INTRODUCTION ; XI
Il n’en est plus de même et le problème devient autrement complexe dans les industries de production et de fabrication, où le facteur prix de revient (à placer en regard du prix de vente) doit être déterminé pour ainsi dire journellement, en raison de la variabilité du prix et de la qualité de la main-d'œuvre. des frais généraux, des matières premières, etc. C’est ici que la science du comptable doit être nécessairement aboutée à celle du technicien, sous peine, pour le producteur, de vendre à des prix qui se rapprochent des prix de revient, ou qui les égalise, ou même qui leur sont inférieurs, alors quil se berce d'illusions contraires. Produisant eux-mêmes leurs marchandises, au lieu, comme les simples échangistes, de les acheter à compte débattu, les fabricants et les agriculteurs devraient nécessairement s'attacher à connaître le prix auquel ces marchandises leur reviennent, {ous frais comptés. On comprend sans peine que Ja condition première d’une direction industrielle intelligente est de savoir, non seulement que l’on gagne ou que l’on perd sur tel ou tel produit, mais combien l'on gagne ou combien l'on perd. I] peut, en eflet, convenir à un industriel de perdre sur un article de réclame dans l'espoir de vendre d’autres articles ou d'acquérir des clients nouveaux ; encore doit-il savoir ce que lui coûte cette sorie de publicité en marchandises.
Eh bien, nous croyons pouvoir dire que la proportion des pro: ducteurs qui ne connaissent que par à-peu-près les résultats de leur industrie ne diffère pas sensiblement de celle des simples échangistes. Si les apparences d’ordre sont plus marquées en industrie qu’en commerce, en réalité on s’y contente généralement d'approximations, c’est-à-dire des prix de revient arithmétiques de l'ingénieur, du chef de fabrication, du chel d'atelier, etc.,etc. Le devis remplace les comptes. — Comptabiliser de près (entendonsnous dire, là aussi) — coûterait trop cher. D'ailleurs, les ingénieurs, — d'ordinaire systématiquement opposés aux Contrôles génants de la comptabilité, — font valoir qu'il y aurait de graves inconvénients à ce que les prix de revient fussent connus du comptable. Le prix de revient doit rester un mystere, connu seulement de l'ingénieur et du directeur. Le comptable n'aurait rien à y voir, paraît-il. Le prix de revient, c'est l'arcane, l'arche sainte, l'x mystérieux. À ce point mystérieux que, finalement,
XH INTRODUCTION
personne ne le découvre et qu'il demeure inconnu, faute d’employer le seul moyen permettant de le déterminer exactement. Bref, on produit comme l'on commerce, empiriquement, ayant conclu à ne pas faire le point, de crainte d’indiscrétions dans l'équipage. C’est ainsi que l’on reste dans l’indétermination et que l’on marche non pas absolument au hasard, mais sans savoir exactement comment l’on marche.
Un grand négociant en produits alimentaires, qui est en même temps manufacturier, nous disait dernièrement qu'on venait Îréquemment lui offrir, à bien meilleur compte que ceux qui sortent de ses usines, des produits fabriqués, de qualité égale aux siens. IH ajoutait qu'il préférait alors les acheter et ralentir sa propre fabrication, absolument convaincu d’ailleurs, par une ‘excellente comptabilité, que ses vendeurs se ruinaient, tout en prétendant le contraire.
En agriculture, c’est autre chose, et bien pis encore, puisque sauf de rares, très rares exceptions, on ne Comptabilise pas, se bornant à tenir un livre de caisse ou, plus couramment, un simple mémorial de notes courantes, où l’on inscrit pêle-mèêle les recettes et les dépenses, les achats et les ventes, etc. Et c’est tout. Parlois aussi, on dresse des devis de prix de revient qui, dans ces conditions, n’ont aucune précision et ne peuvent qu'induire en erreur les fermiers qui s’en contentent. Il faut reconnaître que les agronomes formés dans les Écoles ou Instituts agricoles se montrent moins réfractaires à la comptabilité. Mais leur bonne volonté ne va pas au delà d'essais auxquels ils renoncent bientôt, en présence des résultats négatifs obtenus. En somme, il n'existe pas, jusqu'à ce jour, de méthode résolvant scientifiquement et pratiquement les problèmes nombreux et si complexes que lagriculture pose à la science du comptable (1), et l’on comprend, en présence des maigres résultats retirés des meilleures d'entre elles, que les agriculteurs renoncent à en poursuivre l’application. Une autre raison qu'ils ont de ne pas comptabiliser, c’est que la Joi ne les y oblige pas, ne les considérant pas comme commerçants ; Ce qui, par parenthèse, n’est pas pour donner confiance aux tiers ni pour faciliter Ie développement du crédit agricole.
(1) Ces problèmes, nous nous sommes efforcés de les résoudre dans le Traité de Comptabilité agricole, commencé 1l y à quinze ans avec mon regretté collaborateur Guilbault et que j’achève en ce moment.
INTRODUCTION XAIT
Il ne peut échapper, en y réfléchissant, qu’un tel état de choses n'est pas seulement cause de ruines particulières, mais d’affaiblis sement général de notre commerce national. Tout d’abord, un industriel, un commerçant, un agriculteur qui font faillite entraînent d’autres faillites dans leur chute. Il y a répercussion sur la société Mais, une chose autrement grave, économiquement parlant, est l’action stupide du producteur qui vend au-dessous de son prix de revient, Convaincu qu'il gagne. Celui-ci, non seulement marche à Sa perte mais provoque celle de ses rivaux, lesquels, pour soutenir cette concurrence insensée et pour conserver leur clientèle. sont amenés à baisser leurs prix. L'amour propre se mettant de la partie, chacun, en son for intérieur, se dif qu'après tout il peut bien fabriquer à aussi bon compte que le voisin, n'étant pas moins habile que lui. D'où un avilissement général et véritablement insensé des prix, dont personne ne profite, en somme, et il résulte forcément de la généralisation d’une semblable pratique industrielle et comptable une gêne des entreprises, que les palliatifs ou les expédients employés ne peuvent qu'aggraver et rendre plus aiguë. On restreint les dépenses de fabrication, on ne fait plus les acqui- Sitions nécessaires de machines nouvelles; on emploie des matières premières inférieures ; on rogne les émoluments des artistes qui créent les modèles nouveaux, ou bien l’on prend des artistes d’un talent inférieur ; on diminue les frais de voyage et de publicité, on réduit enfin tous les frais généraux réductibles ; même les meilleurs employés voient leur traitement s’amoindrir et les ouvriers abaisser leurs salaires, ou le nombre des heures de travail. C’est ainsi, du petit au grand, que la gêne grandit, et que la société tout entière est atteinte, faute d'ordre comptable dans les industries de production. Il eût cependant suffi d’une bonne loi, — du genre de celle que nous proposons à la fin de ce livre, — obligeant nos industriels a Ccomptabiliser sérieusement, pour qu’une tout autre situation économique fut aujourd'hui la nôtre. Poussons-nous le tableau au noir ? Ce qui précède n'est-il pas la vérité? Ce n’est certainement pas de la part des fabricants intelligents et bons comptables que nous attendons des dénégations, car ils déplorent, comme nous, cette concurrence idiote contre laquelle ils s'efforcent, Chacun dans son rayon, de réagir.
Envisageant, maintenant, la partie purement capitaliste de la {T,
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