr/Tst xa-. Y] -p) 10 aTîr^Xatov tw airpocmio irpoaaYSi.
ow^oXoyoùaLV, Mcrfoi Ss fj.sxa àarxÉpoç
ôSonropouaiv, 8t' Tj[J.a; yap byewtjGt) TratStov VEOV, ô irpo àuiovtov 0SOÇ
La Vierge, aujourd'hui, — (dit encore l'ode de la Nativité), — engendre un nouveau-né dont la nature est supérieure, — et la terre offre une caverne — au cher hôte qui lui arrive. — Les anges avec les bergers — dialoguent leur gloire, — et les mages avec les étoiles — se mettent en route; — car parmi nous voici qu'est né — l'Enfant nouveau, le Dieu des siècles. » C'est un aigle, qui laboure, c'est un bœuf, qui vole; mais ce ne sont plus, traduits du grec, ces mots brillants comme des papillons qu'aimèrent tant à poser sur leurs livres les
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Byzantins, fils du logos immatériel et créateurs de l'insaisissable paradoxe.
Tels furent, dans l'Eglise grecque, ces primitifs mé- Iodes sur le texte desquels il conviendrait d'étudier de plus près cet imperceptible et révélateur point diacritique où dom Pitra a glissé et où nous découvririons peut-être une réminiscence du point neumatique de saint Grégoire et le secret d'une musique empruntée par les Grecs d'Orient aux Latins de l'Eglise romaine. Des maîtres plus exercés que nous dans Tart paléographique reviendront sur ces vestiges et reconstitueront, qui sait ! de là tout un art musical perdu pour Byzance et pour l'histoire. Quelques textes des hymnographes grecs nous importaient surtout, et nous voulions seulement les indiquer au passage.
La citation en aura paru longue peut-être, mais elle était nécessaire pour laisser à l'esprit une impression tout au moins superficielle de la musique polyphonique, renouvelée de THellade antique par la nouvelle église grecque d'Orient, et appliquée à une littérature multivocale dont la variété fantaisiste de sa prosodie mouvementée à l'infini peut certes, à elle seule, donner l'idée des chants complexes et indéfiniment bizarres qui s'appliquèrent à ses syllabes et dont la tradition s'est perdue. Ou plutôt, nous allons voir ressusciter celle-ci, avec un paganisme outré qui transportera ses formes hypocritement religieuses, dans la musique de théâtre et non d'église. De Byzance, va aborder en Italie avec ces petits arts abâtardis qui firent la décadence de l'Orient et où l'Occident puisera, sans scrupule et presqu'innocemment, son inconvenante et malheureuse Renaissance.
Les chroniqueurs de la période carolingienne racontent que les Northmans, les Lorrains, les Flamands, les Saxons, conduits vers Paris en armée barbare par l'empereur Othon à la conquête de l'héritage de Charlemagne, arrivèrent tout à coup comme un torrent sur les hauteurs de Montmartre ; et que, de là, à l'épouvante de la ville et des soldats de Lothaire, ils chantèrent le Te Deum avec un si formidable ensemble que le tonnerre sembla fondre du ciel sur la capitale des Francs effrayés et tous ses alentours. Charlemagne avait pourtant laissé assez d'écoles de plain-chant, à Metz, à Soissons et dans les maîtrises affectées à presque toutes les cathédrales de France et de l'Empire germanique, pour que. ses fils et descendants se soient fait l'oreille à la majesté des chants grégoriens et à la musique sacrée du grand pape dont l'Antiphonaire primitif avait été distribué par centuples copies aux abbayes et aux églises de l'époque, là même où nous les retrouvons aujourd'hui. Et Ton aime à évoquer le souvenir de ces barbares aux cœurs religieux et aux voix si puissantes, grâce à l'Eglise qui leur prêtait la tonitruante expression de ses hymnes, que, d'une hauteur de Paris où celles-ci éclatèrent soudain, il sembla à la capitale que c'était la foudre qui tombait sur ses toits :
Te Deum laudamus...
Te per orbem terrarum, sancta confiletur Ecclesia...
Que durent éprouver les petits-fils de ces hommes, quelques siècles plus tard, quand ils poussèrent leurs chevauchées de croisés vers Jérusalem, et que, sur la hauteur d'où ils cherchaient partout à l'horizon le Saint- Sépulcre, ce fut Constantinople aux dômes d'or et aux palais de marbre, qui leur apparut ? On se les représente, arrivant par la Porte Dorée et descendant par l'Hippodrome aux couleurs bleues et vertes, parle Forum constantinien aux oriflammes de pourpre, par l'Hagia Sophia aux portiques de porphyre et aux portes de bronze, jusqu'au palais des Césarsoù les attend l'empereur dans l'apparat d'une pourpre dont on aperçoit déjà les revers, ce pendant que les mélodes grecs essayent de recouvrir avec les volutes polyphoniques de leurs hymnes orchestrales et vaines les vertus d'une royauté qui disparaît et d'un artqui se meurt. Il faut les voir, ces fiers croisés, descendants des Northmans qui conquirent le Paris de Lothaire au sobre et ferme chant des mélodies grégoriennes,!] faut les voir traverser les chœurs de Sophie la Sainte où des hommes fioriturants et empruntés comme des femmes interprètent les prières recueillies de l'Eglise avec une musique évaporée d'opéra. Combien leur paraît supérieure à ces complexités paganesques, où leur simplicité chrétienne se perd, la moindre église de leur village occidental où la prière monte sur les ailes du chant, avec l'inflexible et peut-être rigide ligne de leurs nefs ogivales et de leurs flèches gothiques, mais si loin des astragales romanesques et des byzantins flonflons dont sont chargées et déchristianisées presque ces églises bâtardes où la musique polyphone est l'expression de l'architecture composite ! Mais, hélas ! quel fleuve assez puissant peut se vanter de traverser
un lac aux mares croupissantes, sans emporter dans ses flots purs la trace infectée de leurs eaux ? Ce fut le sort de la source idéale, qui fit naître les effluves grégoriennes à l'origine même de l'Eglise, de s'altérer et de se diviser au courant grec qui la sollicitait vers les rives attiques. Nos beaux barbares, traversant Byzance, emportèrent, empreint dans leurs manteaux, l'air vicié de décadence dont les énerva le peuple efféminé des Comnène, comme d'une odeur de flacon très subtil dont ils ne purent se défendre. Sous prétexte que l'Orient venait apprendre à l'Occident le peu de sculpture, de peinture, de broderie, etc., qu'on développerait à Rome et à Paris conformément au tempérament national de chaque artiste nouvellement instruit, nos chevaliers chrétiens quittèrent donc Byzance en emportant, pour la corruption du sang européen, jusqu'à cet affreux mal de Naples dont il suffit de prononcer le nom pour en laisser entendre les secrètes horreurs, et, pour l'altération de l'art chrétien, cette polyphonie païenne dont notre musique religieuse ne sut pas assez énergiquement se défendre.
Disons toute la vérité : quand les mélodes polyphonesques vinrent frapper à la Maison du Pape, c'était le temps où le schisme la divisait et permettait ainsi à l'art païen de s'introduire clandestinement au sanctuaire. Il y régnait en maître, quand seulement on y prit garde. « Pendant les soixante-douze années que dura le schisme d'Avignon, écrit Super dans une brochure remarquable que l'érudit musicologue vient de consacrer à Palestrina, le recrutement des chantres se fit parmi les laïques étrangers plus ou moins réputés pour leur talent musical, mais, à ce qu'il semble, peu ou point préoccupés de l'observance liturgique et des
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traditions qu'ils ignoraient. Ce fut bientôt l'avènement du contrepoint, « le chant sur le livre », en France et en Italie, le contrapunto a mente ; ce fut aussi le point de départ d'une décadence ininterrompue. Le pape Innocent III avait rangé les chantres parmi les six ordres des clercs. La fonction de chantre cessa d'être attachée à l'un des ordres mineurs, pour être confiée à des laïques qui ne cessèrent d'envahir et d'empiéter en serviteurs plus dévoués à eux-mêmes qu'à l'Eglise, ainsi qu'il est toujours arrivé. On ne peut citer aucune autorité relative à la détermination des parties de l'Office divin où l'on pouvait faire emploi de la diaphonie de Yorganum et de l'ancien discantus, antérieur au xmesiècle. Ce fut une trèsregrettable lacune: la liturgie n'a aucunement réglé cet usage abandonné à lui-même, selon le temps et le pays où il était en pratique. Notre grand moine Guy, — qui est de France, de Normandie, et non point d'Arezzo, — a donne le seul exemple connu del'antienne Miserere mei Deus qui soit diaphonisée. Les tolérances organa.les ou diaphoniques ont été la brèche par laquelle allaient s'introduire dans le temple les abus de la polyphonie laïque. Au surplus, de tels musiciens, pour la plupart profanateurs d'églises, si on y regarde, ne sont pas sans avoir eu des précurseurs en matière d'ancêtres. » Il faudrait, pour expliquer cette influence, remonter aux « drames farcis » et aux a chants farcis » qu'au xie siècle l'Eglise autorisa, d'abord dans ses temples, et plus tard sur la place ou le parvis de ceux-ci. Mais ces questions d'histoire nous entraîneraient à une exposition de faits trop précis, qui ne peuvent pas trouver place dans cette notation sommaire et en quelquesortethéorique de la musique grégorienne à travers les âges chrétiens. Et nous continuons à
suivre les sommets de notre thèse et à rencontrer Goudimel et Palestrina, le maître et l'élève d'un art si malheureux d'avoir confié la conduite de son char divin à des laïques impies ou tout au moins profanes, qui, nouveaux Phaétons aussi imprudents que l'ancien, le conduisirent aux abîmes et menacèrent de l'y briser. « Au commencement du xvnc siècle, continue Super, fut inaugurée la seconde pratique musicale qu'il faut entendre en ce sens, que le chant est devenu polyphonique et désormais accompagné par l'orgue ou l'orchestre. C'est l'époque où disparurent la discipline et le contrôle liturgiques ; — les chantres gagés, les virtuoses de théâtre, ayant remplacé au lutrin, depuis les Valois, les chantres ecclésiastiques. Le violon fut introduit dans les églises italiennes parlemaëstro Agazzariqui importa cette nouveauté d'Allemagne où il avait dirigé la musique de l'empereur Mathias : Nuova maniera dei concerti da chiesa. — Après l'insuccès des écoles de musique instituées sous les auspices des papes Sixte IV (1471) et Jules II (i5o3), un maître français, le protestant Claude Goudimel, originaire de Besançon en Franche-Comté, ouvrit à Rome une école où il enseigna la musique à de nombreux élèves. Pierluigi de Palestrina en sortit en i55j, appelé à la direction du chœur de laBasilique Vaticane. Pour rendre hommage à son talent, l'ancien titre de « maître des enfants, maître de chœur, maître de musique », fut remplacé par celui de « maître de chapelle. » Il n'est pas hors de propos d'ajouter au sujet de Claude Goudimd, que le roi Charles IX lui accorda en 1 56 1 le privilège requis pour imprimer « les psaumes traduits selon la vérité hébraïque et mis en rime française et bonne musique ». Le même Goudimel, huguenot de marque, mit aussi en
musique un recueil d'Odes d'Horace, en même temps qu'il composa des Motets, voire même de nombreuses Messes (des Messes de Huguenot ) et toujours à quatre parties, des chansons spirituelles sur des paroles du limousin Marc-Antoine Muret, de fort douteuse orthodoxie (?), l'auteur des Flores cantionum, etc. Clément Marot, Théodore de Bèze, furent ses paroliers, ses collaborateurs ordinaires. D'où il résulte assez clairement que Palestrina ne fit que suivre son maître et son école, en composant, lui aussi, des Messes* des Madrigaux, des Chansons, ainsi que nous verrons bientôt (i).
(i) Diane de Poitiers dansait aux bals de la cour en chantant le De profundis que le protestant Marot avait ajusté pour elle sur l'air de la Volte favorite (espèce de valse italienne). En levant le pied pour se la icer à la file des danseurs, la célèbre duchesse entonnait le psaume Du fond de ma pensée (De profundis) et le menait à bonne fin, jusqu'au dernier verset. Le cardinal Pelvé, d'un âge plus que mûr, « voltait comme un enragé » ; témoin ces vers de la Satire Menippée :
« On se souvient comme il fut barbouillé « Dansant la voile. »
Les Grecs avaient aussi leur volte, qu'ils appelaient môthon ; mais leurs prêtres ne dansaient jamais ni volte, ni môthon.
Pour faire sa cour à Marguerite de Valois, le chanoine Jehan Tabourot, de Langres,y publia en i58g, sous le pseudonyme et anagramme de Thoinot Arbeau : VOrchéso graphie et traicté par lequel toutes personnes peuvent facilement apprendre et practiquer l'honneste exercice des dances. Quel grégorien doit avoir été ce chanoine !
. En 1612, Michel Praetorius publia un recueil d'airs de danse à quatre parties pour instruments. Ce fut, dans toute l'Europe, la mode représentée en Italie par les Gabrieli, Maschera et autres compositeurs de la fin du xvi* et des premières années du xvne siècle. Tel était l'art instrumental accompagnant les can^oni, les madrigali, les balletti et les balli in stile francese. On voit la filiation : l'Italie ballante et madrigalesque, suivie de l'école du protestant Claude Goudimel, à qui il reste la gloire d'avoir été le maître de Palestrina.
Comment trouver dans de tels précédents la moindre trace d'art liturgique ? Nous citons, entre tant d'autres et pour mémoire, l'Italien Agazzari, compositeur d'innombrables motets, le même
On ne peut douter que, dans l'école de maître Claude Goudimel, le plain-chant ne fût relégué à l'arrière-plan et traité en manière d'accessoire, si tant est qu'il y fut enseigné. C'est pourquoi, il n'est sorti de cette école protestante aucun compositeur qui ne fût avant tout et exclusivement polyphoniste. Goudimel oublia que Luther voulait que le peuple pût chanter les psaumes et les cantiques de l'office réformé. Palestrina ne songea pas davantage à se conformer aux prescriptions de la liturgie ecclésiastique. Le maître luthérien, Claude Goudimel, paraît avoir fait suite à la chapelle d'Avignon, continuant le schisme de la liturgie vocale. Le protestantisme a exclu tous les arts, hormis la musique qu'il a tenu à conserver par son simili-culte, seul moyen, tel quel, d'associer le peuple, fût-ce à l'aide de chorals de théâtre. On doit excepter le Choral de Luther copié note pour note sur l'hymne Veni Redemptor de saint Ambroise de Milan. Nous sommes loin de saint Grégoire. La première école laïque instituée à Rome fut tenue par un huguenot de marque et de notoriété, au xvie siècle. L'école de Goudimel a pu être savante; mais, ni le maître, ni les disciples, n'étaient de ceux qui pouvaient élever la science musicale à hauteur du génie chrétien. Palestrina, pas plus que ses patrons cardinalices, n'a pu comprendre l'hommage qu'un saint, qui fut aussi un maître musicien, saint Oddon de Cluny, a rendu, depuis quatre siècles, à l'œuvre de saint Grégoirele-Grand : « On ne lit nulle part qu'il ait acquis la
qui vers i58o introduisit le violon dans les cérémonies du culte. Montaigne en témoigne dans son voyage d'Italie, de passage à Vérone (octobre i 58o) : ce II y avait des orgues et des violons qui accompagnaient les chanteurs à la messe. » Bientôt vinrent avec L. Viadana, un moine mélomane, les concerti da cliiesa, les concerts ordinaires dans l'église.
connaissance de cet art en suivant les principes de la science humaine, il avait reçu d'en haut toute la plénitude de la science. Une chose est donc certaine, c'est que ce genre de musique, envoyé du ciel à saint Grégoire, s'appuie non seulement sur l'autorité humaine, mais encore sur l'autorité de Dieu : « Unicum constat, quod hoc genus musicœ, dum divinitùs sancto Gregorio doctum, non solum humana, sed etiam divina anctoritate fulcitur. » Dans ce temps-là, selon les Institutions liturgiques du savant bénédictin Dom Guéranger : «Le peuple chantait avec les prêtres, non seulement les psaumes des Vêpres, mais les Introïts, les Répons et les Antiennes. Bien loin d'avoir besoin de traduction française, les fidèles mêmes qui ne savaient pas lire n'en étaient pas moins en état de chanter avec l'Eglise, comme font encore aujourd'hui les paysans de ces paroisses delà Bretagne, au sein desquelles la liturgie romaine n'a pas souffert d'interruption. » Tel fut le maître Goudimel et l'école où son élève Palestrina alla apprendre l'art de contrepointer et de démarquer les textes vénérables des vieilles mélodies du temps de saint Grégoire.
Continuons l'étude de Palestrina dans les Institutions liturgiques mêmes où Dom Guéranger ajoute, comme conclusion aux décrets de réforme que le Concile de Trente venait de statuer, en faveur du chant grégorien : « La Congrégation chargea spécialement de cette affaire les deux cardinaux Vitellozzo-Vitellozzi et Charles Borromée, et les invita non seulement à faire observer les décrets du Concile en bannissant les airs lascifs, mais à exiger plus de clarté dans les paroles des messes. Sur la demande des deux cardinaux, le collège des chantres de la chapelle papale désigna huit
de ses membres pour conférer avec eux. Vitellozzi et Charles Borromée demandèrent que Ton bannît désormais les messes mélangées de paroles étrangères à la Liturgie ou composées sur des airs profanes, ainsi que les motets dont les paroles avaient été inventées par le caprice de personnes privées. Les chantres ne firent aucune difficulté, à ce sujet ; mais, lorsque les cardinaux leur demandèrent si les paroles chantées en musique par le chœur pouvaient être toujours entendues facilement, ils répondirent que ce n'était pas toujours possible. Les cardinaux insistèrent, et citèrent comme modèles certains morceaux qui s'exécutaient à la chapelle pontificale, en particulier les Impropères du Vendredi-Saint composées par le maître Jean-Pierre- Louis de Palestrina, autrefois membre du collège des chantres pontificaux, exclu sous Paul IV parce qu'il était marié, et alors maître de chapelle de la basilique libérienne. Après plusieurs conférences, il fut convenu que cet illustre compositeur serait chargé d'écrire une messe dont, ni le thème, ni la mesure, ni les mélodies, n'offriraient rien de lascif et de mondain, et dans laquelle, malgré l'harmonie et les fugues, on entendrait facilement chacune des paroles et le sens de toutes les phrases. Les cardinaux promirent que, si Palestrina satisfaisait à cette exigence, la musique continuerait à être permise dans les églises ; mais ils ne dissimulèrent point qu'en cas d'échec de sa part, ils seraient obligés de prendre les mesures qui leur sembleraient opportunes d'après l'avis de leurs collègues. Le cardinalBorromée, archiprêtre de la basilique libérienne, se chargea de donner lui-même les ordres à Palestrina, qui était sous sa dépendance comme maître de chapelle de son église* Pour sauver la mu-
sique sacrée et empêcher une résolution trop sévère qui eut privé la liturgie d'un de ses plus puissants moyens d'action, la Providence avait préparé dans Rome même cet homme d'un génie profondément liturgique dont les ressources étaient à la hauteur de sa mission. Palestrina se mit à l'œuvre avec l'ardeur la plus vive et la plus fervente. Il sentait qu'il s'agissait, pour la musique religieuse, de la vie ou de la mort. L'usage du temps était de placer, en tête de chaque nouvelle composition musicale, un titre auquel on donnait autant que possible une forme piquante et parfois même bizarre. Dans la simplicité de sa foi, Palestrina écrivit en tête de son manuscrit ces mots: Illumina oculos meos : a Seigneur, illuminez mes yeux », voulant que cette humble prière servît seule à désigner son ouvrage. Aidé par l'Esprit-Saint dont il avait appelé le secours, l'illustre maître composa en peu de jours trois messes dans les conditions qui lui avaient été prescrites ; et, le 28 avril 1 563, jour à jamais mémorable dans les fastes de la musique sacrée, les chantres de la chapelle pontificale les exécutèrent devant les huit cardinaux interprètes du Concile de Trente, réunis chez Viteliozzi. Tous les membres de ce tribunal qui allait prononcer le sort de la musique religieuse, étaient des princes de l'Eglise célèbres par leur savoir, leur expérience, la gravité de leurs mœurs ; et parmi eux se trouvaient deux austères réformateurs, autour du front desquels brillait déjà l'auréole de la sainteté : Michel Ghisleri (depuis saint Pie V) et Charles Borromée. Ils furent unanimes dans le jugement qu'ils portèrent des trois Messes de Palestrina : elles répondaient, toutes les trois, aux conditions du programme tracé à l'illustre
compositeur; mais la troisième surtout leur parut admirable par la simplicité', Fonction et la richesse que l'auteur y avait déploye'es. Le sens du texte était exprimé avec une précision et une clarté que rien ne pouvait surpasser. La cause était gagnée. Les cardinaux conclurent que la musique ne serait pas bannie des églises, à condition que, de leur côté, les musiciens ne chanteraient plus que des compositions dignes du sanctuaire. Sur le rapport qui lui fut fait par les cardinaux, le pape Pie IV voulut entendre luimême le chef-d'œuvre de Palestrina. Il fut chanté en sa présence, le 19 juin 1 563, dans la chapelle Sixtine où le Sacré-Collège était réuni autour du Souverain Pontife, pour remercier Dieu de l'alliance heureusement conclue entre le Saint-Siège et les Cantons catholiques de Suisse. Le saint cardinal Borromée célébrait la messe. Les chants de Palestrina, exécutés par les voix incomparables du collège des chantres pontificaux, ravirent tous les assistants ; et le pape dit, à la fin de la cérémonie, qu'après cette messe de Palestrina, la musique ne pouvait plus être attaquée, qu'il ne fallait pas la supprimer, mais en. modérer l'usage. En témoignage de sa gratitude, le Souverain Pontife créa pour l'illustre maître la charge de compositeur de la chapelle papale. La jalousie voulut la lui ôter, après la mort de Pie IV; mais saint Pie V et, plus tard, Grégoire XIII, Sixte V et Clément VIII lui conservèrent une récompense si bien méritée, et il en jouit jusqu'à sa mort, arrivée en 1594. Déjà, de son vivant, l'enthousiasme de ses admirateurs l'avait salué du titre de prince de la musique sacrée que personne encore n'a pu lui disputer. Deux ans après son triomphe, dédiant à Philippe II, roi d'Espagne, un
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recueil de ses compositions, l'illustre maître y inséra la messe qui avait gagné la cause de la musique religieuse ; et, par reconnaissance pour le pape Marcel II qui, étant simple cardinal, s'était fait autrefois son bienfaiteur, Palestrina mit le nom de ce pontife en tête de son chef-d'œuvre, désirant qu'il fût désigné désormais sous le nom de Messe du Pape Marcel. Non seulement la postérité a obe'i au désir du grand compositeur ; mais, trompée par un titre dont elle oublia promptement l'origine, elle crut bientôt que Marcel II était le pontife qui avait songé à bannir la musique de l'Eglise, et que Palestrina l'avait désarmé en lui faisant entendre cette messe d'une harmonie toute divine. » Ainsi parle du fondateur de la musique chorale et polychromatique, introduite du théâtre ou du bal à l'église, le grave Dom Guéranger ; et le jugement équitable de ce critique ordinairement sévère nous permet de distinguer dans l'art polyphonique ce qu'il comporte d'admissible pour les uns et d'inacceptable pour les autres.
Car, si puissant qu'il fût, le génie de Palestrina n'eût pas suffi à forcer la Maison du Pape et à reléguer aux oubliettes du Vatican la simple et grave et sainte tradition de quinze siècles de musique religieuse, sur laquelle planaitla mémoire sacrée d'un des plus grands pontifes dont le nom glorieux ne suffisait pourtant plus à sauver de l'indifférence de ses souverains successeurs les textes primitifs de son Antiphonaire et le plus beau fleuron de son impérissable couronne. La polyphonie avait vaincu le plain-chant, du moins à Rome, sinon dans le reste dévot du monde catholique. Mais ne trouva-t-elle pas aussi à Rome des raisons qui lui permirent de triompher du plain-chant sans
scandale : raisons qui ne pouvaient militer en faveur de la polyphonie dans les autres églises du monde catholique ? Soyons justes dans l'examen des pièces de cet ostracisme apparemment immérité et excusable au fond. Quand nous sommes tentés de faire légèrement le procès des papes sur une question d'art que, dans le cours de trois siècles, ils ont eu le temps d'étudier et qu'ils ont sanctionnée de leur approbation constante, nous devons penser qu'une raison majeure guida la volonté souveraine des successeurs de saint Grégoire et des approbateurs de Palestrina. Cette raison s'appelle une raison d'Etat, et se traduit par Yultima ratio dont le poète explique, comme une loi suprême, les actes même frivoles des monarques. Or le pape, chez lui, est un monarque. Gomme roi, il est en droit d'exiger dans son palais et à sa chapelle une cour et un cérémonial que l'apôtre et le prêtre peuvent détester et réprouver dans leur cellule. Depuis que la majesté semble avoir disparu de la terre, oubliez-vous qu'elle réside encore avec sa pompe et ses grandeurs dans ce palais du Vatican où un vieillard a charge de représenter la plus haute des majestés même terrestres, à l'aide du cérémonial le plus antique et le plus imposant ?Quoi d'étonnant qu'une musique aux splendeurs spéciales soit appelée à figurer exceptionnellement dans cette cour, à côté des autres apparats souverains dont le faste est invité à représenter l'hommage de la terre au service du pontife du ciel ? Avez-vous assisté à l'office papal dans Saint-Pierre de Rome, une fois seulement de votre vie, que vous ne l'oublierez plus jamais; ou faut-il essayer de vous en peindre le grandiose tableau avec une de ces fun\ioni solennelles où, le pape apparaissant et la foule le portant, c'est
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l'alliance de la royauté la plus auguste avec la plus souveraine démocratie : telle la cérémonie du 18 février 1894, qui se déroulait sous les voûtes séculaires de Saint-Pierre, à l'heure même où cette faible plume écrivait ces lignes...
Si l'âme immortelle des aïeux entend, hors de ce monde, le bruit des voix qu'y font encore les survivants de noire siècle malade, elle aura tressailli d'une allégresse assez fière pourtant au spectacle magnifique où l'aura invitée la carillonnée joyeuse des quatre cents cloches de Rome sonnant à l'unisson, aux premières heures de ce matin-là. Et si les antiques Romains qui connurent les triomphales entrées de Scipion, de Paul- Emile ou de César, se sont aussi réveillés dans les colombariums séculaires de leur Ville Eternelle dont les urnes funèbres n'incinérèrent que les corps, ils auront, eux aussi, assisté à ce spectacle bien digne d'enorgueillir de tels aïeux en la personne d'un tel fils : Léon XIII, porté majestueusement sur la chaise papale renouvelée de la chaise curule, et, du haut de sa quatre-vingt-quatrième année de vieillard plein de vie et de pontife plein de gloire, contemplant sa grande œuvre encore inachevée au-dessus des milliers et des milliers de têtes d'hommes qui étaient venus là des quatre points du monde pour lui battre des mains.... Les neuf heures de ce radieux matin d'anniversaire, sonnant et trottinant de pendule en pendule et de chambre en chambre, venaient d'annoncer à toute la Maison du Pape, que l'univers entier attendait à la porte du cabinet de Léon XIII l'apparition du pontife octogénaire qui allait clore en parfaite santé le cinquantième anniversaire de son Jubilé épiscopal, quand celui-ci, se relevant des pieds du capucin Daniello qui
avait entendu la confession du Saint-Père, aussi égalitairement que celle du plus humble des enfants de l'Eglise, dit à son domestique:
— C'est grand malheur, Centra, que Dieu ait rappelé à lui notre fidèle et regretté docteur Ceccarelli. Lui seul savait approprier à la pauvre santé du Pape la température des salles où il fallait séjourner. Il sera certainement mort pour avoir mis trop de soin à conserver la vie de son misérable client. Mais ne semble-t-il pas qu'aujourd'hui son ministère eût été inutile, et qu'il va faire assez chaud dans Saint-Pierre, pour que le Pape ne s'y enrhume pas?
— Saint-Père, lui répondit Centra en revenant de la fenêtre qui donne sur la place, il y a du monde jusque sous la colonnade du Bernin.
— Va benel... va bene !... ajouta Léon XIII, qui, redressant son buste maigre avec cette vitalité puissante que ses familiers lui connaissent aux heures solennelles où le pontife doit se montrer plus fort que le vieillard et le souverain plus majestueux que le prêtre, dit solennellement à sa Maison sous la cotte et en armes : — Procedamusinpace !
Et par les escaliers de marbre qui vont du Vatican à San Pietro, un fleuve de soie, de pourpre et d'or, d'amener vers cette mer noire de monde qui avait peine à trouver place sous les arceaux de l'immense basilique,' comme au sein d'un grand port, d'amener, dis-je, cette minuscule chose blanche, faite des cheveux blancs d'un vieillard et de la soutane blanche d'un prêtre, cette chose immaculée et cet être sans tache qui, ainsi qu'à la crête argentée des vagues sur l'océan, dominait et ter minait tout cela: — le Pape!
Dans cette Maison du Pape et avec ce cérémonial
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unique au monde pour son incomparable majesté que ne rappellent même pas les plus magnifiques maisons royales dans leurs plus solennelles fêtes de gala, voici d'abord venir, hallebarde ou épée au clair, la garde suisse en souquenille et haut-de-chausses jaunes noirs, et la gendarmerie pontificale dans l'uniforme blanc et noirque Raphaël lui dessina. Suivent les gardes-nobles, beaux comme des cent-gardes, avec le justaucorps bleu-noir, la culotte de peau blanche, les bottes noires et le casque d'argent mi-paré de drap noir sur la face et panache de crinière tombant entre les deux épaules. Et puis, les dix-sept massiers en blouses rouges, portant sur une épaule les faisceaux des antiques licteurs où la hache du Consul a fait place aux clefs de Pierre. Et puis, les maîtres ostiaires de la Verge rouge. Et puis, les camériersd'épée et de cape, en pourpoint de velours noir, toque à plume, chaîne d'or, fraise plissée au cou. Et puis, les princes assistants, gantés de noir, vêtus de noir, culotte courte, manteau volant, épée garde d'argent à la ceinture. Et puis, le Sacré-Collège au complet, en pourpre et en cappa-magna, un caudataire en robe et un estafier en culotte courte et mantelet, suivant chacun son cardinal, de cinq pas à distance. Et puis, les familiers de la Maison Pontificale, en robes violettes et en cottes brodées. Et puis, la compagnie des bussolanti, en damas rouges, les uns portant \esflabelli, les autres làsedia. Enfin, sur cette sedia, qui flotte comme une petite barque de dentelles sur cette mer humaine detêtes etde bras la portant, celui qui tient par dix-neuf siècles de pêcheurs à l'ancêtre des lacs galiléens d'où ils émigrèrent à Rome, où ils sont et où ils resteront jusqu'à la consommation des âges : — le Pape.
Et la foule qui s'était ouverte, il y a presque demi-
heure, sur la tête de cet éblouissant cortège, se referme aussitôt passée la sedia, pendant que quatre-vingt mille cris sortent à l'unisson de quatre-vingt mille poitrines :
— Evviva Leone !... Evviva !
Et c'est quand cette foule, — inerte sous les voûtes jusqu'à ce qu'y apparaisse son Pape, a possédé son Pape, que Ton s'explique bien, aux sentiments qui la transportent tout à coup, comment le corps vivifie l'âme et comment l'âme de cette foule est son Pape. Dès lors, les andrinoples rouges et les crépinettes d'or tombant en banderoles éblouissantes de la coupole de Michel- Ange sur les murs flamboyants de Saint-Pierre, ne sont rien pour les yeux. Et rien pour les oreilles, les chorales de Palestrina alternant leurs chefs-d'œuvre sur les doublesestradesquibordentla Confessionoù Léon XIII, face au peuple, a commencé sa messe basse. A peine si les trompettes d'argent sonnantl'Elévation sur un thème guerrier, de la coupole qui surmonte le baldaquin de bronze, au centre de la basilique, ont fait relever un instant les têtes de ce côté. Le Pape, il n'y a que le Pape ici de présent, pour cette foule confondue de princes de toutes les couronnes et d'ouvriers de toutes les industries; le Pape, et rien que lui, pour ce peuple où tous les rangs sont confondus, hormis celui de l'ordre qui n'a placé et qui ne tient si haut ce souverain, à l'heure où presque tous les autres tombent et restent à bas, que parce qu'il est dans l'Eglise, depuis dix-neuf siècles, le représentant suprême de cette trilogie du droit des peuples que, si longtemps, et si mal, les autres chefs de la société représentèrent: la liberté, l'égalité et la fraternité.
Quand, vers onze heures, cette cérémonie s'est terminée et que le même cortège des gardes-suisses, des gardesnobles, des ostiaires, des massiers, des camériers, des
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princes-assistants, des cardinaux, des bussolanti, a ramené en sedia le Pape dans ses appartements, si Léon XIII, célébrant glorieusement le cinquante et unième anniversaire de son épiscopat, a voulu présider aux noces indissolubles de la Démocratie dont il avait déjà si courageusement célébré les fiançailles, il a pu, en refermant sa porte, être content de sa journée.
Vous aviez peur du scandale ou de l'irrévérence que la polyphonie palestriniennne commettrait à la messe du Pape; et vous voyez que ces grands mots tiennent une bien petite place dans Saint-Pierre de Rome, puisqu'en cette immensité d'architecture et d'harmonie, Palestrina et sa musique se sont évanouis, comme en un rêve. La chapelle du Pape a cependant exécuté ses contrepoints multivocaux et ses trilles valsantes et ses fugues aux arabesques innombrables et à l'indescriptible dessin ; mais le rossignol s'était levé dans une cage trop vaste. On n'a entendu que les trompettes d'argent sonnant du haut des voûtes, et, tout en bas, dans le fond, sur le pavé de marbre où l'humanité se remuait comme un point noir, on n'a vu qu'un point blanc autour duquel s'agitait et acclamait cette immensité et cette majesté défoules noires, de robes rouges, de cottes et de manteaux multicolores, de casques à crinières, de piques et d'épées flamboyantes : — le Pape î. . .
Mais votre conscience est encore hésitante. Vous voudriez entendre de la musique palestrinienne dans Saint- Pierre, un jourque le Pape en serait absent, pour juger plus librement le prévenu qui comparaît à votre barre. Voulez-vous choisir, par exemple, la fête de saint Pierre et de la-basilique elle-même à laquelle le Souverain Pontife fait l'hommage de sa chapelle, ce jour-là, sans descendre à la cérémonie?... Voici trois heures
d'après-midi, le 29 juin. Ce soir-là, Bianchi et Neri, Piémontaiset Papalins, Rome entière et ses multicolores catholiques s'acheminent vers San Pietro, en ayant soin de suivre sur l'étroite bordure des trottoirs le pan d'ombre qui tombe des auvents et des frises et que tout Romain pur-sang suit, sans en dévier d'une ligne, per Bacchol Pour une fois que les landaus, infatigables et quotidiens familiers du Pincio et de la villa Borghèse, ont déserté les ombres des marronniers Medici et les mélèzes du Belvédère, on les retrouve soigneusement rangés à l'ombre devant la colonnade du Bernin, à l'attente de leurs pieux seigneurs qui, ce jour-là, font de la fun\ione et de la basilique leur traditionnelle promenade. Ce mot de promenadedans une église ne choquera assurément que le lecteur qui, à l'attente du même office, n'aura pas aussi fait pour son compte sa centaine ou son millier de pas dans l'immense Saint-Pierre. Ce jour-là et à cette heure, comte romain et manant piémontais, s'ignora du Quirinal et minente du Transtévère, cavalière et popolano, la cour, la ville et le faubourg, toute la foule des chapeaux margherita et des fa\\oletti plébéiens auxquels se mêlent l'éclat des casques de la garde papale et l'éparpillement des plumes des bersagliers du roi, tout ce monde, tout cet ébrouement,tout ce rien, va, vient, de la porte à l'autel etdel'autel à la porte, dans ce vaisseau sans bancs ni chaises dont rimmensitédesfoulesqui s'y meuvent n'a encore prouvé que l'impossibilité de celles-ci à le remplir tout à fait. Mais à droite et à gauche du maître-autel, sur deux estrades qui se regardent et qu'on a tapissées de crépinettes d'or sur andrinoples rouges, deux chœurs s'élèvent tout à coup comme deux ailes d'immense oiseau mystérieux qui va planer sous les voûtes et remplir les mu-
railles, aussi longtemps que se continueront les vêpres de Saint-Pierre dont la voix nazillarde et chevrotante d'un cardinal officiant vient d'entonner les premières paroles liturgiques. Avec le flot des promeneurs que Tharmonie appelle à grandes voix vers les tribunes de l'autel , vous quittez les chapelles latérales et les tombeaux dont les chœurs de la nef principale éveilleront à peine le silence. Et vous voici solitaires, malgré la foule, dans cette immensité dont un cercle de quelques milliers d'assistants immobiles limite seulement la profondeur. Là, deux heures durant, sans l'inutile secours des orgues impuissantes, à l'accord seul des multiples parties d'une double chorale, les chantres de la Sixtine répondant aux chantres de San Pietro tiennent « chapelle », comme on dit. D'abord, pour vos oreilles inaccoutumées à ces psalmodies fioriturales, ce sont des sons étranges où vous distinguez sans les pouvoir fondre ensemble les basses et les contre-basses, les barytons et les contre-altos, les soprani et les mezzo-soprani de deux cents voix qui paraissent chacune faire sa partie séparée dans ce bizarre ensemble. Et puis, les voix qui se cherchaient se trouvent, les parties qui se poursuivaient se joignent, les deux chœursqui s'étaientdiviséss'unissent; et c'est, dans un tutti final et incomparablement grandiose, l'immense vol de l'Harmonie elle-même visible et palpitante dont les deux ailes planent au faîte de la coupole où, aussi haut que l'œuvre colossale de Michel-Ange put monter, la strophe liturgique s'est élancée aussi et dit au soleil qui réclaire d'un grand rayon passant d'une lucarne à l'autre, comme par les fenêtres de l'immensité même : « Ofelix Roma !... O Rome heureuse, que deux princes « ont consacrée dans leur sang, tu portes ainsi leur « pourpre glorieuse, et par la royauté de tes martyrs tu
« surpasses toutes les autres beautés de ce monde! • C'est là, sous la coupole de Saint-Pierre, où cette strophe inspirée de l'hymne de la Sicilienne Elpis, femme du sénateur Boèce, semble ébranler jusqu'à l'œuvre immuable dugigantesque Michel-Ange ; c'est là que, par une après-midi du 29 juin, aux vêpres du pêcheur de Galilée dont chaque année nouvelle chante depuis dixneuf siècles le martyre d'une heure et l'impérissable mémoire ; c'est là que, devant ces grandeurs du passé où le présent apparaît pour disparaître aussitôt avec ses foules passagères, vous appréciez bien l'ombre et la vanité du monde, sous ces voûtes séculaires et encore superbes qui restent droites pour le même hymne et la même apothéose de l'an prochain, tandis que le hasard qui vous promène par la main en voyageur désenchanté cherchant à vous distraire de votre propre néant, aura conduit demain vos pas... qui sait où?
Décidément Saint-Pierre, avec ses immensités d'espace et ses majestés de cérémonial, était fait pour recevoir et conserver sous ses nefs la polyphonie palestrinienne qui semble tant nous gêner, et qui, là, ne tient pas plus de place que ces voyantes et insignifiantes crépinettes courant en rubans d'or et en glands cascadeurs sur les tentures d'andrinople dont les murailles et les estrades sont recouvertes. Vienne la fin de la fun\ione, et les tapissiers san-pietrini vous remiseront en deux coups de main, jusqu'à la fête suivante, ces tentures à glands d'or dans les armoires de l'église et ces choristes aux voix blanches dans leurs maîtrises où fleurit la quintette en compagnie du contrepoint. Tel est Palestrina au pays des papes, où le simulacre de Jupiter olympien a pu se transformer sans trop de mauvaise grâce en statue de saint Pierre, et où l'Eglise, — ses fils soumis inter-
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prêtent ainsi sans murmurer les souverains caprices de leur auguste mère, — possède dans ses trésors de reine assez de sainteté pour réhabiliter l'art châtré et bâtard de la polyphonie théâtrale, et pour christianiser en quelque sorte le paganisme de Byzance présidant en cérémoniaire fastueux à la maîtrise de la Maison des Papes.
Mais ailleurs?
Ailleurs, Dieu merci ! les pures mélodies chrétiennes que les altistes primitifs des Catacombes avaient recueillies sur les kinnors de la Synagogue psalmodiante sur les barbitons mélopéens du Parthénon triomphal, sauraient replier l'aile sous l'orage. Engendrées par les siècles anciens pour chanter et enchanter pieusement le peuple, elles attendraient patiemment passer d'autres siècles encore dans les églises et les bibliothèques, jusqu'à ce que déchantât et énervât à la longue la polyphonie condamnée par son art même à la solitude dorée des chapelles privées où la musique des savants remplace la prière des simples, et les trente voix trémulantes des Palestiniens châtrés la masse populaire et protonde des Grégoriens mâles et pieux. Il sembla même que les Barbares du Nord européen aient deviné, à la première heure, l'ostracisme païen dont était menacée la musique née avec leurs générations christianisées dans les coquilles baptismales où, à des hommes nouveaux, un art nouveau convenait: « Est-ce déjà le ciel ? demanda Clovis en entendant chanter les chœurs de Reims. — Ce n'est que le chemin qui y conduit!» lui répondit saint Remy. De Germanie, de France, de Bretagne, deNormandie, d'Hispanie, de Lombardie,on se mit donc en roule, au chant des hymnes, vers le ciel. Chemin faisant, par-ci par-là, à Cologne, à Strasbourg, à
Paris, à Westminster, à Rouen, à Reims, à Amiens, à Chartres, à Sens, à Albi, à Burgos, à Milan, sur mille points divers de l'Europe barbare, on s'arrêtait : et l'art choral éveillait l'art gothique. La même inspiration qui avait engendré la musique chrétienne, du double sentiment de la petitesse humaine et de la grandeur divine si gravement interprétées par les artistes primitifs de la mélopée religieuse, allait émouvoir aussi les pierres et les faire chanter. Comme les notes graves et simples de la première intonation, les colonnes sévères et sans apprêt de fûts ni de chapiteaux nets et brefs s'élanceraient en traits de flèche vers la lumière des rosaces. Puis, l'antienne, élargissant son souffle, agrandirait les fenêtres, et les ogives s'y disposeraient dans le modèle tracé par les neumes eux-mêmes. Enfin l'ensemble du choral s'élancerait si haut que les voûtes surlevées de la nef, accompagnant le vol aérien des neumes jusqu'au ciel, y oublieraient la terre à des hauteurs que pouvait seulement indiquer une musique divine à une architecture divinisée par elle. Ainsi l'artgothique naquit. Il ouvrit à la musique neumalique des premiers siècles du Moyen-Age, qui interprétait d'une voix si ferme et si dévote les sentiments forts et pieux des barbares nos pères, les mille et une cathédrales de ce temps dont les pierres, fleuries comme une sculpture de reliquaire, conserveraient à nos âges modernes cette notation sacrée que les anges dictèrent aux hommes et que les générations de dix-neuf siècles ont exécutées, jusqu'à cette heure.
Treize siècles nous séparent de celui du grand pape Grégoire où nous avons arrêté notre première inquisition neumatique. Quelle fut donc l'histoire si longtemps glorieuse et désormais humiliée des chères mélodies qui nous occupent ?