‹ Introduction comptable à la science socialeChapitre 5 sur 48 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

Désormais, grâce à la possibilité qu'il a d'échanger le produit épargné de son travail et à sa faculté de compter avec ordre le résultat de ses transactions avec ses semblables, l’homme va poursuivre sa longue évolution vers la société idéale qu’il rêve de fonder, sans jamais y parvenir, faute, Jusqu'ici, d'assez de science, — et surtout d'assez d'ordre dans sa science, dans sa conduite et dans sa comptabilité.

La famille patriarchale se divise, de nomade devient sédentaire ;: les villages se forment, ils ont leurs cheîs ; les plus entreprenants de ces cheîs réunissent plusieurs villages sous leur loi ; des villes se fondent, de petits gouvernements se constituent, ces petits gouvernements se groupent en grands états. Mais toujours, quel que soit le temps, ou le lieu, aux époques de barbarie, ou plus tard en civilisation, la nécessité de l’ordre comptable s'impose aux gouvernants.

En effet, ils doivent pourvoir aux dépenses par des revenus,

par des contributions ou impôts dont ils fixent la répartition et dont ils opèrent les rentrées. Car il faut faire face à la solde des magistrats et des soldats ; à l’entretien des prêtres, des fonctionnaires, -des parasites, des esclaves; à la construction des édifices, des routes, des navires de guerre; à l'édification des palais, enfin, aux ruineuses prodigalités de l'esprit de désordre, qui égare les grands et leur fait invariablement conduire les empires à la ruine. |

Toutes ces merveilles, dont l’antiquité nous a légué la connaissance, — sans parler de celles qui demeurent enfouies ou que le temps et les guerres ont détruites, — peut-on croire un instant que la dépense n’en élait pas connue de ceux qui les ont édifiées ? | Devant tant de génie artistique et mathématique ayant servi à les édifier, peut-on raisonnablement supposer l'ignorance d’un art aussi Simple, en somme, que celui de dresser les comptes ? Les Grecs et les Romains ont d’ailleurs laissé des écrits montrant qu'ils avaient une comptabilité publique et que leurs commerçants tenaient le journal de leurs opérations et les comptes de leurs transactions. Ces traditions d’ordre comptable leur venaient des Phéniciens, des Égyptiens et des Juifs, qui les avaient reçues euxmêmes de l'Inde, d’où on les tenait des premiers hommes.

L'enseignement à tirer ici de ce qui précède, c’est que l’homme,

JNTRODUCTION VII

en tant qu'individu, ne peut améliorer sa position que par le travail et l’ordre, qui le conduisent à l'épargne et à l’aisance ; et c’est ce que les civilisations, sans exception, n'ont atteint à l'apogée de leur grandeur que par la pratique, plus ou moins parfaite et attentive, de l’ordre et de la méthode en comptabilité et en administration. C’est, enfin, que ces civilisations ont tour à tour, et fatalement, vu leur déclin survenir par le désordre comptable, qui les a invariablement conduites à la dilapidation des revenus du travail, à l'élévation des impôts, aux expédients financiers et guerriers, à l’'appauvrissement général, à la haine des classes, à l’affaiblissement du principe d'autorité, à la démoralisation des masses mal gouvernées, etc. C’est ainsi, du petit au grand, de l'individu à la collection d'individus, qu'une règle inflexible frappe les nations comme les simples particuliers, les livre à la ruine et à une fin misérable, dès que leur conduite devient irrégulière et désordonnée ; c’est ainsi que l’histoire humaine se répète et recommence sans cesse, identique dans les grandes lignes, variable seulement dans les circonstances : les mêmes causes provoquant les mêmes effets; c’est ainsi, en un mot, que le bonheur ou le malheur des individus et des peuples sont la résultante de la pratique de l’ordre ou de celle du désordre. Il y a des comptes mal faits ou du désordre comptable au fond de toutes les calamités de l’histoire des nations, et 1l n’y a souvent que cela.

Ces conclusions nous amènent à dire que nos économistes et nos éducateurs ont pour devoir de préconiser et de répandre, par tous les moyens dont ils disposent, la pratique de l’ordre comptable à tous les degrés de la hiérarchie sociale.

On a soutenu que ces ruptures d'équilibre des sociétés sont inévitables et que le rêve d’une société meilleure ne sera jamais réalisé ? Une sociologie rationnelle doit s'inscrire en faux contre cette philosophie décevante, qui prétend que les civilisations périssent à la façon des vieux arbres, épuisés de produire, et que rien ne peut empêcher cette fin d'arriver ? Outre que ce fatalisme est en contradiction avec les faits, — témoin la Chine, qui existe de toute antiquité, — il est irraisonné comme tous les fatalismes. Les civilisations ne périssent pas faute de sève, à la-manière des végétaux, mais faute d’une culture ordonnée et rationnelle, faute d’une direction prévoyante et sage. Voilà ce qu'il faut dire.

Oui, l'Humanité est comparable à un vieil arbre, mais n'est-il

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