XVIII INTRODUCTION
Spino^ croit (ermemept que dès cette yie une âme philosopliique y peut atteindre.
« }.a raison, écrit-il à Guillaume de Qlyenbcrgb, la raison fait ma jouissance; et le but où j'aspire en cette vie, ce n'est point de ta passer dans la douleur et les gémissements, mais dans la paix , la joie et la sérénité '. »
D'où viennent en eiïet les maux et les agitations de Tâme?
« Elles tirent leur origine de Tamour excessif qui l'attache à des choses sujettes à mille variations et dont la possession durable est impossible. Personne , en effet , n'a d'inquiétude ni d'anxiété que pour l'objet qu'il aime ; et les injures , les soupçons, les inimitiés n'ont pas d'autre source que cet amour qui nous enflamme pour des objets que nous ne pouvons réellement posséder avec plénitude \
» Au contraire , l'amour qui a pour objet quelque chose d'éternel et d'infini nourrit notre âme d'une joie pure et sans aucun mélange de tristesse, et c'est vers ce bien si digne d'envie que doivent tendre tous nos efforts *. »
Cet objet éternel et infini, l'âme ne peut l'aimer, si elle ne le peut connaître. Mais qu'il lui soit donné de le concevoir avec clarté , elle pourra dès lors le posséder avec plénitude , et la jouissance épurée de cette possession tout intellectuelle aura ce privilège qu'elle se laissera partager sans s'affaiblir.
Le problème fondamental de la vie humaine est donc celuici : par quels moyens l'âme peut-elle atteindre l'Être infini et
éternel dont la connaissance doit combler tous ses désirs?
Pour résoudre ce problème, Spinoza porte un 'regard attentif sur la nature de l'entendement humain, et il esquisse une théorie
> lettre XVJir, tome ii, pag. 374.
* Ethique f part, y, Schol. de la Propos. XX.
' De la néforme de l'Entendement, tome ii, pag. 277
lOTKODUCTIOM. x\i^
des ^e^vés de la connaissance qui parait au pr^oii^ suspect un peu embarrassée, mais qui est au fond aussi sim{)le que profonde.
On p^ut ramiener toutes nos perceptions à quatre espèces fon^a^nentc^les *.
La première est fondée §ur un simple ouï-dire, et en général sur un signe.
La seconde est acquisç par pne expérience vag^ue, c'est-: à-dire passive , et qui n'est pas déterminée par rentendement.
La troisième consiste à concevoir une chose par son rapport à une autre chose , mais non pas d'une mapière complète çt adéquate.
La quatrième atteint une chose dans son essence ou dans sa cause immédiate.
Ainsi, au plus bas degré de ta connaissaaçe, Spinoza place ces croyances aveugles, ces tumultueuses impressions, ces ifnages confuses dont se repaît le vulgaire. C'est le monde dç l'imagination et des sens , la région de l'opinion et des. préjugés. Spinoza y trace une division , inais à laquelle il n'attribuç que peu d'importance, puisqu'il réunit dans YÉtkiquey sous le nom de Connaissance du premier genre ^ , ce qu'il a distingué dans la Réforme de l'entendement en perception pa^" simple ouï-dire, et perception par voie d'expérience vague. Jç sais par simple ouï-dire quel est le jour de ma naissance, qud^ furent mes parents, et autres choses semblables. C'est par une expérience vague que je sais que je dois mourir ; car si j'aSirmQ cela, c'est que j'ai vu mourir plusieurs de mes semblables, quoiqu'ils n'aient pas tous vécu le même espace de temps ni succombé k la même maladie. Je sais de la même manière que
^ De la Réforme dfi l' Entendement, tome u, pag. 280. * Ethique, part. 2, Scliol. de la Propos. XL.
x\ INTRODUCTION.
rhuile a la vertu de nourrir la flamme et Teau celle de Téteindre , et en général toutes les choses qui se rapportent à l'usage ordinaire de la vie.
Le premier genre de connaissance, utile pour la vie, n*est d*aucun prix pour la science. Il atteint les accidents, la surface des choses , non leur essence et leur fond. Livré à une mobilité perpétuelle, ouvrage de la fortune et du hasard, et non de ractivité interne de la pensée , il agite et occupe Tâme , mais ne l'écIaire pas. C'est la source des passions mauvaises qui jettent sans cesse leur ombre sur les idées pures de l'entendement, arrachent l'âme à elle-même, la dispersent en quelque sorte vers les choses extérieures et troublent la sérénité de ses contemplations.
La connaissance du second genre est un premier effort pour se dégager des ténèbres du monde sensible. Elle consiste à rattacher un effet à sa cause, un phénomène à sa loi, une conséquence à son principe. C'est le procédé des géomètres, qui ramènent les propriétés des nombres , des figures, à un système régulier de propositions simples , d'axiomes incontestables. En général, c'est la raison discursive, par laquelle l'esprit humain, aidé de l'analyse et de la synthèse, monte du particulier au général , redescend du général au particulier, pour accroître sans cesse, pour éclairclr et pour enchaîner de plus en plus ses connaissances.
Que manque -t-il à ce genre de perception? une seule chose, mais capitale. La raison discursive, le raisonnement est un procédé infaillible, mais il est aveugle. H explique le fait par sa loi , mais il n'explique pas cette loi. H établit la conséquence par les principes; mais les principes eux-mêmes, il les accepte sans les établir. Il fait de nos pensées une chaîne d'une régularité parfaite , mais il n'en peut fixer le premier anneau.
i^^W«rgr<«1»-^^ ■■ I J"^p^r^ 1. uju'' <
INTRODUCTION. xxi
Il y a donc au-dessus du raisonnement une connaissance supérieure, qui seule peut affermir toutes les autres. Celle connaissance, c'est la raison intuitive, dont Tobjet propre est TÊlre en «oi et par soi.
Spinoza éclaircit ces quatre modes de perception par un lumineux et ingénieux exemple : Trois nombres, dit-il S sont donnés; on en. cherche un quatrième qui soit au troisième comme le second est au premier. Nos marchands disent qu'ils savent fort bien ce qu'il y a à faire pour trouver ce quatrième nombre; ils n'ont pas, en effet, encore oublié l'opération qu'ils ont apprise de leurs maîtres , laquelle est, bien entendu, tout empirique et sans démonstration.^ D'autres tirent de quelques cas particuliers empruntés à l'expérience un axiome général. Ils prennent un exemple comme celui-ci : 2 : 4 : : 3 : 6 ; ils trouvent par l'expérience que, le second de ces nombres étant multiplié par le troisième, le produit divisé par le premier donne 6 pour quotieut ; et ils concluent de là qu'une opération semblable est bonne pour trouver tout quatrième nombre proportionnel. Quant aux mathématiciens, ils savent, par la démonstration de la XIX'' Proposition du livre vu d'Ëuclide^ quels nombres sont proportionnels entre eux ; ils savent, par la nature même et par les propriétés de la proportion , que le produit du premier nombre par le quatrième est égal au produit du troisième par le second ; mais ils ne voient point la proportionnalité adéquate des nombres donnés ; ou, s'Ks la voient, ils ne la voient point par la vertu de la proposition d'Euclide, mais bien par intuition et sans faire aucune opération.
Le plus haut degré de la connaissance consiste donc dans l'intuition immédiate d'une vérité évidente d'elle-même, dans ce. coup d'œil instantané par lequel l'esprit, sans effort, sans
* De la Réforme de VJ^ntendemenl, tomen, pag. 292,
\\u bTRODUCTIOÎ*.
obstacle , sans intermédiaire , saisit son objet , Tembrasse tout entier, et s'y repose en quelque sorte dans une lumière sans mélange et dans une.pai*faite sérénité.
Spinoza donne divers exemples de ce mode supérieur de la connaissance ; et quelques-uns peuvent paraître mal choisis : Nous savons, dit -il, d'une perceptioîi immédiate que 2 et 3 font 5 ; qu'étant donnés les nombres 1 : 2 : : 3 : , le quatrième nombre proportionnel est 6; enfin, que deux lignes parallèles à une troisième sont parallèles entre elles.
Il semble que cette dernière vérité peut se prouver par le raisonnement et a même besoin de l'être. Ce n'est donc pas tine vérité immédiate. Et de là jon pourrait conclure que Spinoza ne s'est poiiit formé iine idée parfaitement claire du procédé de l'intuition immédiate , et qu'à l'exemple de beaucoup d'autres [Profonds logicieils, il a confondu le raisonnement et la i-aisoii.
Mais il n'en est riei). Spinoza reconnaît deux degrés dans l'intuition immédiate , et cette distinction est aussi claire que juste et profbtide. A son premier degré , la raison perçoit les objets, non pas encore en eux-mêmes, mais dans leur causé imttiêdiate. Par exemple : en me formant une idée claire et distincte d'un certaiii mode dé Tétendiié, je le conçois dans sa cause imriiédlate, savoir, l'étendue infinie et divine. 11 y a bien là une sorte de déduction , mais rapide comme l'éclair, et si soudaine dt si lumineuse qu'elle ressemble à une intuition. L'effet, sa cause , leur rapport , l'esprit saisit tout cela comme d'un seul trait.
Au second degré , qui est le comble et la perfection de la pensée, l'esprit atteint directement ce qiii est, non plus daiis sa cause , mais en soi. C'est ainsi que nous concevons la Substance, la Perfection, Dieu. Il n'y a ici aucun mouvement dans la pensée, aucun obstacle, aucun Intermédiaire entre elle et
INTRODUCTION. xxiii
son objet. I/immédiation est absolue. Le sujet et l'objet de h connaissance se touchent et s'identifient dans uii acte indivisible.
Voilà lé type , Tidéal de l'intuition iinmediàle. Le pretnier
degré n'est qu'un échelon pour s'élever à celuî-IS ; (jui seul
achève et accomplit la coiniaissance.
Il est aisé de reconnaître dans celte rapide esquisse les trois grandes fonctions intellectuelles reconnues par les plii's profonds observateurs de l'esprit humain, savoir : là Sensibilité, l'Entendement et la Raison. Platon les décrivit le premier avec une grâce et une éloquence unies h une précision slipérieure ; Arîstote suc ce point ne s'écarta pas essentiellement de son mattre ' ; et vola qu'àpiès deiix mille ans Spiiioza et kânt, avec toutes les différences de leur point de vue , retrouvent dans l'esprit humain presque lés mêmes traits que le génie clé l'antiquité y avait déjà tecoiinus.
Mais c'est surtout avec là théorie de Platon (Jue celle de Spinoza préséiiie dé frappantes analogies , bieri voisines d'une dlisoJue identité. Cette divisioh symétrique de la connaissance ëfi quatre degrés , dont les deux premiers se rapportent à l'oi-dre des choses sensibles, et les deux autres à celui ieà intelligibles ; cette distinction subtile elle-même entre la sensatioh et là foi ; ce mépris souverain de la perception empirique ; là connaissance mathéniatique conçue comme un intermédiaire entre lès images des sens et les idées pures ile. la raison , aveugle encore coinme ceux-là, mais déjà stable comme celle-ci; ehrm, Tîntuition intellectuelle, proclamée lé pliis noble èffori, là forme Ik plus pure et l'idéal de la connaissance, s'attacharit d'àbdrd aiix idées, puis rapportant les idées elles-mêmes à une îdêe première
* yoyez Texposition lumineuse et profonde de la philosophie d'Aris^ote que nous devons à M. Ravaîsson {Essai sur la métàph, d'Àristote; Paris, 1837).
xxiY INTRODUCmON.
qui éclaîrcit , mesure , contient et accomplit tout le reste ; qui ne croirait voir, dans cet étonnant accord de vues et de langage, comme un ressouvenir du sixième livre de la Répuitùjiue ?
Après avoir décrit les différentes espèces de perceptions, Spinoza examine tour à tour leur valeur scientiGque. L'expérience, sous sa double forme , ne peut fournir une connaissance philosophique; car el'e donne des images confuses , et le philosophe cherche des idées ; elle n'atteint que les accidents des choses , et la science néglige l'accident pour s'attacher à l'essence.
L'expérience est donc absolument proscrite , sans restriction et sans réserve , du domaine de la métaphysique ^
La connaissance du second genre est moins sévèrement traitée, parce qu'elle conduit à l'intuition immédiate. Toutefois, ce genre de perception n'est pas celui que le philosophe doit mettre en usage. Il donne, il est vrai, la certitude; mais la certitude ne suffit pas au philosophe , il lui faut aussi la lumière.
Ce mépris du raisonnement parait au premier abord fort étrange , et l'on ne peut concevoir que Spinoza, cet habile et puissant raisonneur, ait voulu interdire aux philosophes un instrument qu'il manie sans cesse, et qui est entre ses mains d'une inépuisable fécondité.
Mais il faut bien entendre sa pensée.
Spinoza distingue deux manières de raisonner : ou bien l'on enchaîne les unes aux autres une suite de pensées à l'aide de certains principes qu'on accepte sans les examiner et sans les comprendre, et c'est ce raisonnement aveugle que Spinoza exclut de la [Ailosophie ; ou bien l'on part d'un principe clairement et immédiatement aperçu en lui-même , et de l'idée adéquate de ce principe on va à l'idée adéquate de ses effets , de ses conséquences; et voilà le raisonnement philosophique, où
* De la néfûtiM de l'Entendement, tome n, pag. 283, 284. Voyei IMSsi Mtre à Simon de Vries^ tome h, pa^. 256.
IPraiODUCTION. xxY
tout est intelligible et clair, où les images des sens et les croyances aveugles n*ont aucune place. £1evé à cette hauteur, le raisonnement se confond presque avec Tintuition immédiate; il est le plus puissant levier de l'esprit humain , il en est la fonction la plus riche et la plus féconde, sinon la plus élevée, et Tiustrument le plus nécessaire. H n*y a au-dessus que Tintuition intellectuelle dans sou degré supérieur et unique de pureté et d'énergie , qui met face à face la pensée et son plus sublime objet , les unissant et, pour ainsi dire , les unifiant Tun avec Tautre.
La loi dé la pensée philosophique , c*est donc de fonder la science sur des idées claires et distinctes, et de ne faire usage d'aucun autre procédé que de l'intuition immédiate et du raisonnement appuyé sur elle. Or, le premier objet de l'intuition immédiate , c'est l'Être parfait. Spinoza conclut donc fmalemcnt que : « ia méthode parfaite est cette qui enseigne à diriger ('esprit sous ta ioi de {'idée de l'Être ahsolU' ment parfait *, »
Le grand reproche qu'on a élevé contre la méthode de Spinoza est celui qu'Aristote adressait autrefois à Platon : c'est de fonder la philosophie sur des conceptions abstraites, de confondre de pures notions avec les essences réelles , en un mot de réaliser des abstractions.
Assurément, Spinoza mérite souvent ce reproche; mais fl devient d'autant plus intéressant de constater qu'il était bien en garde contre le péril des abstractions réalisées ; et s'il y est souvent tombé, ce n'est certainement pas par ignorance.
Spinoza professe positivement cette doctrine, que les universaux n'ont qu'une réalité abstraite , et que tout ce qui est réel
\ De la Ré/orme d$ l'entendement, tome ii, pag. 287.
XXVI INïRÔDUCtiON
est iodividuel *. 11 se hioque dé ceux qiii attribuent iirie réalité indépendante et effective à ces êtres de raison : Thomme, le cheval , et , ce qui est plus grave , la volonté *. La source la plus ordîrialrë de nos erreurs, dit-il , c'est que nous confonilons lès uiiiversaux avec les êtres isînguliers et individuels ; et de purs abstraits, des êtres de raison, avec les choses réelles *. Ne sèihble-t-il pas que Spinoza , ce grand réahsateur d'abstractîbns , prononce ici lui-même la condamnation de son système !
Mais essayons de nous rendre compte de ce point singulier de sa doctrine , un des plus graves et des plus délicats qui se puisseht toucher.
Spinoza explique fort nettemertt Torigine et la formation de nos idées les plus générales, dé ces termes qu'on noiifime, ditil , transcendentaux , comme être , chose , quelque chose *. L'âme humaine rie petit éinbrassér.qu'un certain nombre d'images d'une manière distincte. $\ ce nombre est dépassé , les ihiages se mêlent et se confondent, et l'ânié, n'imaginant plus alors les choses que dans une extrême confusion, les comprend toutes dans un seul prédicat , le prédicat être , le prédicat ctiôsè, etc.
Il silit de là qti'à mesure cju'ôh s'éloigne des êlfés particuliers on abaiidohné lé réel, pour s'enfoncer daris la tégibri des images conftises; de sorte que ie genre lé plus universel, le genre généralissime est la plus vague des cohcepliôris, lai plus creusé iet la plus vide déâ pensées.
Spinoza le dit en propres termes :
* Ethique, part. 2: Propos. XLVIII, ou Schol.
* lettre à Oldenb,, tome ii, pag. 32t. — Comp. Oe la Réforme d« l* Entendement, tome ii, pag. 292.
' Ethique, De l'Ame, Schol. de la Propos. XLIX.
* Ibid,, Schoi. I de la Propos. xL.
lîïtftbDUlDTibri. XXVII
« Plus l'existence est conçue généraleiiieût, plus elle est ccJnçue confusément , et plus facilement elle peut être attribuée à un objet Quelconque. Au contraire , dès que nous concevons Tetistèhcë d'tinè façôii plus particulière, nous la comprenons d'une façon plus distincte ^ »
Voilà Spinoza hditiinâliste. CommGilt expliquer alors ce dédain de Texpérience , cette préférence donnée au raisonnement, cet usage des définitions et des axiomes; enfin ce réalisme excessif el sans mesure qui plus tard lui fera retrancher aux âmes et aux corps toute existence distincte pour la transporter tout entière dans la pensée et dans l'étendue indéterminées, ces deux tiniTcrsaux réalisés, ces deUx abstractions données comme la perfection de l'existence ?
Cette explication est très- simple : pour Spinoza il y a dedx sortes d'expériences infiniment différentes l'une de l'autre: l'expérience ordinaire , l'intuition sensibiie ; et puis ce genre sublime d'expérience qui ti'atteiiit plus de vaines images, mais des idées , qui pénètre au delà des accidents et nous découvre les* essences; c'est l'intuition intellectuelle.
Ici Spitlozà devient réaliste , de nominaliste qu'il était tout à l'heure. A ses yeux , la pensée absolue et l'étendue absolue ne sont pas des ùniversaux , des abstraits , mais des essehces particulières et dêteriiiinées, saisies par une intuition claire et âdéqtiate à sbn objet. Et la Substance n'est point le fruit tardif d'une longue suite de généralisations; ce n'est point le dernier universel, lé dernier abstrait; la Substance est saisie par une intuition absolument immédiate , la plus déten&iiiée , la plus distincte , la plus adéquate de toutes.
De là l'importance que donne Spinoza aux définitions. Il les entend d'une façon toute platonicienne. La définition d'un ob-
* De la Réforme de V Entendement, tome ii, pag. 292.
xxviu INTRODUCTION.
jet , dit-il , exprime ce qu*il y a en lai de fondamental* son essence , son idée.
« Une définition pour être parfaite devra expliquer Tesseace intime de la chose , de façon que toutes ses propriétés s*en puissent déduire ^
» Or l'essence intime d'une chose « c'est son rapport à sa cause immédiate. »
Ces passages expliquent, ce nous semble, la contradiction apparente du nominalisme de Spinoza et de son réalisme. Son nominalisme ne porte que sur les images confuses des sens , sur cette généralisation bâtarde , ouvrage de l'imagination et du hasard, et qui ne représente que le dernier degré de confusion des choses.
Au fond, il est réaliste pur :
ff II est , dit-il , absolument nécessaire de tirer toutes nos idées des choses physiques , c'est-à-dire des êtres réels , en allant suivant la série des causes d'un être réel à un autre être réel ; sans passer aux choses abstraites et oniverçelles , ni pour en conclure rien de réel , ni pour les conclure de quelque être réel *. »
Mais de quels êtres physiques parle ici Spinoza ?
« Par la série des causes et des êtres réels, je n'entends point la série des choses particulières et changeantes, mais seulement la série des choses fixes et éternelles. »
Voici enfin un passage qui unit et éclaircit tout :
« D'où il résulte que ces choses fixes et éternelles , quoique particulières , seront pour nous, à cause de leur présence dans tout l'univers et de l'étendue de leur puissance , comme des
1 De la Ré/orme de l'Entendement, tomeii, pag. 309. ' (bid,f pag. 310.
INTRODUCTION. xxix
univcrsaux, c'est-à-dire comme les genres des définitions des choses particulières , et comme les causes immédiates de toutes choses '. »
Voilà les vrais universaux , non pas des abstractions logiques , mais des causes , des essences , et comme dit Platon « des idées.
Nous pouvons maintenant nous former une idée à peu près complète de la méthode de Spinoza : elle consiste, avant tout, à purifier son esprit de tout préjugé , de toute image sensible ; à réprouver par le raisonnement , qui est comme une préparation et un passage à des fonctions plus hautes , pour parvenir enfin à la contemplation des idées dans toute leur pureté ; les idées nous élèveront comme d'elles-mêmes à l'idée de l'objet le plus réel et le plus parfait, savoir, l'Être en soi et par soi. Le philosophe devra prendre possession de cette idée par une définition exacte, et y rattacher par des liens étroits le système entier des idées. C'est alors que l'esprit humain reproduira dans Tordre <le ses conceptions l'ordre même des choses, et que la science sera épuisée.
Spinoza tient en main l'idée fondamentale de saphilosophie, l'idée de l'Être infini et parfait , et il s'est donné une méthode infaillible à ses yeux pour en tirer la résolution de tous les problèmes. Que lui manque-t-il donc pour se mettre à l'œuvre? Rien sans doute; mais le scepticisme l'arrête et lui demande s'il ne craint pas de fonder la science sur une chimère, la chimère de l'Être parfait? Toute sa philosophie va découler d'une idée première ; qui l'assure que cette idée est vraie ? Or,
* De la néformede V Entendement^ tome u, pag. 311.