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prince des poètes sacrés, on effeuillait, à l'honneur de Dieu et de ses Saints, une couronne de roses les plus variées dont s'était tout à coup illustré le calendrier liturgique : Dapuerplectrum, et encore Aies diei nuntius, et encore Inventor rutili, cent autres odes dignes du plus beau temps d'Horace et de la noble main consulaire qui les traça. Il y avait encore YHymnaire de saint Paulin de Noie, celui de Claudien Mamert dont on aimait extraire, entre autres pièces heureuses, celle du Pange lingua gloriosi prœlium certaminis. Un autre Franc illustra les Gaules, en la personne de Venantius Fortunat, auteur inspiré du Vexilla Régis, del' O Redemptor, sume carmen, du Salve, /esta dies, de YO gloriosa Domina, de ÏAgnoscat omne sœculum, du Fortem jide lem militent composé en l'honneur de l'évangélisateur des Gaules, saint Denis; et les qualités maîtresses du célèbre évêque de Poitiers furent même à ce peint comparables à cellesdu prêtre-poète de Vienne, Claudien Mamert, que Tommasi va jusqu'à attribuer à Fortunat le Pange lingua qu'une autre tradition d'eucologistes s'accorde à conserver à son illustre et pieux rival... Et la chapelle du Pape achevait l'audition de cette anthologie trop sommaire des hymnaires antérieurs au vie siècle, par le Te Deum aux paroles et aux mesures si lourdes de majesté que saint Hilaire était appelé à en partager la charge avec saint Ambroise, encore que cette pièce fût peut-être plutôt de l'archevêque de Milan que de l'évêque de Poitiers, à la gloire duquel étaient inscrits,d'ailleurs, les titres de YHymnum dicat turbafratrum, du Jesu quadragenariœ, du Beata nobis gloria, du Jesu refulsit omnium et du Lucis largitor splendide qu'il dédia à Abra, sa fille: la seule hymne dont les temps nous aient conservé tout le texte, soit parce
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que la main d'une enfant s'est chargée de lui faire traverser plus sûrement les siècles, soit parce que le marbre on l'airain qui semblent faits pour braver le temps ne valent réellement pas en fermeté ce qu'en douceur vaut un cantique appris par ce père pieux et cet évêque saint, à la vierge sa fille.
L'audition musicale s'arrêtait là, avec le repas pascal au palais du Latran; mais le concert des hymnaires si généreusement ouvert par saint Grégoire, à côté du parvis où les textes sacrés de l'Antiphonaire eurent longtemps seuls accès, n'était pas près de finir. Le siècle qui l'inaugura en excita les autres, qui le con. tinuèrent. Et laïques et élèves, séculiers et moines, prêtres et papes, les rois mêmes, de rivaliser aussitôt en génie poétique et musical, pour ajouter et le mérite de leurs œuvres et la gloire de leurs noms au prestige souverain de l'Eglise qui, à travers les brumes et les nuits de ce croyant et heureux Moyen-Age, porta à Dieu l'hommage de la terre, pareil à un soleil immense qui roulait dans son orbe sacré toutes les choses passagères de ce monde fini vers la ligne infinie et immuable où la création rencontre Dieu et adore son maître... De Chilpéric, — le roi de Soissons, compositeur d'hymnes et de messes dont Grégoire de Tours nous a conservé la mémoire, sinon les textes, — à Gharlemagne, auteur du Veni Creator qui porte sur ses strophes massives la pesanteur de la triple couronne des Francs, des Allemands et des Lombards, l'âge d'or de la musique de plain-chant ne compte même pas ses artistes dans la foule anonyme qui confondit laïques, moines et monarques, dans la même assemblée des fidèles. Ce fut le temps où, comme Pépin et Charlemagne, on donnait la conquête d'un royaume, — celui
de Lombardie et des Romagnes, — pour avoir la copie d'un antiphonaire, — celui de saint Grégoire que les papes Adrien et Zacharie adressèrent à maintes prises à la Cour de France, avec des chantres formés aux écoles même de Saint-Pierre et du Latran, pour perpétuer la véritable tradition grégorienne dans les maîtrises germaniques et gauloises où les rois, les premiers, tinrent la baguette du chœur. Age admirable entre tous ceux de notre histoire nationale, où l'on a tant chanté et de si purs chefs-d'œuvre, qu'il est certes permis de demander aux historiens qui plaignent ces générations malheureuses, s'ils en connurent vraiment l'état d'âme : on n'y dispersait pas la joie du cœur en de folles parades d'opéras; mais le murmure mesuré des saintes hymnes, qui s'élevait de ces foules profondes, accusait un bonheur que nos foules contemporaines ne laissent pas deviner dans les clameurs exhilarantes de leurs fêtes, celui de croire en Dieu et de confier à la justice du Maître le bras du tyran qui sévit ètl'espérance de la victime qui souffre. Quant à la masse des humbles et des résignés l'entendez-vous? Elle chante, et aucun temps n'a ouï peut-êtredechoralplussublimeet plusconsolant àlafois. Jamais, sur les pupitres de l'Europe musicale, autant d'aigles, sculptés à l'image essorante de l'inspiration, n'ont pris leur vol vers les rosaces des cathédrales et vers le bleu de l'idéal. Une aile immense pousse à la chrétienté d'alors, plus heureuse que la triste Melancholia d"Albert Durer qui méconnaît ses forces ou qui en désespère. La nôtre traîne aussi ses ailes repliées jusqu'à terre, tant elles sont grandes et tant elles se déploieront superbes d'envergure et de force quand, sous le souffle des cantiques, d'une seule envolée, elle atteindra Dieu son consolateur suprême, par delà ce petit monde des
souffrances, dans le pays des étoiles heureuses et des inénarrables contemplations.
Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers un monde enchanté, Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité?...
Qu'eût dit Musset apologiste des lais et des chansons de Rutebœuf, d'Arnaud, de Bertram de Born, de Ventadour, de Charles d'Orléans, de toute la pléiade des troubadours, des trouvères et des minnesœngers de l'Europe médiévale, s'il eût, seulement pour une énumération sommaire, pénétré dans l'anthologie des hymnaires catholiques de notre riche Occident? De Charlemagne à la Renaissance, quelle période artistique pour la musique des neumes primitifs que d'autres compositeurs pieux développèrent en disciples dignes de leurs maîtres antiques! Du pape Zacharie au pape Paul V, quelles envolées de génies dans le ciel de l'Eglise dont le soleil mystique, qui les attirait, sembla en quelque sorte leur confier la gloire de renouveler son foyer à laflamme même de leurs yeux ! Suivez-les, si vous le pouvez, de l'Occident à l'Orient, sur tout le cycle glorifié de l'Europe chrétienne. Au début du vme siècle, c'est le vénérable Bède illustrant l'Angleterre, loin des splendeurs de l'abbaye de Melrose, dans l'humble et voisin monastère de Yarrow où, malgré la peste qui décime son chœur, le poète inspiré de Y Hymnum canentes gloriœ, de YHymnum dicat turbafratrum, de YAdesto Christ e vocibusy etc., donne à chanter ses poèmes sacrés aux seuls deux pauvres moinesqui lui restent d'un Chapitre si nombreux. A côté de ce noble Bède dont le nom germanique signifie la prière, un savant de premier ordre vient se ranger dont le nom aussi célèbre recommande,
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sinon des œuvres poétiques, du moins des proses liturgiques servant à interpréter selon l'art les chants d'église : c'est Alcuin, et son De Psalmorum asu ajoute un des plus purs rayons à la gloire de l'écrivain que Charlemagne honora comme un maître et aima comme un ami. Charlemagne lui-même brille du plus bel éclat dans ce vme siècle qui doit à l'empereur d'Occident ses plus nombreuses et ses plus savantes maîtrises de musique sacrée; et l'on sait, par son Veni Creator Spiritus, que notre grand roi de France ne se contenta pasde tenir la baguette au lutrin, mais qu'il y lit exécuter bien des répons et bien des hymnes versés au trésor liturgique avec la foi d'un roi artiste qui trouva même plus d'honneur à servir Dieu anonymement qu'à ajouter sa signature à ses œuvres. Avec le nom de Théodulphe, auteur du Gloria, laus et honor, faut-il ajouter à l'histoire l'anecdote qui veut que cet Espagnol, cvêque d'Orléans et prisonnier à Angers par ordre de Louis le Débonnaire, ait payé au roi de France sa rançon avec cette hymne qu'il lui chanta ? Heureux temps, où la valeur d'un poème suffisait à acquitter un prisonnier, aux yeux de son roi dévot; quand, quelques siècles plus tard, les successeurs de celui-ci ne se rachèteront d'Angleterre ou d'Espagne qu'à prix de nombreux et beaux écus de France!
Israël es tu rex, Davidis et inclyta proies, Nomine qui Domini rex benedicte venis !...
Si nous suivons la tradition des hymnographes dans le ixe siècle, ce sont les rois, et plus particulièrement le roi de France, qui nous en marqueront le chemin. Charlemagne et son manteau de pourpre ont occupé tant de place en Europe, durant le siècle précédent,
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qu'il semble que ses fils n'y trouveront même pas où poser leur couronne si disputée, d'ailleurs, par les Saxons et les Northmans. Mais, à l'église il y aura toujours un prie-Dieu, même pour les rois malheureux de la France: et voyez si, après Louis le Pieux, Charles le Chauve sut oublier au chœur le trône que Rollon lui volait. Non seulement il chanta au lutrin, comme les empereurs et les rois ses pères, mais il y composa aussi des répons et des hymnes. L'Église de Compiègne lui doit tout son Office du Saint-Suaire. Le répons O quam suavis de l'Office de saint Martin est de ce roi ; mais, pieux laïque, il aime mieux passer la plume liturgique à la pléiade anonyme des moines qui enrichirent l'Antiphonaire, à ce point qu'une autre pléiade de scoliastes dut surgir, rien que pour mettre en ordre ces innombrables gerbes neumatiques. Amalaire de Metz apparaît a cette époque avec son De Ordine Àntiphonarii ; Abogard de Lyon, avec son De Correctione Antiphonarii; Hélizacar,l'ex-chancelier de Louis le Débonnaire, avec une nouvelle édition de l'Antiphonaire romain; Rhaban Maur, avec ses commentaires liturgiques dont la vaste encyclopédie embrassa presque toutes les élucubrations pieuses de l'érudit Moyen-Age. Et les chantres-poètes d'ajouter leurs productions originales : Hucbald, des Offices entiers pour les maîtrises de Reims, de Meaux et de Nevers; Notker, qu'on surnomma le Bègue et qui fut un des plus remarquables chantres de la célèbre abbaye de Saint-Gall, un monceau de séquences ; saint Odon, le grand abbé de Cluny, Hartmann et Ekkehard, moines de Saint-Gall, combien d'autres encore... Mais s'il ne faut que des noms de seigneurs et de princes dans cette nomenclature d'artistes religieux, nommons encore Foulques II, comte d'Anjou, qui, composant, entre
autres, douze répons pour l'Office de saint Martin, fit moins d'honneur encore à la châsse du saint archevêque de Tours, qu'à la chape dont l'auteur se revêtait au pupitre et au sujet de laquelle, le roi Louis d'Outremer ayant osé railler le comte d'Anjou, celui-ci répliqua simplement que « un roi sans lettres notait qu'un âne couronné » ! Tous les rois ne ressemblaient pas heureusement à ce rejeton abâtardi de Charlemagne dont la couronne venait de produire son dernier et minuscule fleuron. La race carolingienne, si grandement commencée dans l'épopée, finissait dans la satire. Ce fut un boucher de Paris, qui, avec un gros éclat de rire, mit sur sa tête de capet la couronne de France que les leudes et les paladins morts ne pouvaient plus porter. Mais pour cette couronne, redevenant l'héritage du peuple qui l'avait originairement formée de l'or de ses épargnes et de ses larmes mêmes serties sur elle en diamants, combien d'éclat encore, jusqu'à ce que la dégénérescence à laquelle est condamné tout ce qui vit longtemps ici-bas, la fît retomber avec nos révolutions contemporaines dans le peuple qui ne veut plus la rendre t Hugues Capet ne comptera pas moins huit siècles de descendance, et les trois premiers furent les plus glorieux pour l'Eglise de France et pour l'art musical dont nous effeuillons ici, d'une main trop pressée, les volumineuses archives.
L'an iooo n'était donc pas la fin du monde ? L'art, plus vivant que jamais, allait surgir des carrières de pierre et de marbre en cathédrales toutes neuves, à l'assaut de la lumière et de l'espace dont avait tant besoin cette humanité de condamnés-à-mort qu'on graciait tout à coup. Vous savez que la forêt n'est rien, sans l'oiseau qui l'anime. Qu'eussent été les primatiales
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de tant de royaumes et les cloîtres de tant d'abbayes florissant tout à coup le buisson reverdi de l'Eglise, sans l'hymne qui donnerait une voix à ces pierres, un écho à ces voûtes, une raison d'éclore et de durer sous le soleil de Dieu à cette architecture divine? Et c'est pourquoi, nouveau David, le roi Robert s'assit à l'orgue et recommença de chanter. Vous savez comment ce monarque, aussi galant que pieux, faisait plaisir autant à Constance sa femme qui lui demandait de célébrer dans un hymne son nom de reine, qu'aux saints martyrs qui, eux, pour ne rien demander au roi, en obtenaient davantage ; et la légende du délicat motif de O Constantia martyrum ! n'est pas encore sortie de votre mémoire. Combien d'autres morceauxle bon roi se plut à écrire dans son châtelet de Paris ! Le dimanche venu, il allait les exécuter lui-même en chape d'or sous les verrières bleues de Saint-Denis : son Judœaet Jérusalem, son Stirps Jesse Solemjustitiœ adnutum Domini, tout un poème en distiques latins en l'honneur de la Vierge, ses hymnes de Pâques, de l'Ascension, de saint Martin, de saint Agnan, sans oublier le beau répons Cornélius centurio dont Robert de France fut si fier qu'il alla le chantera Rome, dans la chapelle même du pape. Mais, comme Charlemagne dont ce roi artiste imitait la modestie, Robert le Pieux mit encore plus de talent à faire composer les moines et les évêques féconds de son siècle. Fulbert de Chartres lui dut les plus belles inspirations de son plectre, parmi lesquelles le Chorus novœ Jérusalem brille comme une gemme sur un drap d'or. Et puis, comme au beau temps de Charlemagne, suivit la foule des hymnographes et des séquentiaires dont le cloître a enseveli les noms et n'a conservé que les œuvres. Pour cataloguer et instrumenter en quelque
sorte ces œuvres, il ne fallut pas moins de scoliastes qu'au siècle de Rhaban Maur et d'Amalaire; et voici apparaître Bernon de Reichenau avec VOpus symphoniarum et tonorum, le De instrumentis musicis et le Demensurâ monochordi ; Hermann Gontract, avec le De musicd, le De monochordo, le De conflictu sonorum, sans oublier à la gloire de cet artiste la composition poétique et musicale du Salve Regina, de YAlma Redemptoris Mater, de YOflorens Rosa, de Y Ave maris Stella et du Veni sancte Spiritus que d'autres attribuent au pape Innocent III ; Albéric du Mont-Cassin, avec le De musicd et d'autres hymnes ; Guillaume d'Hirsange avec le De musicd et tonis et le De psalterio ; Anselme de Gantorbéry, avec tout un psautier en l'honneur de la Vierge. Faut-il citer encore Lanfranc, le célèbre moine du Bec, et l'impératrice Irène, femme d'Alexis Comnène, les plus grands, les plus humbles de ce siècle d'artistes et de chanteurs qui semblent n'avoir voulu pénétrer à l'église qu'en portant sous le bras le livre spécial que leur dévotion s'était ingéniée à composer comme un poème, et à fleurir comme un jardin ? De ces élucubrations musicales, dont la nomenclature serait trop longue, ressortit pour le Directorium chori une expression d'art puissante et merveilleuse, à coup sûr. Mais de la multiplicité même de ces voix naquit aussi une certaine difficulté de s'entendre dans Tinterprétation des neumes si simples à l'origine grégorienne. Et non seulement la simplicité des voix, mais encore l'intelligence des signes musicaux rudimentaires qu'avait adoptés saint Grégoire se perdait à la longue, et l'altération du mode primitif commençait à se faire ressentir dans ces nombreuses compositions de l'époque. Ce fut l'heure où deux hommes allaient providen-
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tiellement paraître : Guy d'Arezzo, — qui n'en est pas moins né Français, — pour transcrire les neumes primitifs en signes musicaux dont nous usons encore aujourd'hui ; et saint Bernard, pour ramener à la tradition rhythmique et psalmodique l'interprétation des neumes que le sévère abbé de Glairvaux ne permettait pas à ses moines de disjoindre, d'une note à l'autre, sous peine d'exclusion temporaire du chœur et de l'abbaye peut-être même. Mais comme, dans un champ trop fertile, la main de l'émondeur ne suffit pas à préserver le bon grain de l'ivraie, il fallut bien qu'à la longue celle-ci étouffât celui-là. Encore quelques chefs-d'œuvre dus, depuis le xi® jusqu'au xve siècle, au génie et à la piété de quelques rares maîtres, tels que Pierre le Vénérable, à qui l'office de saint Benoît doit sa belle hymne Laudibus cives resonent canoris; Adam de Saint-Victor, l'intarissable séquentiaire qui nous laissa, entre autres merveilles, le Gaude proie Grœcia pour la fête de saint Denys ; Abailard, dont les poèmes charmants sont sans nombre, et dont le plus charmant peut-être est sa prose Mittit ad Virginem ; Jacques de Benedictis, mieux connu sous le nom de Jacopone da Todi et par son Stabat Mater si doux d'expression naïve; Maurice de Sully, l'auteur présumé des répons de la Messe des Morts et à qui ne manquerait que la gloire d'avoir composé le Dies irœ dont l'écrivain reste inconnu, pour être appelé le plus grand artiste musical du Moyen- Age; enfin l'incomparable Thomas d'Aquin, chargé de jeter sur cette radieuse période de la musique neumatique, dont quatorze siècles virent la gloire, le dernier rayon du bel astre qui s'en allait dormir dans la nuit ignorante de nos antiques caihédrales et dans l'oubli condamnable des mémoires chrétiennes se dé-
possédant ainsi de l'expression la plus radieuse de leur art. Le Lauda Sion et les autres hymnes de l'Office du Saint-Sacrement furent le chant du cygne dont, l'im mortel poète du Mont-Cassin salua la gloire moribonde du plaint-chant. Ave Cœsar, morituri te salutantî put-il dire en remettant le plectre chrétien aux mains païennes qu'en traversant la cour du Pape il avait déjà vu arriver nouvellement de Byzance et s'installer en maîtresses hardies dans la chapelle où, Thomas d'Aquin s'en allant et laissant l'art et la science vides de la place considérable que ce moine et ses frères faisaient, Goudimel et Palestrina n'avaient plus qu'à paraître... Pour nous résumer ou pour mieux exprimer ce qui n'a pas été assez bien dit, Dom Guéranger nous prêtera ce passage : « Le xe et le xie siècles enfantèrent des pièces de chant graves, sévères et mélancoliques, comme ces voûtes sombres et mystérieuses que jeta sur nos cathédrales le style roman, surtout à l'époque de cette réédification générale qui marqua les premières années du xie siècle. Ainsi, on retrouve encore la forme grégorienne dans les répons du roi Robert, comme la basilique est encore visible sous les arcs byzantins du même temps. Le xtie siècle, époque de transition, que nous appellerions dans l'architecture le roman fleuri et tendant à l'ogive, a ses délicieux offices de saint Nicolas et de sainte Catherine, la séquence d'Abailard, etc., où la phrase grégorienne s'efface par degrés pour laisser place à une mélodie rêveuse. Vient ensuite le xme siècle avec ses lignes pures, élancées avec tant de précision et d'harmonie ; sous des voûtes aux ogives si correctes, il fallait surtout des chants mesurés, un rhythme suave et fort. Les essais simplement mélodieux, mais incomplets, des siècles passés ne suffisent plus : le Lauda Sion, le
Dies irœ sont créés. Cependant cette période est de courte durée. Une si exquise pureté dans les formes architectoniques s'altère, la recherche la flétrit; l'ornementation encombre, embarrasse et bientôt brise ces lignes si harmonieuses. Alors aussi commence pour le chant ecclésiastique la période de dégradation. » L'auteur des Institutions liturgiques ajoute, un peu plus loin : « Au reste, en subissant une dégradation dans le xive et le xve siècle, la liturgie suivit, comme toujours, le sort de l'Eglise elle-même. L'abaissement de la Papauté aprèsBoniface VI II, le séjour des Papes à Avignon, le grand Schisme, les saturnales de Constance et de Bâle expliquent plus que suffisamment les désordres qui servirent de prétexte aux entreprises de la préten due Réforme. Nous plaçons l'altération de la liturgie au rang des malheurs que l'on eut alors à déplorer... Le chant ecclésiastique, non seulement se transforma à cette époque, mais faillit périr à jamais. Ce n'était plus le temps où, le Répertoire grégorien demeurant intact, on ajoutait, pour célébrer plus complètement certaines solennités locales ou pour accroître la majesté des fêtes universelles, des morceaux plus ou moins nombreux, d'un caractère toujours religieux, empruntés aux modes antiques ou, du moins, rachetant par des beautés originales et quelquefois sublimes les dérogations qu'ils faisaient aux règles consacrées. Le xive et le xve siècle virent le déchant. C'est ainsi que Ton appelait le chant exécuté en parties sur le motif grégorien, absorber et faire disparaître entièrement, sous de bizarres et capricieuses inflexions, toute la majesté, toute Ponction des morceaux antiques. La phrase vénérable du chant, trop souvent, d'ailleurs, altérée par le mauvais goût, par l'infidélité des copistes, succombait
sous les efforts de cent musiciens profanes qui ne cherchaient qu'à donner du nouveau, à mettre en évidence leur talent pour les accords et les variations. Ce n'est pas que nous blâmions l'emploi bien entendu des accords sur le plain-chant, ni que nous réprouvions absolument tout chant orné, par cela seul qu'il n'est pas à l'unisson ; nous croyons même, avec l'abbé Lebœuf, que l'origine première du déchant, — qu'on appelle aujourd'hui contrepoint ou chant sur le livre, — doit être rapportée aux chantres romains qui vinrent en France, au temps de Charlemagne. (Nous avons vu quelle influence néfaste y exercèrent aussi les mélodes et hymnographes de Byzance, à l'époque de décadence.) Mais l'Esprit-Saint n'avait point en vain choisi saint Grégoire pour V organe des mélodies catholiques ; cette œuvre de réminiscence sublime, inspirée de la musique antique, devait accompagner l'Eglise jusqu'à la fin des temps. Il devint donc nécessaire que la grande voix du Siège Apostolique se fît entendre, et qu'une réprobation solennelle fût portée contre les novateurs qui voulaient donner une expression humaine et terrestre aux soupirs célestes de l'Eglise du Christ. » Ce fut Jean XXII qui sechargea de fulminer cette réprobation, en 1 322, dans la Bulle Docta Sanctorum, où il dit, entre autres passages : « Certains disciples d'une « nouvelle école, mettant toute leur attention à mesu- « rer le temps, s'appliquent, par des notes nouvelles, « à exprimer des airs qui ne sont qu'à eux, au préjudice « des anciens chants qu'ils remplacent par d'autres « composés de notes demi-brèves et comme imper- « ceptibles. Ils coupent les mélodies par des hoquets, a les efféminent par le déchant, les fourrent quelque- « fois de triples et de motets vulgaires; en sorte qu'ils
« vont souvent jusqu'à dédaigner les principes fondait mentaux de TAntiphonaire et du Graduel. » Et, plus loin : « Ce n'est pas en vain que Boëce a dit : Un « esprit lascif se délecte- dans les modes lascifs, ou au « moins s'amollit et s'évertue, à les entendre souvent. » Telle fut pourtant l'école malheureuse que l'Eglise dut subir à son insu , en ouvrant ses portes à la polyphonie qui l'envahit de toute part, au risque de submerger et de perdre pour toujours sous l'avalanche de la musique mondaine et moderne ces antiques et idéales mélodies neumatiques que leurs artistes angéliques avaient tournées dans l'or immaculé et dans le pur ivoire, comme des statuettes unies, naïves et sans défaut de style, — n'ayant pour tout art que celui de tendre vers le Seigneur des mains sans tache, implorant la pitié du ciel pour la misère de la terre. Purs chefs-d'œuvre et statuettes adorables I si tard sorties des catacombes où vous fûtes les lares de nos pères, il fallut donc vous y reporter si tôt; comme ces simulacres précieux des villes antiques qu'on enterrait sous les cen dresdes foyers détruits parle vainqueur, avec l'espoir que des survivants plus heureux viendraient les rechercher, aux jours meilleurs :
O patria, ô divum domus Ilion, et inclyta bello Mœnia Dardanidûm !...
Les naturalistes prétendent que l'hirondelle, au printemps, retourne toujours dans le même pays et sous le même toit qui l'ont vue naitre ou qu'elle a visités toute petite, et que, entre tous les nids qu'elle y a bâtis à ses amours de mère, elle s'arrête de préférence dans celui où elle souffrit davantage. Comme l'hirondelleexilée par l'hiver va, du nord au midi, chercher son refuge et oublier son cœur, il fallut bien que la musique grégorienne, conduite en esclavage à Avignon et ailleurs, laissât passer la tempête. Mais d'Avignon et d'autre part, elle reviendrait bien à son heure, s'abritant sous le manteau sacré des papes qui semblaient l'avoir conduite au pays des trouvères et des musiciens polyphoniques pour avoir le mérite de la ramener de plus loin.
Nous avons déjà vu, dans Avignon même, Jean XXII s'émouvoir de la promiscuité scandaleuse que subissait la chaste muse de Grégoire, obligée de confondre ses phrases pures avec celles du chant orné et d'enchâsser dans ses strophes sacrées jusqu'à des refrains obscènes que ses païens déformateurs empruntaient aux Cours d'Amour, pour les introduire à l'Eglise. Au xv9 et au xvi« siècle, dit Super, il fut en « usage » et de mode d'écrire des messes en prenant pour thème une chanson obscène, la composition faisant passer alternativement le chant et les paroles dans toutes les parties. Ainsi,
sur un Sanctus, on entendait chanter : « Baise-moi, ma mie», ou bien: « Las! bel amy », etc. L'abbé Baini, malgré son naïf optimisme, a qualifié ces turpitudes idée lubriche. Le Concile de Trente arriva à temps, pour crier l'anathème sur ces violations aussi artistiques que sacrées, et les papes en s'éveillant secouèrent leur manteau d^ù la pieuvre aux cent bouches et aux cent tentatules n'était pas prête encore à se laisser abattre. Par un de ces aveuglements dorit sont bien excusables ceux que l'obscurité des temps empêche de voir clairement autour d'eux, ce fut aux ennemis mêmes du plain-chant que les papes en confièrent la réforme. Quelle réforme? Il fallait que ce mot caractérisateur de toutes les tentatives de cette époque malheureuse eût absorbé à son profit le sens logique des choses les plus saines et les moins réformables, pour qu'on osât l'appliquer aux pures mélodies grégoriennes dont le texte était resté intact, non plus sur les pupitres dévastés des églises, mais dans lesraresbibliothèques qui en conservaient encore par miracle une copie. Quand le pape Grégoire XIII confia à Palestrina la transcription de l'Antiphonaire pour en multiplier précisément l'usage par l'imprimerie, ce fut à peine si l'on en put découvrir cinq exemplairesdansRome: celui delà Minerve, depuis bibliothèque Casanatense ; celui de l'Oratoire, à la bibliothèque Vallicellane ; celui de la bibliothèque Vaticane, etc. Parexemple,les manuscrits en étaient d'une écriture si nette qu'on se demanda comment l'habile écrivain de la « Messe du pape Marcel » put bien passer dix-sept ans à les transcrire, à moins que son génie trop audacieux ne lui inspirât de les refaire. « Nous sommes en 1592, ajoute Super. Il y a dix-sept ans que Grégoire XIII a confié à Jean Pierluigi la correction du
Graduel et de l'Antiphonaire romains. Guidetti, associé par Pierluigi à une partie de l'entreprise, a publié quatre ouvrages. Liechtenstein a gagné de la réputation et de l'argent par l'édition du nouveau Graduel et du nouvel Antiphonaire, corrigés pour les paroles et pour la notation. Et Pierluigi, que pense-t-il? que fait-il? où est le résultat de ses études ? qu'est devenue sa verve inépuisoble ? qu'a-t-il fait de ses promesses à Grégoire XIII ? de son projet de corriger les mélodies de tout le chant, et de le dépouiller des notes inutiles pour lui donner une allure plus simple et plus de vérité ? Disons-le, sans faire de tort à notre Pierluigi ; le ciel l'avait destiné à perfectionner la musique ecclésiastique harmonique, et dans ce travail il surpassa l'attente du monde et s'éleva au-dessus de lui-même. Mais le chant grégorien est un genre à part ; il a une beauté qui n'appartient qu'à lui, un caractère absolument propre. Etant ce qu'il est, il ne peut changer de manière ; être le même et être différent, c'est ce que ne lui permet pas sa nature, son essence. Le ciel le fit parles premiers Pères et puis brisa le moule. Cependant Pierluigi, toujours animé d'un grand zèle pour le culte religieux, poussé par les promesses laites à Grégoire XIII et connues de Rome, excité par l'avance de Liechtenstein, mit en œuvre tout ce qu'il eut d'application, d'énergie, de veilles, d'infatigable activité. Il consulta des manuscrits (?), il lut tout ce qui était déjà imprimé. II étudia, approfondit, composa, transcrivit et, enfin, acheva la partie du Graduel intitulée de Tempore. Il se mit ensuite à la partie des fêtes des saints ; mais il y perdit entièrement courage ; la plume lui tomba des mains, et, plus fatigué qu'Atlas sous le poids du monde, il abandonna pour toujours l'entreprise. On ne trouva qu'à sa mort, parmi
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des papiers de rebut, son manuscrit déchiré. » Ce fut de ces débris de papiers, déchirés et méprisés par l'auteur lui-même, que sortit, quelques années plustard, sous le pontificat de Paul V, la trop fameuse Edition médicéenne sur les textes étranges de laquelle les trois siècles suivants prendraient des copies encore altérées pour leurs livres de chœur, à Digne, à Dijon, à Rennes, jusqu'à la plus répandue et la pire, celle de Ratisbonne qui, en 1866, pour avoir reproduit scrupuleusement la version médicéenne, prétendit à la perfection même. Quel roman on écrirait sur celui qui sut se combiner avec des artistes et des prêtres indignes, les éditeurs vénaux surenchérissant par-dessus pour se faire à chacun des fortunes de princes avec ce manteau de la veuve qui restait de ses antiques splendeurs à l'Eglise, si dépouillée par la Réforme d'un côté, par la Renaissance de l'autre !
— Que voulez-vous? dira plus tard Pie IX, qui se rendit bien compte de la déprédation, mais que la Révolution continuait à déborder, ce n'est pas quand le feu est au Vatican que nous allons nous retourner pour prendre des gants dans une armoire !
Il est heureusement des âmes qui aiment la pauvreté autant que d'autres la richesse, et l'avenir chrétien réservait aux Mélodies Grégoriennes des artistes assez ésintéressés et des savants assez perspicaces pour aller rechercher la veuve dépouillée dans les bas-fonds où on l'avait laissée mutilée etgisante, — jusqu'au mont-depiété où, s'il faut croire une fraîche version de cet inconcevable roman, les héritiers de Palestrina avaient porté les dernières valeurs de la pauvre reine en exil. Franchissons à pieds joints deux siècles où nous n'aurions à parcourir que des ruines, de plus en plus amoncelées. Laissons le xvn3 siècle augmenter son désordre litur-
gique par l'émancipation de la musique qui produisit celle du culte tout entier. La réforme, une fois introduite avec les chœurs lascifs, — auxquels k s mondains prenaient goût comme au théâtre, sans avoh à les payer aussi cher, — ne fut guère facile à déloger de ses retranchements.Comme l'excès de la licence produit l'excès de la répression, il sembla que les Jansénistes de Port-Royal étaient tout indiqués par leur esprit rigide pour faire la police de l'Eglise envahie et pour ramener les chrétiens modernes aux mœurs antiques. La pensée fut meilleure que les hommes qui la représentèrent. François de Harlay, mutilateur scandaleux du bréviaire romain, ne fit pas oublier l'œuvre de saint Pie V; et Santeuil, qu'on peut appeler à bien des titres le dernier hymnographe de l'Eglise, ne rappela que de très loin les Prudence et les Fortunat des temps passés, et que de trop près son contemporain Boileau-Despréaux, à Y Art poétique duquel il pourra être comparé, non sans faiblesse même, pour l'inspiration à peu près égale que cet interminable prosateur essaya de répandre dans les mille et un morceaux de vers latins dont le Missel de Cluny a gémi. Un seul artiste eut du talent, dans ce xvn* siècle antiliturgique si difficile à mener entre la cour du Roi-soleil et l'église du Dieu créateur de ce roi comme de ce soleil ; — ce fut Henri Dumont, maître de chapelle du monarque. Il eut le talent de se taire quand, après Palestrina, — le maestro que son génie du moins autorisait à se tromper, sans l'excuser de n'avoir su mieux faire, — tant de maëstrini de la petite et de la grande classe ne demandèrent qu'à prendre la place laissée vide par un artiste que sa démission volontaire rendait digne des plus beaux temps de l'art chrétien et de saint Grégoire lui-même. Ce xvn* siècle de plats valets en rabat
AUX MELODIES GREGORIENNES
de deux sortes, — celui de la cour et l'autre, -— et le xvme où le gentilhomme, de chrétien qu'il était resté encore, se transforma purement en crétin, n'eurent, en somme, que deux cents ans, et le xixe siècle s'apprêtait à sortir delà Révolution de sang dont avait besoin son baptême. Que ferait enfin celui-ci, pour redorer les gloires ternies de sa patrie et de sa religion dont il ne lui restait plus que la mémoire? Pour la patrie, vous savez comment la lignée des ancêtresaboutit à Napoléon qui se chargea de refaire à la bravoure invincible de la France son immortelle légende. Pour la religion, vous n'ignorez pas que la lignée des Pères de l'Eglise a poussé son dernier rejeton dans la personne de ce Bénédictin, savant comme une bibliothèque et sobre comme un cloître, Dom Prosper Guéranger, ce moine redoutable aux modernes réformateurs de la liturgie chrétienne, qui ne rêva rien moins que de rendre à l'Eglise d'aujourd'hui ses mœurs antiques avec son cérémonial et son art. Et d'une main il présenta à la chrétienté surprise ses Institutions et son Année liturgique, dont il conviendra de parler plus longuement ailleurs; tandis que, de l'autre, il indiqua pour la partie musicale, comme son continuateur aussi savant et aussi autorisé que lui-même, Dom Joseph Pothier à qui le monde chrétien devrait la rénovation totale de la musique grégorienne enfin découverte sous l'amoncellement des manuscrits qui l'ensevelissaient. Mais ici il faut faire taire les phrases et citer simplement, comme au tableau d'honneur de notre paléographie française et chrétienne, les noms et les travaux des savants qui ont pu arracher aux parchemins vieux de quatorze siècles leurs secrets et lire dans les neumes de la primitive Eglise plus couramment que Champollion sur les stèles