INTRODUCTION. €U
tant que vraie , ne poqt cnapècber aucune passion , elle ne le peut qu'autant qu'on la considère comme une passion ^
Ainsi donc, que Ton considère tour k tour h natare Divine» le caractère de son développement, Tordre universel des choses» Tessence de Tâine et son rapport avec le corps , les divers élé* ments de sa nature , les mobiles divers de ses actions ; tout est nécessaire, tout est fatal, tout est réglé par un ordre inflexible ; et le libre arbitre en Dieu comme dans Thomme, dans la ^ère de |a raison comme dans celle de rexpérieoce , est égalemeo. inconcevable,
D'oà vient donc que la masse entière du genre buip^io prU" clsiuip le libre arbitre ? C'est que la masse du genre bumfiia vil sous J'empire de l'imagination et dm sens , dans un profopd ou))|î de |a raison. Le vulgaire n'est-il pas convaincu que Tâme meut le corps jt son gré ' 7 Or , peut-on concevoir -qu'une pensée donne du mouvement à une étendue ' ?
Le libre arbitre est une chimère de même espèce , flatteuse pour notre orgueil , et en réalité fondée sur notre ignorance. Sons avons conscience de nos relions et nous ne coQpais^fliflUi p^s les causejB qui les déterminent ^ Voilà cette fonsse et vaine Ijherté dont mous sommes si fiers, « C'est aiosi que l'enf^Pt s'imagine qu'il désire librement le lait qui le nourrit ; s'il s'irrite» il se croit libre de chercher (a vengeance ; s'il a peur, libre de s'enfuir. C'est encore ainsi que Tbomme ivre est persuadé qu'il prononce en pleine liberté d*esprit ces même» paroles qi^'il
^ J^ VS$ela9aifB , Propos. XIV. <— « La connaissance eu hien ou du mal, dit plus haut Spinoza, n'nt mire cJme ^e la paui^ dfi kt joie ou de la tristesse, en tant que nous en avons conscience* » Propos, vm.
^ Des Passions^ Schol. de la Propos. H.
' Ethique, part. 5, Préambule.
* De l'Ame, Scbol. de la Propps. XXXV.
CLii INTRODUCTION.
voudrait bien retirer ensuite quand il est redevenu lui-même... Ne rêvons-nous pas quelquefois que nous tenons certaines choses cachées en vertu d*unc décision semblable à celle qui nous fait taire ces choses pendant la veille ? Ne croyons-nous pas en songe faire librement des actions qu*éveillés nous n'oserions pas accomplir ? Or, je voudrais bien savoir s*ii faut admettre dans l'âme deux espèces de décisions libres , les fantastiques et les réelles ? Que si on ne veut pas extravaguei* à ce point , i|l faut nécessairement accorder que cette décision de l'âme, que nous croyons libre , n'est au fond que l'affirmation que toute idée , en tant qu'idée , enveloppe nécessairement ^ Par conséquent , ces décisions de l'âme naissent en elle avec la même nécessité que les idées. Et tout ce que je puis dire à ceux qui croient qu'ils peuvent parler^ se taire^ en un mot, agir y en vertu d'une iiére décision de fâme, c'est qu'ils révent ies yeux ouverts *. »
Voilà une négation bien tranchante et bien audacieuse ; Spinoza en acceptera-t-il les conséquences ? Quel esprit bien fait , quelle âme honnête n'en serait pas effrayée? Si toute action est nécessaire, toute action est légitime , et il faut égaler le crime à la vertu. Si c'est Dieu même qui nous détermine au mal , où est sa sainteté ? Que devient la responsabilité humaine , la justice des hommes et celle de l'avenir?
I\ faut entendre les réponses de Spinoza à toutes ces questions^ m* se faire une juste idée de la trempe de son esprit et de son caractère , et pour comprendre le prodigieux égarement où la séduction d'un système peut jeter un grand esprit que sa vigueur même précipite à tous les excès.
On place Spinoza dans cette alternative : ou il n'y a ni
« De VAme, Propos LIX.
' Des Passions, Proi^os. II et son Scliol.
INTRODUCTION. cuii
péché ni mal, ou Dieu est i*autenr du mal et du péché ^ Spinoza répond qu*en effet le péché ou le mal ne sont rien de positif, et par conséquent qo*on ne peui les imputer à Dieu. Voici sa démonstration : « Chaque être pris en lui-môme , sans aucun rapport au reste des choses , renferme une perfection qui n'a pour bornes, dans chaque être, que sa propre essence. Considérons maintenant un certain être, Adam par exemple, au moment où il forme le dessein de manger du fruit défendu. Ce dessein ou cette volonté déterminée , considérée en ellemême, renferme précisément autant de perfection qu'elle exprime de réalité ; et on en peut conclure que nous ne pouvons concevoir d'imperfection dans les choses qu'en les comparant à d'autres choses qui ont plus de réalité : en conséquence, dans la détermination d'Adam, tant que nous la considérons en ellemême et que nous ne la comparons à rien qui soit d'une nature plus parfaite et dans un état plus parfait; nous ne pouvons trouver aucune imperfection ; bien plus, nous pouvons la comparer avec une infinité d'autres objets moins parfaits qu'elle , comme des pierres, des troncs d'arbres, etc. Voici encore ce qu'on ne peut contester : c'est que les mêmes choses qui dans les hommes paraissent détestables et dignes de toute notre aversion peuvent être considérées dans les animaux avec admiration : ainsi les guerres des abeilles, les jalousies des colombes, etc. , passions méprisables dans les hommes et qui pourtant rendent les animaux plus parfaits à nos yeux. De tout cela , il résulte clairement que les péchés, qui n'expriment rien, si ce n'est une imperfection , ne peuvent consister en quelque chose qui exprime une réalité , comme la détermination d'Adam et l'acte qui en fut la suite ^.... Le péché n'existe donc que pour notre
1 Guillaume de Blyeribergh à Spinoza, tome ii, pag. !V\ et soiv. * Spinoza à Blpenbergh, tome ii, pag. 309.
CLiv IHTRODUCTION.
iatclUgcncc, et non pour celle de Dieu. Nous sommes habitués à renfermer tousies individusd'un genre, tous ceui, par exemple, qui ont eitérienrement la forme humaine, sous une même définition , et nous pensons ensuite qu'ils sont tous également susceptibles de la plus grande perfection que cette définition embrasse; puis, quand nous en trouvons un dont les actions répugnent à celte perfection, nous disons qu'il en est privé , qu*il s*éIoigne de la nature. .. Mais Dieu ne connaît pas les choses par abstraction, il n'a pas de définitions générales de cette espèce, il n'attribue pas aux choses plus de réalité que son intelligence et sa puissance ne leur en ont effectivement dcmné ; et il suit de A que le péché n'existe que pour notre esprit et non pour le sien *. »
La conséquence évidente de cette détestable théorie n'est-elie pas que les vices les plus honteux , les crimes les plus abominables, sont en eux-mêmes parfaitement innocents, ne contiennent pas la moindre imperfection, et ne nous paraissent contraires à l'ordre qu'à cause que nous n'avons qu'une idée confuse des choses ' ? Bien plus , ne peut-on pas dire que les plus affreux dérèglements de la volonté humaine manifestent à leur façon la perfection divine, et sont tout aussi conformes à Tordre éternel des desseins de Dieu que les actions les plus vertueuses ?
« Non certes, répond Spinoza ; j'accorde bien que les impies expriment à leur manière la volonté de Dieu, mais ils ne doivent pas pour cela entrer en comparaison avec les gens de bien. En effet, plus une chose a de perfection , plus elle tient de près à
* Spinoza à Blyenhergh, tome ii, pag. 371.
> Spinoza le dit en propres termes : « L'homme courageux médifc sans cesse ce principe, que toutes choses résultent de la nécessité de la nature divine, et qu'en conséquence tout ce qui lui parait itnpie, horrible, ii^uste et honteux, tout cela vient de ce qu'il conçoit les choses avec trouble et confusion et par des idées mutilées. » (De l'Bsclavagcy Schol. de la Propiis. LXl^III.)