RÉGIONS NATURELLES ET HISTORIQUES GEOGRAPHIE MORALE
La Gaule n'a pas de centre géographique.
A mesurer au compas, ce serait Bourges qui a joué, en effet, un grand rôle dans la période gauloise, quand Ambigat, maître d'une partie de la Gaule, y régnait; quand Sigovèse et Bellovèse en partirent pour conquérir la haute Italie et la vallée du Danube; quand César faillit y briser sa fortune. Mais Bourges n'est ni une position commerciale, ni une position militaire. Avec l'admirable système hydrographique que la nature lui. a donné, la Gaule devait trouver sa capitale, soit sur la ligne de
partage des eaux, vei*s Laugres, Dijon, Nevers ou Autun, soit sur un de ces beaux fleuves qui s'en vont à quatre mers. D autie part, elle tient trop largement au continent pour que sa capitale ait pu se trouver à l'ouest vers la mer; et les Pyrénées la dispensent de l'avoir au sud. Orléans serait une position centrale. Mais à Orléans rien n'aboutit, pas même une rivière, et pas un grand homme n'en est sorti. Aussi les habitudes y sont restées tout autant exclusives et locales que dans une ville des montagnes. Il peut cependant se glorifier d'avoir arrêté deux fois la fortune des ennemis de la France, celle d'Attila et des c lais ; le duc de Guise est mort au pied de ses murs. Mm c'est là de la réâstance, non de l'action.
Les pays d'où sont parties les principales
influences qui ont agi sur la France, comme ' les plus sérieuses menaces contre son indépendance, sont, dans 1 antiquité, Tltalie, dans les temps modernes, l'Angleterre et l'Allemagne.
A chacun de ces deux âges de la civilisation, notre pays a eu une capitale différente. Tant que ritalie resta la reine du monde, Lyon, au
débouché des grandes Alpes, fut Toeil et la main de Rome sur la Gaule; c'est là que s'élevait la statue colossale d' Auguste^ entourée des images des soixante cités gauloises. Quand l'empire romain, déjà chancelant^ envoya des . Césars dans les provinces pour les défendre, Julien se fixa aux mêmes lieux où, quatre siècles plus tôt, s'étajt tant de fois arrêté le conquérant des Gaules, à Lutèce, afin de s'y trouver, comme lui, à proximité dé la Germanie et de la Bretagne, les deux frontières me^ nacées. Là, convergent les principaux cours d'eau, c'est-à-dire les principales routes du
nord de is. France, et s'étend un terrain feivtile. Brie, Beauce, Beauvaisis, Valois, qui forme entre les Iristes plateaux de la Champagne, de la Sologne et d'une partie du Perche, l'oasis si bien appelée par nos pères l'Ilede-France.
Pendant vingt ans, Clovis domina de l'Escaut à la Loire. Paris était au centre, il s'y arrêta. L'Aquitaine, conquise plus tard, ne fut pour lui et pour tous les Mérovingiens qu'une possession extérieure, comme la Souabe, la Thuringe et la Bavière. Le vrai centre, à leurs
yeiix, était si bien Paris, où ils trouvaient les souvenirs, les traditions, les monuments des empereurs et du chef de leur race, qu'eu partageant le royaume, les fils de Glovis refusèrent de partager Paris. Hugues Gapet et ses ancêtres y régnèrent comme comtes avant d'y régner comme rois. Le berceau de la première et de la troisième race devint et est resté la capitale de la monarchie.
Comme autour du noyau se trouve le fruit, autour de Paris se forma le royaume. Les Capétiens, longtemps réduits à la possession de rile-de-France, allèrent, depuis Louis le Gros, arrondissant à chaque règne le fief royal, si bien qu'à la fin la France entière y entra, Paris, qui. avait protégé leur faiblesse, partagea leur grandeur. « Il avait été à la peine, disait Jeanne d'Arc de son étendard, en le portant au sacre de Charles VU, il est juste qu'il aille à l'honneur. »
Depuis que la France est constituée, il n'y a pas eu de grande invasion par les Pyrénées; il y en a eu quatre par la Provence qui toutes quatre ont échoué, aucune par les Alpes, une seule par le Jura : j'omets 1814. Mais par
Digiii^L,
le Rhin, la Meuse, l'Escaut et la Manche, que de fois ne sont pas venus Impériaux, Espagnols et Anglûsl Charles-Quint a pénétré jusqu'à Meaux, Philippe II jusqu'à Saint-Quentin, des cavaliers hollandais jusqu'à Saint-Cloud, le duc , de Parme a couru toute la Normandie, et un roi d'Angleterre a été proclamé roi de France à Vincennes. Le point vers lequel se dirigeaient toutes les menaces a été naturellement celui oâ s*est porté tout l'effort de la résistance, toute l'activité, toute la vie nationale. C'est à Paris que la France s'est reconnue France, parce que c'est là que la nationalité a été le plus sérieusement mise en péril.
Paris est situé sur la Seine, fleuve aux paisibles allures et facilement navigable, qui tombe dans la Manche en face de l'Angleterre, et qui nait non loin des lieux d'où la Saône se dirige vers la Méditerranée, en face de l'Italie. Il se trouve donc sur la plus grande voie de navigation fluviale que la France possède; c'était un immense avantage pour sa fortune commerciale. On peut de là' surveiller à la fois la Manche et le Rhin, et tenir dans Orléans
la clef du Midi, c'est donc aussi une position politique et milîtaire, où le gouvernement central du pays a dû naturellemeut s'établir. Maïs, depuis que notre frontière a reculé jusqu'à la Meuse, Paris est trop près de l'invasion. Placé au débouché de douze vallées qui viennent des ArdenneSy du plateau de Langres et de la Cdte-d'Or, il est au centre d'un cercle dont l'ennemi peut occuper la demi-circonférence orientale pour descendre sur lui par tous les rayons, comme les alliés l'ont fait en 1814. Aussi s*est-on décidé à le couvrir de formidables ouvrages pour meltre enfin un bouclier sur le ccEiur de la France.
Toutefois, une disposition singulière du terrain favorise notablement la défense. Toutes ces vaUées qui descendent sur la capitale sont coupées transversalement par des bourrelets ou crêtes saillantes qui tournent, parallèle^ ment les uns aux autres, autour de Paris, leur centre commun, et qui oiTrent autant de positions militaires. Sur le premier, en effet, que la Seine coupe près de Fontainebleau, sans l'empêcher de se continuer jusque derrière Versailles, se trouvent les champs de bataille
de MontereaUy de Nogent, de Sézanue, de Vauchamps, de Hontmirail , de Champaubert, d'Ëperiiay, de Craoune, de Laoo, et un peu plus loin celui de Saint-Quentin ; près du se^ condy Troyes, Brienue, Vitry-le-Français, Sainte-Menehoiild^ Valmy; près du troisième, les déâlés de l'Argonne; sur le quatiième. Barsur-Seine, Bar-sur-Àube , Baivle-Duc, Ligny; pi^s du cinquième, Gliâtillou-sur-Seiae, Chaumont, Toiil, Verdun; le sixième est formé par les coteaux élevés qui s'étendent de Langres à Metz, Thionville, Longwy, Montmédy et Mé-^ zières. Mais ces plis du calcaire jurassique ne franchissent pas FOise, an delà de laquelle ne se trouve jusqu a la mer aucune ligne de défense naturelle.
Voilà bien des raisons pour expliquer la fortune de Paris; nous en ti*ouverons d'autres; prises dans la conformation générale de la
France.
Si Ton néglige les deux vallées du Rhin et
du Rhône, qui ne sont pas dans le sens général du territoire français, c'est-à-dire inclinées vers rOcéan, la géologie et T histoire partage-
220 DESCRIPTION DE LA SURFACE rout le reste du pays en quatre groupes qui se correspondront chacun à chacun. Le mas&if volcanique de T Auvergne, auquel répondra le terrain granitique de la Bretagne et de la Vendée, le bassin crayeux de Paris, qui a son semblable dans le bassin crayeux de Toulouse et de Bordeaux. Entre ces quatre groupes géolo^ques^ court une large bande de calcaire jurassique qui trace sur la surface de la France une figure dont la forme est presque celle d'un 8 incliné (*t ouvert par en haut, la Muuclie ayant emporté sa partie supérieure. Au nord, cette bande enveloppe et domine le laige bassin de Paris par Mézières, Metz, Langres, Auxerre, le Blanc, Angers et Gaen. Sa partie inférieure ou méridionale contourne par Caliors, Milhau, Montpellier, Privas et Lyon, le pied du massif granitique de rAuvergne, contre lequel elle s'appuie. Le point de jonction se trouve vers Poitiers et Auxerre, dans le Poitou et la Bouri^ogue, deux autres provinces qui se répondent aussi Tune à l'autre.
Les deux parties principales, et comme les
deux pôles opposés de la France, le donie de
l'Auvei^ne * etle bassin de Paris, sont tous deux circulaires, mais présentent des stnictures diamétralemeut contraires. L'un est en relief et se maintient longtemps à une hauteur moyenne de 750 mètres, Tautre est en creux^ et s'abaisse, par Test, le nord et le sud, jiis([ii'à n*ayoir plus à Pai is même que 34 mètres au-dessus du niveau de rOeéan. Vers celui-ci, tout converge,
1. En 7 comprenant ses dépendances nalarelies ^ Bourbonnais, Marche, Limousin, Beaujolais et Forez, Yelay, une partie du Vivarais et du Gévaudan, le reste des Gévennes et même une partie des côtes du Morvan. (Boudant, Géologie^ p. 372. Gf. Oufresnoy et Élie de Beaumont, 1. 1, p. S4.) Le groupe granitique du Limousin et de l'Auvergne conserve une hauteur assez constante de 750 mètres.
2. L'intérieur du bassin de Paris est rempli par une succession d'assises concentriques, comparables, ditM. Élie de Beaiimont, à une série de vases semblables ([u'on ferait entrer les uns dans les juitres, du manière que le bord du second dépassât celui du premiiT, el ainsi de suite. — Voici, en tournant autour de Pans, l'élévation des lieux au-dessus du niveau de la mer : Orléans, 117 mètres; son plateau, 166; Blois, 80; Chartres, 150; Saint- Germain, 96; le château de Versailles, 176; Montlhéri, 136; Montargis, 85; Troyes, 101; Auxerre, 199; Montmirail, 166; Ghaumont, 378; Langres, 445; Épinal, 317; Toul, 193; Verdun, 172; Nancy, 197; Metz, 148; Bar-le-Duc, 185; la colline au nord-est de Rocroy, 585; Ghâlon et Reims, 109; Laon, 156; Saint-Quentin, 96; Cambrai, 69; Amiens, 41. La pente de la Seine est marquée par los points suivants : sa source, près de Ghanceaux, 435 mèt.; à Troyes, 101; au canal du Loing^ôô; à Corbeii, 45; à Paris, 34 , à Rouen, 8
2Si DESCRIPTION D£ LA SUBFACË
population et lumières^; c'est le pôle attractif. De celui-là tout s*échappe, routes et vallées^ hommes et rivières, pour descendre dans toutes les directions; c'est le pôle répulsif. Le premier . est devenu la capitale du monde civilisé le sang et la yie de la Finance y a£Queut> mais aussi les passions et les vices qui donnent à Vexistence une surexcitation fiévreuse et ne laissent pas se perpétuer les gé.nérations, de sorte que ce qu'il y a de plus rare à Paris, ce sont de vieilles familles parisiennes. Le second, pauvre, sauvage, et chaque année abandonné d'une pai'tie de ses enfants, garde, au milieu de sa nature âpre et salubre, un sang riche et fécond, avec son vieil idiome et ses antiques coutumes.
Dans ces migrations que la pauvreté lui impose, l'Auvergnat emporte le caractère qu'il a pris dans ses montagnes, parfois violent, mais toujours laborieux, opiniâtre et d'une per^ sistance qui ne s'altère pas plus au contact des mœurs étrangères que le granit de ses rochers au contact des agents extérieurs. Au milieu de la foule, il s'isôle pour se rapprocher des siens, et tous forment, dans uos villes, une
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colonie qui jamais n'oublie le pays, ni ses . fétesy ni ses plaisirs , ni sa langue, et où en-^ trent bien rarement des femmes d'une autre race. Aussi l'Auvergne, par sa constitution géologique et par le caractère que le sol a donné à ses habitants, a été pour la France ce que la Suisse est pour l'Europe, une sorte de forteresse centrale. C'est elle qui a été le foyer de la résistance contre Rome et César.
Devenue, après la conquête, profondément romaine, elle a été, avec l'Armorique, la dernière des provinces gauloises à se soumettre aux Barbares. L'invasion anglaise, qui venait du midi, n'a pu Tentamer. Richard Cœur de Lion fut tué au pied d'un château du Limousin; mais par ses longues vallées de là Vienne, de la Creuse, de l'Allier et de la Loire, toutes tournées vers le nord, elle s'ouvrait aurdevant de la domination et de l'influence françaises. Quelques-unes de nos familles les plus nationales^ celles de Bourbon, de ïurenne, de Villarset de la Fayette, un de nos généraux les plus populaires, Desaix, un grand pape, Sylvestre II, le premier Français qui se soit assis dans la chaire de saint Pierre, et le vénérable
chancelier de L'Hôpital, sont sortis de cette région.
A l'Auvergne répond fçéolop^iquement la péninsule armoricaine , plateau granitique, aride et triste comme les hauteurs du massif cen'ral% mais comme lui bordé de vertes prairies, ({ue nourrissent les brouillards de la ^ mer. La Bretagne a aussi ses annexes, le Gotentin et la Vendée, oû se présentent les mêmes phénomènes géologiques. Le soi de la Vendée, comme celui de la Bretagne, appartient au terrain primitif, et sa direction générale est la même, du sud-est au nord-ouest. Toutes deux ont les vallées sans nombre du Limousin et de l'Auvergne, leurs mille ruisseaux, leur sol aride sur les hauteurs, fécond au bas des coteaux, en un mot, toutes les causes physiques qui isolent les populations et leur donnent, •
I. Le sol, formé par la destruction des granits et des • roches feldspathiques, produit à peine dn blé noir. Le terrain de transition, beaueonp plus fertile, donne, dans quelques circonstances, des récoltes abondantes, et les pâturages j sont toujours excellents, excepté dans les parties formées par le grès. Sur ce sol, ordLiairement maigre , croissent à profusion les ajoncs et les bruyères rabougries. {Explication de la Carie géologiqi*e de la Francêt I, S39.}
avec un ardent amour du sol natal, un caractère à part, persistant et réfractaire, qui semble aussi indestructible que leurs mœurs , leur langue et leurs sombres monuments de granit.
Cependant^ sous Taction des siècles, le granit lui-même se décompose, la langue aussi re^ cule insensiblement. Ici-bas, rien n'est immuable, pas même la mort.
La Bretagne etFAuvergne sont deux grandes îles continentales; mais, considérée dans sou ensemble, la Bretagne présente deux plateaux se dirigeant de Test à l'ouest, et séparés par deux crêtes rocheuses, les monts d'Arrée et les montagnes Noires, que les Bretons appellent le Kein-Breiss, Téchine de Bretagne. Ëntre elles s'étend une vallée longitudinale, qui se prolonge de la rade de Brest aux limites du bassin de la Vilaine. Malheureusement, il n'y a point de fleuve au fond de cette vaste dépression, seulement des landes arides et pierreuses qui rejettent toute la vie de la Bretagne sur les côtes. Du haut de ses montagnes, l'Auvergnat voit se dérouler au loin de riches pays; du haut de ses collines, sous son ciel gris et bas, presque toujours chargé de nuages pe-
sants que le veut d'ouest lui apporte, le Breton ne voit que la houle menaçante d'une mer orageuse. L'un court à ces villes qui l'appellent, Fautive s'assoit, morne et mélanco- • lique, sur ces grèves désolées où viennent mourir les vagues, « ses tristes et gémissantes amies. »
La pente de l'Auvergne est vers Lyon, Paris, Bordeaux; de là les habitudes nomades et les voyages périodiques de ses habitants, qui descendent joyeusement de leurs montagnes, mais retrouvent avec plus de joie encore l'air pur, les larges horizons, le soleil radieux du pays natal et les costumes aux vives couleurs, les danses animées, les fêtes bruyantes. Pas un fleuve de la Bretagne ne verse ses eaux à rintérieur de la France, et rarement ses enfants vont y chercher un séjour plus riant et une vie moins rude. Sa pente, dans toutes les directions, est vers la mer. Les populations y sont accourues, les villes se sont assises sur le rivage, et le centre est resté désert. La Bretagne, a-tron dit,* est un cadre brillant dont le fond est triste; un moine, dont l'épaisse chevelure avait été largement tonsurée, la com-
parait plus prosaïquement, mais avec autant de vérité y à sa couronne monacale. Les Gaulois eux-mêmes l'appelaieut le pays de la mer, àr mor^ d où les Romains ont fait Armorique.
Aussi la mer est-elle devenue la seconde patrie du Breton^ et les deux pays avec lesquels il a eu et garde encore le plus de relations sont, au delà de la Manehe, l'Angleterre, au delà du golfe de Gascogne, l'Espagne.
Un siècle avant nôtre ère, les hommes du Morbihan possédaient déjà une flotte puissante. Ils eurent, comme les Arvemes, Thonneur d'une lutte acharnée contre César, et tous les conquérants de la Gaule, Francs, Northmans, Anglais, durent compter avec eux quand ils voulurent toucher à leur chère indépendance.
Nulle province n'est géographiquement plus séparée de la France, et n'a résisté davantage à l'attraction centrale : plus de 80000 enfants n'y savent pas encore un mot de français; nulle non plus n'a compté autant de génies fiers et libres, etdans aucune la géographie n'explique mieux i histoire ainsi que le caractère des populations.
Quand la tempête soulève les vagues et en
fouette avec fiireur cette pointe extrême de
notre continent, vraie côte de fer qu elle voudrait détruire et qui lui résiste^ le bruit du choc des flots contre le granit de Penmark, les écueils de Glenant ou les îles désertes de Bréat, s'entend à plusieurs lieues de la côte. Des hurlements lugubres se mêlent parfois aux sitilements de la tempête ; ce sont les plaintes des loups marins que la mer a délaissés sur les rochers et que la marée reprendra. A la - pointe de Ratz, d'où se voit Tîle druidique de Sein, séjour de vierges redoutées qui coinmandaienty disait-on, à la tempête, ces voix sinistres de la nuit et de la mer prennent un caractère étrange. On est là près de la baie des Trépassés, et le voyageur elfrayé croit les voir sortir de leur liquide tombeau pour lui demander une prière et une sépulture en terre bénite. Gomment le Breton ne serait-il pas triste et superstitieux? toute I4 nature autour de lui gémit et parle.
Il est dur aussi, cai* il vit entre deux marâtres, la terre qui le nourrit à peine, la mer qui si souvent brise son navire et emporte femmes et enfants, quand ils viennent cher-
DU SOL FRANÇAIiS. 229
cher le vai^ech, TeDgrais providentiel de leur pauvre champ. Uhomme du midi a du moins^ pour égayer sa misère, Tair splendide et doux qui l'enveloppe. Le lazzarone de Napies s'ha* bille d'un rayon de soleil, et au besoin quelques fruits, poussés sans culture, lui suffisent. Il est riche et heureux, parce qu'il est sans besoins. Combien le Breton n'est-il pas condamné à en avoir, sous son ciel humide et sombre 1 Pendant des siècles, on Ta vu, comme ces oiseaux de proie que Todeur de la mort attire, accourir au rivage, dans la tempête, lorsqu'un navire était en perdition, non pour le sauver, mais pour assurer le naufrage, allumer des fanaux trompeurs qui conduisaient sur des écueils, et rejeter à Tabime le naufiragé que l'ouragan avait du moins jeté à la terre. Un vicomte de Léon disait en montrant un rocher caché sous l'eau :
< J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des rois. » Elle lui rapportait davantage : bon an, mal an, dix ou quinze naufrages dont il profitait; tout ce que la mer rendait était à lui, les naufragés fussent-ils arrivés à la cAte avec les épaves.
Regardez aux monuments de ce peuple et
vous trouverez daus l'œuvre comme dans l'ouvrier ce caractère de tristesse; de force ramassée et de forme pesante. Quelle en est la cause? la nature des matériaux employés.
Avec le granit, point de légèreté ni d'élégance, mais des constructions lourdes et massives, sur lesquelles n'ont pu courir le ciseau et la fantaisie de Tartiste. Il faut beaucoup de temps et de peine, ce qui représente beaucoup d'argent, pour donner au granit des arêtes aussi vives qu'à la pierre calcaire, parce que les cristaux dont il est composé se détachent sous l'action des instruments, suivant leurs faces de clivage et non pas selon le plan voulu par l'artiste. L'architecture des contrées granitiques a donc un caractère exceptionnel, des formes plus sévères, des moulures moins fines, une décoration moins riche et par conséquent un aspect plus triste. C'est une des mille harmonies que j'essaye de montrer entre la nature et l'homme, non conune on l'a iait souvent dans le seul intérêt de la poésie et de l'art, mais pour y voir la relation de la cause à l'effet. Le Vendéen, peu sollicité par l'Océan qui,
sur ses plages basses et sans ports^ recule luimême devant la vase qu'il apporte » voyage moins encore que le Breton. Le voisinage de la mer et quatorze rivières, dont pas une n'est navigable, lui donnent de riches prairies; mais pour pai'quer les troupeaux, il a coupé ses vallons et ses herbages de haies vives, du sein desquelles sortent çà et là des arbres, le coudrier, Taubépine, le chêne, le châtaignier, qui donnent au pays un aspect boisé et pittoresque. Le long de ces haies, bordées de fossés profonds et qui cachent des chaumières aux toits bas, courent des sentiers étroits et sombres. Dé là le nom du pays, le Bocage, inextricable réseau de ruisseaux tortueux, de chemins ombragés et creux , entre des talus à pic où le meilleur guide s'égare, où à chaque pas peut se placer une embuscade. Que de sang y a coulé! Ces haies ont été des remparts, ces arbres des forteresses. Du milieu des branches, le Vendéen épiait l'arrivée des bleus, et vingt fusils éclataient là où Ton venait d'entendre les oiseaux chanter. Naguère on a trouvé dans le tronc d'un chêne un squelette debout, tenant encore entre les bras son long fusil : un
blessé sans doute réfugié là et à qui la force a manqué pour sortir de sou tombeau.
Résistance aux influences extérieures, aux idées comme aux arm^s de l'étranger^ tète dure, caractère de fer, amour de toutes les cboses du passé, coutumes et langue, religion et organisation sociale, voilà les traits principaux du génie breton et vendéen. La nature du sol et la situation géographique n'y sontelles pour rien? Qu'on suive dans la péninsule armoricaine et le Poitou les limites du terraiu granitique , et on marquera les limites que n a pu dépasser l'insurrection vendéenne. Les routes stratégiques de Napoléon ont ouvert le cœur de la Veudée et modifié déjà son esprit, en faisant circuler Tair et la vie générale sous la voûte épaisse de ses bois. Les chemins de fer causeront une semblable révolution en Bretagne ^ .
Comme le Breton et le Vendéen, TAuvergnat répugne au senâce militaire. En 1816,
1. Cette terre, la plus "vieille de l'Europe, et où les idées meurent si lentement, nourrit encore un arbre qui fuL le compagnon des druides, lI ([ui est le vétéran des végétaux de la France. Dans la couiiaune de Pommeraie, près de Beaupréau, se trouve un ciièue t^ui a quinze mètres de
Lioogle
lors de la formation de la légion du Cantal, le département ne put fournir assez d'officiers pour compléter les cadres, et en IS ï'ô il comptait 589 insoumis. Le Puy-de-Dôme en avait 292, la Corse 253, la Loiic 232, la Haute- Loire 472y et i'Aveyron 251 ; c'est-à-dire que, dans la région centrale, les réfractaires étaient beaucoup plus nombreux même que dans la péninsule iumoricaine. Pour dernière ressemblance, l'Auvergne, à la fin de l'Ëmpire, était toute royaliste. Deux écrivains qui ont le plus audacieusement prêché le retour à l'ancien régime, MM. de Monllosier et de Bonald, étaient l'un de Ciermont-Ferrand, l'autre de Milhaud.
Si la Bretagne répète l'Auvergne, le bassin
de la Garonne répète celui de la Seine. A ces deux grandes régions montueuses et ré&actaires, qui coupent la France de l'est à l'ouest, sont opposées, au nord et au sud, deux grandes vallées attractives et expansives. Pour elles
tour, el à qui l'un duiine vingt siècles d'existence. D'autres chênes du mvim' âge {xislent en Bretagne; on en voit un aussi qui a un nom, la Cervc, dans la forêt de Brotlione (Eure), et un autre près de Saint-Palais (Basses-Pyrénées).
fi34 DESCRIPTION DE LA SURFACE
aussi, même sol, mêmes produits, blés et vins, seulement la Champagne du sud se trouve à Touest, sur les collines calcaires du Bordelais, et ce qui est un contraste tout favorable au grand bassin du nord, la vallée de la Garonne finit par des landes et des marais sur un océan immense et vide, tandis que celle de la Seine se termine par notre plus riche province qu'un étroit canal sépare de l'Angleterre, le centre industriel et commercial du monde. Les landes de Gascogne sont plus tristes que la Bretagne, parce qu'elles sont encore plus stériles, et n'en ont pas la sombre grandeur; mais dans la Normandie sont ouvertes et coulent à j>leins bords toutes les sources de la richesse des nations : Tagriculture, Tindustrie et le commerce, . les pâturages, les usines et les ports. Les mines seules lui manquent : en échange, elle a . la beauté élégante et gracieuse de ses molles collines et de son fleuve que vous admirerez, même au retour de longs voyages, soit que vous suiviez le cours tranquille et lent de la Seine au milieu des îles nombreuses qu'elle contourne, soit que, du haut de la ialaise de Qttillebeuf, vous la voyiez lutter avec une mer
furieuse y tandis qu'au loin le soleil perce de
ses rayous d'or les uuagcs auiuiicelés, ou iuoiide de feux empourprés et d'une lumière resplendissante sa couche de l'Océan, où il va reposer.
Dans ces deux bassins encore de la Garonne et de la Seine, mais sans un succès égal, même activité littéraire, même ambition politiijue. En tout, le midi devance le nord, puis se laisse distancer. La Seine coidait obscure et inutile entre des rives marécageuses que la Garonne portait déjà sur de nombreux navires les denrées de ISarho Martiiis et baignait les murs d'une métropole politique et religieuse des Gaulois, l'antique Tolosa. Ici, Thistoire domine la géographie. Dans Tantiquité, c'est du midi que venait la lumière et tous les pays riverains de la Méditerranée en étaient inondés, ^lâce à ces quatre foyers d'activité féconde placés sur ses bords : Athènes et Tyr, Rome et Carthage. L'invasion des Barbeu^es change les pôles du monde : le midi baisse, le nord s'élève et la puissance y passe. Au moyen Age, l'équilibre est déjà rétabli. Cependant, Bordeaux et Toulouse éclipsent encore Paris et Rouen; les troubadours sont les
maîtres des trouvères , et si un homme du
nord, Godeli uy de Bouillon, est, par ses vertus et son mâle courage , le chef de la première croisade, un hoaiuie du midi, Raymond de Saint-Gilles 9 est, par ses richesses, en état d'acheter tous les croisés.
Mais tandis qu^aux bords de la Seine le rôle des ducs de France, passés rois, se précise et s'étend, celui des rois d'Aquitaine, déjà réduits à n'être plus que comtes de Toulouse, s*obscurcit et s'embarrasse. Celui-ci ne sait plus s'il est Espagnol ou Français, catholique ou manichéen ; celui-là devient le redresseur des torts, le défenseur des communes, l'avoué des monastères, le fils aîné de l'Église et le signe vivant de la nationalité que l' Allemand menace à Bouvines, l'Anglais à Taillebourg, et - qu'il vainc tous les deux. Dès lors, les événements se précipitent Sur ces riches contrées où la vie est si douce, la foi si chancelante, passe un vent terrible qui porte la désolation et la mort. C'est du nord qu'il souffle, c'est un baron de l'Ile-de-France qui étouffe dans son gantelet de fer cette fleur brillante et fragile. Après ce, grand désastre, la question est tranchée. Tou-
louse obéira à Paris; la langue d'oc se perdra
dans la langue d'oil; l'art roman disparaîtra devant Tari gothique r In Tiberim defluxit
Orontes,
ËUe a rendu les armes, cette grande province, maiS; dans sa défaite, elle garde un or- • gueil immense, se souvenant des jours où elle créait une hérésie puissante qui troubla le monde catholique, et une littérature nouvelle qui alla réveiller dans le iNord, jusqu'au fond de TAllemagne, la poésie muette encore ou toute honteuse et craintive, au milieu de ces rudes hommes d'armes qui ne voulaient entendre que le sifflement des flèches et le bruit martial des lances se brisant contre les boucliers. Eu signe de cette indépendance tant rêvée, elle garda jusqu'à la Révolution ses états provinciaux; elle continue dans ses jeux floraux les cours d'amour, et elle couronnait naguère Jasmin, son grand poète provincial, aussi fièrement que Rome couronnait Pétrarque ou le Tasse au Capitole.
L'aspect seul des deux grandes villes de la Garonne montre leurs prétentions et leur caractère. Au lieu de construire des usines, Bor-
deaux vise à se donner Taspeci monumental
d'une capitale d'empire'. Il bâtit des hôtels, des places ]>iibliques, un théâtre qui effacent ceux de Paris, et Toulouse décore de sculptures jusqu'à ses plus humhles maisons. Ni^ère, avec ses bustes et ses mouhu^es eu terre cuite, elle croyait inaugurer Tavénement d'une nouvelle renaissance, de même qu'elle donne le nom pompeux de Capitole à son hôtel de ville, qui n'a ni les cent marches du temple du Jupiter romain ni rien d'antique, si ce n'est le proEl de Bonaparte gravé sur son fronton.
Mais sous ce beau ciel la parole est abondante, lexagération facile, habituelle. c< Un gascon, dit un proverbe du pays, peut se dédire trois fois. » L'esprit, trop vif, s'échappe en saillies plutôt qu'il n'est contenu et concentré pour les grands travaux. 11 y a du Uivarol dans tous les hommes distingués de ce pays. L'art, la littérature, sans être jamais sévèrement traités, sont la distraction habituelle. L'agriculture, le commerce ne viennent qu'après, et l'industrie, la grande force des temps moder-
l. Bordeaux a 31 grands édifices publics, dont 8 églises, 3 hospiGes, etc.
neSy suit de bien loin, d^un pied boiteux. Moissac, Montauban, Toulouse, sont les seules villes industrielles de la vallée de la Garonne. Car, à Tactiou, ou préfère ici la parole, à Texistence laborieuse et sévère du négociant de Marseille et du Havre, ou de Tindustriel de Rouen, de Tarare et de Mulhouse, les fêtes et les spectacles, 1 élégance des habitudes et les grands airs qui contrastent avec l'éternelle plaiute de Bordeaux sur sa décadence et sa ruine. De ses 100000 habitants il n'est sorti qu'un seul général, Nansouty; encore n'a-t-il fait qu'y naître,. sa famille venait d'ailleurs; de Toulouse, pas un. Mais que d avocats, de journalistes, d'hommes de lettres et; de ministres ! Depuis plus de deux siècles, les hommes du Midi sont nos maîtres, à commencer par Henri IV pour finir par Napoléon. C'est comme dans la monarchie constitutionnelle, Paris règne, le Midi gouverne'.
L'Ile-de-France n'eut jamais cet éclat scintillant; jamais non plus, chose remarquable,
1 . Bu Midi sont venus, dans les derniers temps, Talleyrand, Gambacérès, Sieyès, Mirabeau, MM. de Sèze, de Villèle, de Peyronnet, de Polignac, Laîné, Portai, Ducos, Decase, Montbel, Salvandy,Martignac, Thiers, Guizot,etc.
ces libertés étroites et jalouses que le Langueur doc sut se faire reconnaître. Là, assez de féodalité pour exercer et tenir en haleine la royauté naissante, pas assez pour l'étouffer; peu de communes et pourtant beaucoup dè villes ; point d'états provinciaux ; seulement des franchises locales, trop précaires pour n'avoir pas besoin de s'' abriter sous des libertés générales. En un mot rien de spécial ni d'exclusif. C'est bien dans cette région sans obstacles géographiques, où ni le sol ni la population n*ont des traits à part, où tout arrive par la pente du terrain, comme par l'attraction des idées, que s'est formé le vrai caractère de la France, généreux et sympathique, parce que là tout s'est mêlé et se mêle incessamment, rationaliste et critique , les contrastes provoquent l'examen; léger et pourtant enthousiaste, comme l'ont prouvé les croisades et la • Révolution, toutes deux accomplies surtout par des hommes du Nord.
L'Tle-de-France, le cœur du pays, est bordée à l'ouest, du côté de l'Angleterre, par notre plus riche province, la Normandie, mais est couverte à Test et au nord, du côté de Tinva-
siuu, pui' deux populations batailleuses et vaillantes, et si éminemment françaises que Tune, en Champague, n a point de patois^ quelque effort qu'on ait fâit pour lui en trouver un, et que l'autre, en Picardie^ parle encore au fond de ses villages la langue d'Oil du quatorzième siècle.
Excepté le point par où la Champagne touche à la Meuse, du côté de Mézières, sa pente uniforme est vers Paris. Mais elle a trois sortes de sol : à l'ouest une zone très-fertile, la Brie ; au centre une immense plaine de craie, onduleuse et plissée comme la surface d'une mer tranquille dont les grandes et longues vagues se seraient doucement étendues et solidifiées, mais aride, sans bois ni moisson, et abandonnée en grande partie à la vaine pâture : le pin sylvestre, l'arbre des calcaires pauvres, comme le pin maritime est celui des dunes, y poussent même misérablement. La vigne pourtant y vient à merveille sur les cotaux qui s'étendent de Reims à Châlons, vin léger, qui doit presque autant à l'industrie des habitants qu'au sol qui l'adonné. A Test, les terrains se relèvent eu collines, portent d'épaisses forêts et renferment d'excellent minerai de l'er ; on sent qu'on ap-
proche de TArgonne et de TArdenne. De nom*
breux cours d'eau, avant de descendre sur Paris, courent parallèlement à ces montagnes, de manière à former plusieurs lignes de défense. La Gaule fut sauvée d'Attila et des Huns dans les plaines de Ghâlons, la France le fut de la coalition à Yalmy ; elle Teut été encore à Arcis-sur-Aube, en 1814, de l'Europe entière, sans récrasante supériorité du nombre. Au moyen âge, un comte de Champagne avait défendu la couronne de saint Louis et ce grand fief était entré de bonne heure dans la maison de France.
Cinq rivières navigables, la Seine, l'Aube, FYonne, la Manie et FAisne arrosent et facilitent son commerce. Les foires de Troyes étaient autrefois célèbres; les mftnufactures de Reims et de Sedan le sont aujourd'hui ; et malgré leur renom fâcheux, quant à l'esprit, les Champenois nous ont donné un grand nombre d'hommes illustres. Une bonne pcLTtie de ces fabliaux caustiques , de ces contes salés, où les puissants du jour étaient joyeusement pris à partie, sont nés dans la Champagne.
La Flandre, à demi allemande par «es origines et de boune heure auglaise par ses iutérétSy a toujours été au nord notre grand embarras. Heureusement, entre elle et nous s'étendait une province dont les enfants à défaut de bonnes murailles, présentaient à F ennemi de vaillantes poitrines, la Picardie et le Boulonnaîs. De là partirent le prédicateur et le plus illustre chef de la première croisade, Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon. Le premier qui planta sa bannière sur les murs de Jérusalem était un Picard, le sire d'Estourmel, dont la race inscrivit sur son écu la devise : « Vaillant sur la crête. » A Bouvinés, lés milices de la province contribuèrent à la victoire, comme leurs descendants ont tant aidé, en 1793, à repousser l'invasion; il Crécy, à Azincourt, elles partagèrent la défaite, et Jeanne Hachette né fut pas la seule héroïne qui sauva sa ville : Marie Fourrée, à Péronne, Becquétoile, à Saint-Riquier, firent la même chose. A Amiens, les femmes combattirent pour l'établissement de la commune.
Tant de batailles ont donné à cette population de notre vieille frontière, lente pourtant
dans ses allures, ua caractère colérique qui se marque par la révolution communale sortie principalement de cette province, et une obstination, une ténacité dans les mœurs qui ont eu à leur tour deux effets. D'un côté, ce peuple a beaucoup gardé de ses vieilles coutumes : au siècle dernier, on trouvait encore à Moreuil les pleureuses antiques le jour des funérailles, et çà et là quelques restes des superstitions druidiques et des fêtes burlesques du moyen Âge; d'une autre part, dès que l'industrie s'est établie chez lui, il a montré une puissance de travail, une âpreté au gain qui ont fait sa prospérité industrielle et commerciale. Du reste, point d'imagination, partant peu de poésie et de légendes populaires, même peu d'art, quoiqu'ils aient deux chefsd'œuvre de l'architecture ogivale , la nef d'Amiens et le chœur de Beauvais. Mais des hommes d'action et de pratique, des soldats, des généraux, des jurisconsultes et deux révolutionnaires en théologie et en philosophie : Calvin et Ramus.
Les pays que la Garonne et la Seine arrosent ne sout pas les seuls en France qui se ré-
pondent par la géologie et par l'histoire. Il en
est de même du Poitou et de la Bourgogne.
Leur ressemblance géologique est telle, que Paspect de Tune rappelle en maint endroit Taspect de l'autre. Mêmes destinées aussi et même rôle daus la formation de la nationalité française. Le Poitou est le grand chemin de Touest^ la Bourgogne le grand chemin de Test. Par Fun, communiquent les hassins de la Garonne et de la Loire; par l'autre, ceux de la Seine et de la Saône. Poitiers comme Autun fut, au temps de Rome, une des plus brillantes cités transalpines, au ({uatrième siècle, la première école chrétienne des Gaules, au sixième, le dernier écho des muses latines. Saint-Hilaire, qui soutint le grand combat contre Tarianisme, et le poète de sainte Radegonde, Fortunat, y lurent évèques. Au moyen âge, Poitiers effa( i ([uclque temps Paris et Toulouse. A la brillante cour de ses comtes affluèrent les chantrès nouveaux , les maîtres en la gaie science. Guillaume Vil, qui conduisit 100 000 hommes à la terre sainte, fut lui-même bon troubadour, et nous avons encore de ses vers. Il était aussi bon chevalier d'armes, mais de mœurs lé-
gères, et, dit un vieil écrivaiiiy courut longtemps le monde pour tromper les dames.
«Quand te eorrigeras-tu? lui disait un jour l'évêque d'Angoulême. — Quand tu peigneras ta chevelure. » Uévèque était chauve.
Éclat, puissance, renommée, rien ne manquait à ces princes, «t Qui t'a fait comte? demande Hugues Capet à Tun d'eux armé contre lui.-— Qui t'a fait roi?» répond fièrement le vassal. Mais le Poitou, resserré entre les deux masses granitiques de l'Auvergne et de la Bretagne, barré par la Loire et la Garonne, n-avait pas d'expansion possible. Si sa position ; lui interdisait le rôle d'un grand centre^ elle lui donnait une sérieuse importance militaire. Là, en effet, se sont rencontrés les Francs de Clovis et les Yisigoths, ceux de Charles Martel et les Aiabes, le roi Jean et le prince Noir, les ligueurs et les calvinistes. On y a bien souvent gagné ou perdu T Aquitaine, mais toujours au profit des maîtres de la Seine et de la Garonne.
La Bourgogne peut être un grand champ de bataille. C'est près d'Auxerre que trois armées venues de l'ouest, de Test et du sud, ont
àéciàéy entre les fils de Louis le Débonnaire, la question du démembrement de l'empire carlovingien. Mais elle n'a point dé retraite où la guerre civile puisse s'établir et durer. Le Poiton^ au contraire, oSte, on Fa vu plus haut, deux régions admirablement propres à la résistance, et où les populations ont dû prendre des habitudes réfractaires aux influences extérieures. Cet esprit d'opposition au gouvernement centrai s'qst montré sous ses deux formes les plus énergiques : dans le Bocage vendéen, la grande insurrection royaliste, que Napoléon appela une guerre de géants ; dans les marais de TAunis, la grande résistance calviniste, que Richelieu seul put briser.
La Bourgogne a eu et conserve plus d'im-.
portance, parce qu^elle ne conduit pas, comme le Poitou, à une impasse, la vallée de la Ga* ronne, que ferme la muraille des Pyrénées.
Par la Bourgogne, on va au Rhône, à la Méditerranée, à ritalie, à TOrient, ou bien à la Seine, à la Meuse, à l'Angleterre, aux Pays- Bas et à la lointaine Amérique. Les comtes de Poitiers portèrent leur influence au sud, dans rAquitaine, mais furent arrêtés par Toulouse.
Les ducs de Bour^gne étendirent leurs domaines au nord, dans les Pays-Bas, mais ne purent entamer la Lorraine. Des deux côtés, c'était un Ëtat mal fait, géographiquement.
Le fief patrimonial était à Textrémité de la ligne des possessions, de sorte que le point d'appui étant placé sur la circonférence, au lieu d être au centre, il n'y avait pas, entre les diverses parties, cet équilibre que trouve naturellement un Etat bien constitué. Tout autre fut la fortune des maîtres de File de France. Paris fut toujoiu^s au centre de leurs domaines, et leurs ac({nisitions ne dérangèrent pas cette position. Aussitôt après que^ Philippe- Auguste eut couvert sa capitale du côté du nord et de Touest, saint Louis et Philippe le Bel lui donnèrent de nouvelles provinces au sud et à l'est.
Pour dernière ressemblance entre le Poitou
et la Bourgogne, leurs deux grandes maisons féodales s'éteignirent Tune et l'autre dans la ligne masculine. Ëléonore de Guyenne, d'abord épouse de Louis YII, porta son héritage aux Anglais, qui le gardèrent trois siècles.
Marie de Bourgogne d'abord promise à Ghar-
les Vin, porta le sien aux Allemands, qui n'ont pas encore tout rendu. Moins d un quart de siècle sépare l'instant où Charles VII reprit le dernier reste du duché d'Aquitaine, et celui où Louis XI mit la main sur le duché de Bourgogne. La grandeur de la France ne date que de cette douhle conquête.
Pour les produits et les hommes, la ressemblance cesse. Le père de Charles le Téméraire avait six duchés, quinze comtés, je ne sais combien de seigneuries ; mais quand il lui arrivait quelque épitre royale, suivie d'une fastueuse nomenclature de titres retentissants, il répondait parfois en signant : <c Philippe, duc des Bons-Vins. »
Le Poitou, moins étendu et moins rit^he, n'a ni ces précieux vignobles, ni les villes nombreuses, ni les illustres écrivains de la Bourgogne. Quels noms opposerait-il aux noms de saint Bernard, deBossuet, deBuifon, de Vaubau etdeCamot? — Fontanes, MmedeMâiiitenon,et en descendant dans TAngoumois, Balzac et la Rochefoucauld? Mais il revendique Voltaire, dont la famille était originaire des environs de Parthenai ; et si on le lui accorde, comme il a
SSO DESCRIPTION DE lA SURFACE
déjà Richelieu, il n^aiira plus rien à entier à '
aucune proviuce, car il nous aura donné les deux hommes qui ont &it le plus pour Funité politique et 1 influence Littéraire de la France.
La vallée du Rhône, entre les Céveanes et les Alpes, est d'un dessin plus sévère, d'une beauté plus mâle que celles de la Garonne et de la Seine. Elle semble même avoir une utilité géographique mieux accusée; et, au centre, s'élève une grande ville, Lyon. Aussi s'est-elle trois fois constituée en royaume sous les Burgondes, sous les Franks, et après le déchirement de l'empire carlovingien. Mais l'unité y est plus apparente que réelle; elle est trop étroite pour sa longueur. Du plateau de Langres aux bouches du Rhône, elle mesure 120 lieues à vol d oiseau; elle n'en a pas 25 du mont Tarare au Jura. En outre, le sol y suit des directions contraires. Le long du Jui^a, les vallées secondaires courent du nord au sud; au pied des Alpes, leiu* direction est de l'ouest à l'est. La Provence regarde la mer et, par delà la mer, l'Italie et l'Espagne qui l'attirent ou la dominent. Maintes fois elle leur a obéi;
ses comtes y ont cherché et conquis des couronnes. La Bourgogne regarde au nord : par Nevers, elle descend à la Loire ; par Auxerre^ à la Seine, et sa maison ducule régna aux Pays-Bas, de même que le Provençal Jean de Calabre voulut régner à Naples et à Barcelone. Les gens du Vivarais, comme ceux de la Franche-Comté et du Dauphiné, sont toujours restés isolés dans leurs montagnes, car le Rhône, trop rapide, divise plus qu'il ne rapproche. De Belley à Lyon, il coupe lui-même son bassin à angle droit.
Ces populations, tirées en sens contraire, par les Provençaux vers le sud, par les Bourguignons yers le nord, n'ont pu demeurer unies. Pour les mieux séparer, la royauté, tournant la Bourgogne, gagna le Rhône par le Berry et le Bourbonnais, et mit, dès 1310, la main sur Lyon. En 1348, Philippe YI achetait encore le Dauphiné. Cantonnés au centime, les rois devient finir par tout attirer à eux, d'au* tant mieux (ju aux divisions naturelles du sol étaient venues se joindre les divisions politiques les plus éti*anges. Il y avaii là des pouvoirs de tous les noms. Avignon et le Ck>mtat
appartenaient au pape, le Vivarais à son évêque, le Cbarolais et la Franche-Comté à l'Espagne, le Bugey et la Bresse au Piémont, et Besançon était ville impériale.
Depuis que ces différences se sont effacées au sein de la grande unité irançaise, la vallée du Rhône est devenue ce que sa position voulait qu*elle fût, le grand chemin du nord et du midi, non-seulement de la France, mais de l'Europe. A la riclu ssc^ du sol et du climat répond celle des mines. La nature lui a prodigué ce qu'elle refuse aux autn^s parties de notre ter)*itoire, le grand agent de l'industrie moderne, le princi])al moteur de la puissance britannique, la houille. Des houillères d'Autun, de Saint-Étienne et d'Alais, le précieux combustible se répdnd dans toute la vallée; elle semble n être qu'un immense atelier où retentit incessamment le bruit des machines, et qui s'appelle Lyon, Tarare, Annonay, Saint- Étienne, Rive-de-Gier, Givors, la Voulte, Vienne, Alais, Avignon, Nimes, lé Vigan, Lodève et Carcassonne.
Il faut en effet réunir à la vallée du Rhône le bas Languedoc que la politique rattieuiba à
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la vallée de la Garonne et qui présente un tout autre caractère. Cette région, qui descend des Cévennes et des monts Corbières à la Méditerranée, fut dès la plus haute antiquité la route d'Espagne en Italie. Les Marseillais, les liomains la couvrirent de populeuses cités qui subsistent encore, quelques-unes déchues, les autres plus florissantes. Longtemps elle appartint aux Goths et aux Arabes d'Espagne, puis en partie aux comtes de Barcelone. Le protestantisme, si odieux à Toulouse, y descendit des Cévennes et y jeta d'inextricables racines. Aujourd'hui il y a, de Carcassonne à Alais, plus de travail industriel que dans toute la vallée de la Garonne.
La Provence serait le plus beau pays du monde si elle avait de l'eau et si elle n'avait pas le mistral. Faute d*eau, dès que Tété arrive, tout n'est plus que poussière desséchée et végétation languissante; grâce au mistral, vent iroid et violent qui descend du nordouest et parcourt impétueusement la vallée du Bhône, à raison quelquefois de 20 mètres pai* seconde, la température s'abaisse brusquement, .le fleuve s'agite comme battu par la
DESCRIPTION D£ lA SURFACE
tempête, les fruits tombent; tombent aussi, pauvres fruits trop mûrs, les jeunes malades que les médecins du nord ont envoyés dans le midi pour y rétablir leur poitrine délabrée.
Le misU'al les iauche, ainsi que le moissonneur la moisson, s'ils n'ont pas eu le temps d'arriver, avant qu'il souffle, à Montpellier, pour s'y envelopper de sa tiède atmosphère, ou dans les deux paradis de la Provence, Hyères et Cannes, et dans les jardins parfumés de Grasse. A Marseille, où il se fait sentir la moitié de l'année, les enfants des étrangers s'élèvent difficilement, comme ceux des. Anglais dans l'Inde. Quelques moralistes ayant remarqué le caractère plus dur des Provençaux de l'ouest, en ont accusé le mistral qui sévit surtout dans cette région. 11 en est bien capable. Une chose certaine, c'est qu'il force le chanvre cultivé dans les régions qu'il parcourt à prendre des fibres épaisses d'où l'on ne tire qu'une filasse grossière, et qu'il déforme les arbres exposés à ses chocs; ceux-ci ne poussent pas du côté d'où il vient, et au contraire enfoncent, étendent dans cette direction leiirs racines pour lui résister mieux, comme le na*
vire que fouette la tempête s'allonge sur ses ancres ; ce qui ne Tempêche pas de déraciner parfois les plus gros arbres comme il enlève les toitures les plus solides. Un jour il emporta par-dessus la terrasse du mont Sainte-Victoire l'abbé Portails qui s'y promenait et qui se tua dans la chute. Au château de Grignan, dit Saussure, il brisait si souvent les vitres de la façade septentrionale, qu'on avait renoncé à les faire remettre *. Les variations de température qu il cause sont subites et extrêmes; il n'est pas rare de voir en quelques heures se succéder, du côté d'Avignon, ime pluie douce, une tempête furieuse et un calme absolu.
L'homme ne peut rien contre le mistral, mais il peut beaucoup contre l'aridité du sol en la combattant par l'irrigation'. Dans le
1 . Le 30 octobre 1782, M. Buret opposa au nubLrai une surface d'un pied carré, et il souleva un poids de 5 kilogT. 6 centig. On peut juger par là de son action sur de plus grandes surfaces.
2. Sur les bords de la Durance, des landes stériles valent aujourd'hui, grâce à l'irrigation, de 5 à 6000 fr. l'hectare. Dans le Var il a été officiellement constaté qu'avec une dépense de 2 millions on rendrait irrigables 18 000 hectares, ce qui donnerait une plus value de 45 millions. Que ne produiraient pas ces travaux, s'ils étaient étendus à toute la
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Comtat, les prairies artificielles sout lauchées cinq ou six fois l'an et on a la riche culture de la garance, importée eu 1705 par le Persan Âlfhen, dont la statue se dresse sur le rocher de iNotre-Dame de Doms qui domine Avignon et un panorama splendide. La plaine de Nîmes doit à la même cause la même abondance :
l'hectare y vaut de cinq à six mille francs.
Virgile disait de la Lombardie que l'herbe, broutée le soir, au matin avait repoussé; le paysan nimois attend mieux de sa terre :
« Laisse tomber ton bâton, demain tu auras un arbre. » Même cette Arabie-Pétrée où.
Marseille s'élève a enfin de vrais arbres, une vraie verdure , depuis que le magnifique aqueduc de Roquefavour lui apporte l'eau de la Durance j et les roches pelées qui entourent et brûlent la reine de la Méditerranée finiront
surface de notre territoire, qui est sillonné par 7900 kilomètres de grandes rivières, et environ 180 000 kilomètres de cours d'eau non navigables? En Angleterre, les prairies occupent j)lus de la moitié de la superficie cultivée ; en France, à peine un sixième (5 raillions d'hectares en prairies contre 25 millions de terres arables). Chaque année, nous perdons des centaines de raillions, en laissant arriver à la mer des eaux qui. n'ont pas servi à l'arrosage des terres.
par se cacher sous l'herbe. Plus à l'est sur la côte, Hyères et Cannes ont des orangers et des palmiers en pleine terre, et le bassin de FAi^ens est un immense jardin où la récolte ne s'arrête jamais, parce que Feau et le soleil y sont toujours.
Mais dans la vallée inférieure du Rhône, ces riches cultures sont l'exception. Au-dessous de Vienne, les pluies d'été manquent et Avec elles les prairies, le bétail. Les neuf dépai'tements riverains du fleuve n'ont pas à eux tous la moitié du bétail que possède le seul département de Saône-et-Loire. En conséquence, point d'engrais, peu de blé quoique de qualité excellente. Les cultures arbustives dédommagent : le mûrier, Tolivier^ la vigne enionçent assez avant dans le sol leurs racines pour ne pas redouter les sécheresses d'un été brûlant.
Ainsi, au centre de ce grand bassin, l'industrie; au nord, les coteaux vineux et les riches vallons des deux Bourgognes ; au sud, le mûrier des Cévennes, la garance du Comtat, Tolivier de la Provence, à partir de Montélimart ^, et la vigne du bas Languedoc, qui dans
l . Dans le Var, l'olivier couvre 1 00 000 hectares. Ce
le seul département de FHérault doaue plus de yia que dans la Gironde et la Charente- Inférieure * . Enfin, pour exporter tous ces produits^ la marine provençale et languedocienne. Quel magnirit[ue ensemble! Ajoutez que les grands hommes s'y pressent , comme les grandes cités. On le verra plus loin.
Le Dauphiué, placé au-dessus de la Provence, a un autre caractère. Les eaux y abondent et y causent d'e&oyables ravages. Quand Touragan s'abat dans les hautes vallées, sur quelques points des cent mille hectares qui ont été déboisés sans avoir été mis en culture, . et encore quand le siroco africain ou le vent humide et chaud du sud-ouest passent sur les hautes cimes, d'énormes quantités d'eau descendent subitement des montagnes et inondent les lieux bas. Les vallées, tourmentées, étroites, sont aussi parfois barrées par un éboulement de montagne ; les eaux s'amoncellent derrière Tobstacle, montent, montent toujours, jusqu'à ce qu'elles l'emportent, et alors précipitent
déjMLTteraent est le seul point Je notre territoire où le jujubier et le cajiner sont cultiv«'s avec succès. 1. Quatre millions d'hectolitres par an.
BU SOL FRANÇAIS. Sâ9
dam les vallées inférieures leurs oudes furieuses, mêlées à des débris de rochers. Les villages y les champs fertiles disparaissent , et les populations ^nt ruinées on détruites. Une partie de Grenoble , ville et habitants , périt ainsi en {21t^*
Mais ces eaux abondantes nourrissent une riche végétation. A voir les magnifiques cultures du Grésivaudan, les nombreuses plantations de mûriers, ces beaux châtaigniers qui, avec ceux du Vivarais et du Luc, près de Draguignan, donnent les marons de Lyon, les vignes fameuses de TErmitago, de la côte Rôtie, les moissons des. plaines voisines du Khùue et les prairies des vallons, on croirait que le Dauphiné est une de nos plus productives provinces; cen est bien certainement la plus pittoresque.
Les montagnes, entre Grenoble et Briançon, sont aussi hautes que les grandes Alpes, et leur cimes portent des neiges perpétuelles et des glaciers. Le mont Pelvoux, qui cache sa tête dans les nues à 4300 mètres au-dessus de rOcéan, domine une mep de glace où règne une tempête éternelle. Le mont Olan
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n*a pas 100 mètres de moins. Les ramifications que ces deux géants lancent autour d*eux renferment deà gorges ail'reuses, des vallées perdues entre des rochers à pic. Dans le Valgodmard, les habitants^ comme- ceux du cercle polaire, restent près d'un tiers de l'année sans voir monter le soleil à leur horizon. Le jour où le premier rayon doit descendre dans ces catacombes alpestres est la grande féte du pays ; les habitants accourent avant T aurore, sur un pont qui traverse le torrent^ pour saluer le retour de l'astre bienfaisant et lui offtir les prémices de ce qu'ils ont de plus précieux. Ce ne sont pas des gerbes de blé, il n'en pousse pas chez eux ; ce ne sont pas des iruits, il n'en vient pas là à maturité ; ce ue sont pas non pins des fleurs^ il ne s'en épanouit point dans cette ombre glacée, mais ce qu'un oiseau rustique et fidèle a donné, des œufs, dont ils ont très-prosaïquement fait des omelettes. Tous sont siir le pont; en attendant que le soleil arrive, on danse ; dès qu'il paraît, chacun lui présente son offrande, puis rentre au village la manger en famille. Le reste du jour se passe en liesse. C'est la féte du Soleil, qui probable*
ment se célèbre ainsi depuis deux mille ans et plus. Près de Briauçou se retrouve une coutume aussi vieille 9 la Pyrrhique ou danse armée, dont les Grecs de Marseille avaient sans doute répandu l'usage autour d'eux.
Ailleurs 9 la coutume est de conserver ses morts dans son grenier ou sur le toit de sa chaumière pendant tout l'hiver, le sol étant gelé trop [)rofondément pour qu'on puisse y ouvrir un tombeau. Un repas suit fréquemment les funérailles, et le chagrin s'oublie au fond des verres, après que le plus proche pa* rent a bu « à la santé du pauvre mort. »
De ces belles horreurs, la plus renommée est le déseH de la Grande-Chartreuse, à cinq lieues et demie de Grenoble, non pour le site, d'autres sont aussi sauvages, mais parce que, dans cette solitude où f hiver règne huit mois, des hommes sont venus chercher un asile et se bâtir une demeure là où Taigle construisait son aire. Depuis le jour où saint Bruno s'y fixa, en 1084, huit fois le monastère a brûlé, huit fois les moines l'ont rebâti. Aucune femme ne pouvait naguère franchir le pont qui donne accès dans ce désert, et quand les visiteurs
n'y viennent point, aucune parole humaine ne s y fait entendre que pour la prière du soir à réglise. Mais la nature y parle par ses ^andes voies, presque toujours ici empreintes de colère; c'est le vent qui mugit tristement dans les sapins de la forêt ou les cataractes lointaines, qui envoient jusque-là le fracas de leurs eaux luttant au milieu des rocs écroulés.
Nulle retraite ne convenait mieux à ces esprits brisés par la fatigue de la vie ou exaltés parTardeup de la foi, qui aspirent à la mort comme à la délivrance. Même pour les hommes de notre génération, si occupés de vivre, il est salutaire de venir oublier parfois, dans les sites majestueux ou sombres, le bruit des cités, les merveilles de Tart, les grandeurs de la civilisation qui nous parlent trop de nous-
mêmes, il est bon de placer, de temps à autre son âme au milieu de ces imposants spectacles, qui éveillent tout un monde de pensées saines et fortifiantes : Dieu est toujours sur les hauts lieux; mais il faut se souvenir que l'homme est fait pour Faction ; que ti*availler, c'est honorer Celui qui a fait le travail et que bien agir, c'est aussi prier.
DU 60L FKkliÇAl^. 263
On a exploité quelques filons d*or dans le Dauphiné. La veine est pauvre et l'extraction lie rend pas ce qu'elle coûte. Les paysaus expriment cela à. leur manière, qui en vaut bien une auti*e. « Les niiiies sont riches, mais une vierge vêtue de blanc et armée d'une faux d'argent en a la garde. Capricieuse dans ses préférences, la vierge admet ceux-ci et repousse ceux-là. Aucun homme du pays ne peut pénétrer dans, les souterrains au fond desquels se cache le précieux ti'ésor ; s il y entrait une fois, il n'en retrouverait jamais l'issue, mais des inconnus y sont mystérieusement introduits et en sortent chargés d'or. » Voilà pourquoi, disent-ils^ il y a tant de misère dans leurs vallées, pourquoi aussi tant de richesses dans les villes lointaines.
Ën face du Dauphiné, sur l'autre rive du Rhône, le Vivaiais (Ardèche) s' étage sur les flancs abruptes des Cévennes, et le roc y perce le sol arable sur la moitié de sa surface. Cette province est riche pourtant, grâce à d'excellents vignobles, à des châtaigniers qui sur une terre aride donnent un bon produit, à ses noyers qui fournissent une huile abondante, à ses
2G4 DESCRIPTION DE LA bURi?^AGE
nombreux troupeaux de chèvres et de chevreaux utilisés' pour les fromageries du pays et les ganteries de Grenoble ; grâce surtout à ses mûriers. La plus belle des industries rurales, la production do la soie, n'a nulle pail mieux réussi que dans les Cévennes, à Alais et à Uzcs dans le Gard, à TArj^eutière et à Privas dans TArdèche. On y trouve, des plantations de mûriers, valant 40000 fr. l'hectare. C*est là que la France a conquis sa toison d'or.
Sous le nom de Lotliaringie que porta le royaume éphémère des fils de Lothaire, je désigne cette partie de l'aucienne Gaule qui comprend la moitié occidentale du bassin dont le Rhin reçoit les eaux. Là se trouvent l'Alsace et la Lorraine, que la France a reprises, des provinces que l'Allemagne garde encore et a partagées entre sept princes, pour que nous ayons plus d ennemis dans la Confédération germanique, si nous essayons jamais de ressaisir notre vieil héritage , enfin les deux royaumes des Pays-Bas et de Belgique. Pourquoi ces partages multipliés? L'histoire et la
DU SOL FRANÇAIIS. 265
géographie, deux sœurs inséparables, vous le diront.
Rome, après de vains efforts pour dompter la Germanie, arrêta au Rhin son empire.
Toute la vie de la Gaule se porta sur cette limite de deux mondes, et une foule de cités s'y ^ élevèrent. Bàle , Strasbourg, Worms, Spire, Mayence, Goblentz, Bonn, Cologne, Utrecht grandirent sur la rive gauche du fleuve. C'est encore Tétat actuel. La rive droite n'a, si j'ose' dire, que des villes de plaisance. Aiusi, le bassin du Rhin fut une première fois coupé en deux par Rome : un coté appartint à la Gaule et à la civilisation, l'autre aux Germains et à la barbarie ; il le fut en trois par les Francs, après qu'ils eurent régné pendant quatre siècles sur les deux bords. Trois fils de Louis le Débonnaire se partagèrent son empire : l'un eut les pays à l'orient du Rbin, l'autre les provinces à Toccident de la Meusej le troisième, Lotbaire, ce qui se trouvait entre les deux fleuves. Ainsi, des convenances de famille relevaient, en la doublant, la barrière posée autrefois par Rome et abattue par Clovis et Cbarleuiagne.
266 DESGHiPTiU^' DE LA iSURFAGE
Des trois nouveaux royaumes, deux pouvaient vivre et ont vécu, la France et l'Allé* magne ; l'autre n'était pas né viable et a disparu. Après avoir été royaume, il devint duché. Son nom est resté à une de nos provinces, la Lorraine. A le prendre comme tel, depuis les Vosges méridionales et les monts Faucilles jusqu'à la mer, c'était encore un État mal fait qui, n'ayant ni centre, ni frontières, avait tontre lui la géographie ; de plus^ la politique avait mis à ses portes deux grands et ambitieux • voisins qui se le disputèrent longtemps, il n'en fallait pas tant pour mourir. La France en a pris un morceau, l'Allemagne un autre, la Belgique et la Hollande le reste.
La Lotharingie o&ait cinq zones distinctes, presque parallèles et séparées par des obstacles naturels ; l'Alsace avec le Palatinat, entre les Vosges et le Rhin ; la vallée de la Moselle, entre les Vosges et Tépais massif des Ardennes ; l'Ardenne; enfin les deux vallées de la Meuse et de l'Escaut, qui ont chacune un caractère différent. Parcourons vite ces cinq régions qui, il y a cinquante ans, étaient encore la France* et où nos pères sont allés tant de fois.
DU SOL i?^KA.NÇAIS. 267
AiiCjune de nos provinces n'est à la fois pittoresque et industrielle comme TAlsace^Suivezvous les bords du Rhin? f l'est la chaîne des Vosges dont vous voyez se d.écouper sur le ciel les ballons mollement arrondis, tous accessibles et à peu près partout couverts de terre végétale, de sorte que si l'on n'y trouve pas les belles horreurs des grandes montagnes^ ou n'y rencontre pas non plus b^ur nudité et leur misère. Au sommet^ les pâturages, quelquefois même, à mille mètres de hauteur, des moissous; sur les pentes élevées, d'épaisses forêts de hêtres et de sapins eoupées de riches vallons où des cascades se précipitent, comme celle du Nidock qui tombe de cent pieds de haut; au-dessous, la zone des châtaigniers; plus bas les viques, enfin la plaine féconde. Ici, des lacs tranquilles, eutourés de sombres- bois de sapins; là, une forteresse féodale ûèrement posée sur un rocher abrupte, et si vivante encore sous le lierre et les clématites qui montent à i'assaut des tours, qu'on s'attend volontiers à voir sortir du pont-levis la longue âie des chevaliers, leur pompeux cortège et tout ce moyen
i68 DESCRIPTION DE LA SURFACE
âge si beau à voir de loin, à travers les
sièele§*.
Êtes-Yons dans la montagDe? le plus riche tapis de verdure se déroule à vos pieds, semé de nombreux villages qui, de là-haut, paraissent de i)laûches ileurs émâillant la prairie ; plus loin, les eaux miroitantes du Rhin avec leurs iles innombrables, vertes émeraudes sur un ruban d'ai geut Sur l'autre rive, les sombres teintes du Schwartzwald, la Forét-Noire; plus haut encore, dans le sud-est, les géants des Alpes avec leurs neiges éternelles qu'à certains jours le soleil couchant dore de couleurs ardentes, comme s'il allumait un immense incendie sur leurs cimes.
L'industrie est venue ajouter ses richesses à celles du sol; et une population forte, patiente, laborieuse, cultive le blé, le tabac et la garance dans la plaine, tisse le coton à Mulhouse, forge le fer à Sainte-Marie-aux-Mines, exploite les laiteries des Vosges et donne de braves recrues à notre grosse cavalerie, mais délaisse trop lentement son mauvais jargon allemand
1 . Avant la guerre de Trente - Ans , on comptait en Alsace 300 de ces châteaux, presc^ue tuus eu graiiil.
et son intolérance religieuse. Strasbourg, sa
grande cité, tient de ce côté et porte fièrement l'épée de la France.
L'Alsace ne devrait pas s'arrêter à la Lauter. Au delà de ce cours d'eau, on trouve même sol, même richesse. C'est un coin béni de l'Allemagne, le seul où jadis poussât la vigne et pour cette raison attribué, lors du partage de Verdun, à Louis le Germanique, afin que sa table royale ne manquât pas de la liqueur dorée qui semblait alors refusée à la Germanie. Là sont les crus fameux qui donnent les vins du Rhin.
En franchissant le Hunsdruck ou Dos de Chiens, on descend dansla vallée delà Moselle,, qui, large au Sud, s'étrangle vers ïhionville et court au Rhin, enserrée par les hauteurs décharnées de l'Eifel et de Hunsdruck. Les archevêques de Trêves et de Cologne tenaient la partie inférieure de ce bassin, et nous, par Metz et Thionville, la partie moyenne. De ces deux princes ecclésiastiques, la premier, placé à nos portes, fut souvent notre allié. Alors, par Trêves, Metz et Strasbourg, nous enveloppions le Palatinat, circonstance qui deux
fois fit venir à Louvois et à Louis XIV la pensée, très-bonne militairement, détestable au point de vue politique et moral, de brûler cette province pour empêcher l'ennemi d'y vivre, ce qui mettait toute cette frontière à Tabri.
Par le Palatinat, la langue allemande pénétra jusque sur la Sarre et aux environs de Thionville : Tidiome roman l'arrêta là et se maintint contre elle dans la partie supérieure du bassin de la Moselle, jusqu'en pied des Vosges. Il resta maître aussi de tout le bassin de la Meuse jusque par delà Liège. On parle français à Verviers, mais Tallemand règne en . souverain à Aix-la-Chapelle.
La Lorraine, qui touche, par l'est et le nord, à des pays allemands, est restée française; ce ne fut pas sans avoir hésité longtemps entre la France et l'Allemagne. Ses ducs auraient voulu n'être ni pour le roi ni pour l'empereur, mais pour eux-mêmes. Au moyen âge, ils penchèrent de notre côté et versèrent leur saii^ pour nous sur tous les champs de bataille du «|uatorzième siècle : à Courtrai, à Gassel, à Crécy, à Poitiers, à Auray, à Rosebecque.
Thibaut i""' avait été blessé àBouvines. Ces teu-
dances de la Lorraine vers la France expliquent la haine qu'on y. portait aux Anglais.
Charles VII dut sa couronne à Jeanne d'Arc*.
Louis XI dut peut-être la sienne au duc René et à la courageuse résistance de Nancy contre les Bourguignons. Plus tard^ la Lorraine devint indifférente, puis hostile, et il fallut la conquérir. Elle est aujourd'hui une des régions les plus françaises. Le cœur du pays y bat et tous les bras s'y arment quand il s'agit de le défendre.
La Lorraine u'e«t pas sans analogie avec une autre de nos provinces, TAnjou, dont les princes ont régné sur elle. Toutefois, ses traits physiques, comme son histoire et le caractère qu'elle leur a dû, sont plus fortement accusés. L'Anjou, adossé à la Bretagne, ne touche de ce rude pays que la région la moins réfractaire et vient ûnir dans la molle et énervante Touraine. La l^orraine, d'un de&in plus sévère, est entourée de trois côté^ par des montagnes,
1. Jeanoe était née près de Vancouleurs, dans le haraeau de Domremy, village de Champagne, dépendant de la seigneurie de Neufchâte&u, qui était tenue en fief par le duc de Lorraine.
272 DESCRIPTION DE LA bUiU^AGE
coupée de grands fleuves et couverte de forêts. C'est une place forte dont les Vosges^ l'Ardenne et l'Argoune formeut la triple euceiiite, la Moselle et la Meuse les fossés, Metz la citadelle; et elle est Lieu approvisionnée de courage, cap le rôle de province-frontière a énergiquement trempé sa population. Si l'invasion du quinzième siècle fut arrêtée par la sainte héroïne tle Vaucouleurs, il ne tint pas aux paysans lorrains, levés en masse en 1814, qu'ils n'arrêtassent celle du dix-neuvième. 11 y a des cadavres prussiens dans tous les fourrés du pays.
Le bassin de la Moselle est séparé de celui de la Meuse par un terrain élevé, l'Ardenne, qui s'étale en plateaux arides, où la Meuse, la Semois, TOurthe, la Warge et la Roêr ont creusé de profondes vallées, dont les escarpements ont parfois 200 mètres de, hauteur verticale. Ces plateaux sont couverts de* vastes marécages, nommés feignes on fanges, de maigres pâtures qu'il faut laisser reposer quinze ou vingt ans, et de landes immenses, où Ton ne voit que la sombre et triste verdure des bruyères, des fougères et des genêts. Là où la charrue peut ouvrir ce sol composé de débris
schisteux, il ne vient qu'un peu de seigle, d'avoine et de pommes de terre. C*est TArdenue qui par son auti'e borxi vient mourir sur la Meuse.
Ces plateaux marécageux se continuent jusqu'au Rhin par le Hohe-Veen ou Hautes- Fanges et l'Eifel, région volcanique et tourmentée. La population ne pouvait être nuiubreuse sur celte zone aride ; aussi , les villages y sont clair-semés. J'ai déjà montré qu'étant saus villes et sans routes, il ne s'ouvre point aux armées/ qui ne sauraient s'y mouvoir ni y vivre, et que l'invasion est obligée de longer soit la basse Meuse et la Sambre, ce qui la mène contre nos places du Nord, soit la Moselle, ce qui la conduit au milieu de la Lorraine, où elle ti'ouverait à qui parler.
Au delà de la Meuse, nous eutroiis dans les Pays-Bas. Là commence cette immense plaine qui est un des traits caractéristiques de la configuration générale de l'Europe.- Dans les Pays-Bas,, elle n'a que quelques lieues de largeur; au delà du Bhin, elle couvre la moitié de l'Allemagne; au delà de l'Oder, toute la
Russie, où l'on ne trouve pas, dans I mtérieur, de montagne qui dépasse 400 mètres. Cette plaine vient mourir sur l'océan Germanique, par des terrains qiie la mer et les fleuves inondent tour à tour. Chose singulière au premier abord, cette zone de terres à demi noyées qu'il i'aut défendre sans cesse contre les eaux, ces Pays-Bas ont aussi été des pays libres. Du Pasde-Calais jusqu'à la côte danoise du Jutland, il y a toujours eu de Tindépendance ou des privilèges, beaucoup de libertés municipales et fort peu de féodalité. Pour ne pas sortir de la région i'rauçaise, de quel éclat brillèrent, au moyen ùge, les grandes communes flamandesl Comme ils étaient rudes à leur comte, ces riches et fiers bourgeois, fût-il appuyé de son suzerain le roi de France et de toute la chevalerie du royaume I Pourquoi tant de richesses, décourage et de force? liegai'dez sur le sol, et vous y verrez écrite toute cette histoire. Un pays qu'il fallut couper de canaux . pour le rendre habitable n'était pas favorable aux évolutions de la lourde cavalerie des sei-^ gneurs; les pesantes armures de fer, les grands chevaux de bataille enfonçaient dans ce sol
BQ SOL FRANÇAIS. 275
noyé, que les manants avaient conquis par
leurs efforts, et qu'ils gardait nl par leur courage. A une époque où le travail libre ne trouvait nulle part sécurité, il se réfugia dans cet asile et y prospéra; la Flandre fut le grand atelier du moyeu âge, et l'Europe entière s hablllait du drap tissé dans ses villes. Depuis que l'industrie a pu se répandre pai^tout, sou ancien berceau est presque devenu pauvre et désert. Qu'est-ce aujourd'hui que Bruges et Ypres à côté de Rouen, et de Manchester I La géographie et Thistoire expliquent ces vicissitudes.
• Les Pays-Bas, pris dans leur ensemble, sont pourtant restés un des points les plus riches du monde. La houille a sauvé la Belgique, et la Hollande a^ durant ses jours du lutte et de grandeur, amassé tant de bonnes qualités, qu'elle en garde assez pour faire un peuple heureux et libre, et amassé tant de capitaux, qu'Amsterdam est encore un des plus grands maichés de l'Europe pour les métaux précieux.
Je viens de parcourir à grands pas les principales régions naturelles et historiques de la
France, celles du moiùs qui oui uu caractère déterminé. On pourrait multiplier à l'infini ces détails y eu étudiaut les contrées qui ont une constitution géologique et agricole spéciale, par suite des mœui's particulières. Ainsi, les pays à étangs et à marais, comme l'Ardenne, une partie de la Bresse et la Dombe, dont j'ai parlé; comme le Biigoy, la Sologné, la Brenne et la plaine du Forez, dont le sol, peu perméable, retient les eaux à la surface; les pays à herbages, comme le Bray, la vallée d'Auge, le Bocage vendéen; les terres à blé de la Brie et de la Beauce, du pays de Caux, de la Limagne, de FAgcnais, du Graisivaudan; les vignobles des collines du Médoc et du Bordelais, de la Champagne, de la Bourgogne, du Daupbiné et du bas Languedoc; les friches, les bruyères et les ajoncs de la Chain[)«igne pouilleuse, de la Bretagne intérieure et des Landes; les steppes de la Cran et de la Camargue, bien d'autres encore, qui tous ont chacun leur culture propre, et donnent à leurs habitants des usages et un caractère différents, même une constitution médicale particulière.
Pourquoi le lAudescot est-il petit, maigre et
sec comme ses sables? le Franc-Comtois on l'Alsacieu de taille élancée? Pourquoi, dans la Sologne, est-on vieillard à quarante ans, décrépit à cinquante '? Par des causes analogues à celles qni ont produit lé canut de Lyon et empêchent parfois des villes de manufactures de fournir toutes les recrues que la répartition du contingent leur impose. L'homme, par son corps, est une plante, et il est soumis comme elle à toutes les influences extérieures. Chan*. gez le milieu où il vit, et vous changerez, au bout de quelques générations, sa constitution physique, ses mœurs, avec bon nombre de ses idées.
On en trouvera la preuve dans ce qu'on peut appeler la géographie morale de la France, Il y a des points qui ont été presque toujours lumineux, d'autres qui sont restés obstinément obscurs.
Ainsi, les vigoureuses populations des montagnes qui bordent noire frontière n*ont guère
]. La durée de la vie iDoyenne dans les cantons de la Ferté et de Sully est de vingt-trois ans (Rapport'de M. Tingjénieur en chef Machard au préfet du Loiret). La Sologne, entre la Loire et le Cher, couvre 450 000 hectares; la Brenne, entre Tlndre et la CSreuse, 80 000.
donné que des soldats ' et nos côtes des marins'. Ceci est naturel, mais pour les artistes il se présente une particularité singulière qui, pourtant, elle aussi, s'explique. Nos provinces de Fouest, qui penchent vers TAtlantique et ses brumes, sont encore plus pauvres d'ar-
1. Hi'nri IV, Gassiôn, Bernadotte, Lannes, Laiiiarque et Harispe, au pied des Pyrénées; Masséna, Bayard, Lesdiguièrps et Ghampionnet, au pied -des Alpes; Joubert, Piclicf^ru, Moncey, dans le Jura; Rapp, Kcllermann et KlélxT, au pied des Vosjjfos. L'Alsace est de toutes nos provinces celle qui fournit le plus de remplaçants. Là où notre frontière fians défense naturelle s oiivic à l'invasion, il semble aussi que 'des soldats sortent de terre tout ai iu('s, comme au temps de Tantique Gadmus. Fabert, Lasalle, Gustine, Richepanse, Grenier, Molitor, Leclerc, sont nés dans la patriotique et vaillante, mais trop lacédémonienne cité de Metz (Novercn nrtium). Ney est de Sarrelouis, où un soldat prussien monte la garde à la porte desam&îson. Oudinot, Exelnians, Lobau et Gérard, de la Meuse; Drouot, de Nancy; d'Erlon, de Reims; Turenne, de Sedan, Dumourîez, de Cambrai; Serrarier, Dupont, Foy, Fnant de la Picardie.
S. Jean-Bart naquit à Ûiinkerque; Duqucsne, à Dieppe; Tourville, près de Gberbonrg; Jacques Cartier, qui donna le Canada à la France, Dugaay-Trouin, Surcouf et Mahé de la Bourdonnais, à Saint-IVfolo; de Eersaint, à Brest; Gassard, à Nantes; Dnperré, à la Rochelle; laGalissonnière, à Rocbefort; Beigeret, à Bayonne, d'où Broix ëtait originaire. L'amiral Paul, Forbin, Brueys, Missiessy, Truguet, appartiennent au littoral delà Provence. De Gui^ chen est de Fougères, sur le Couesnon ; de Orrasse, de Valette, en Provence; Lamotte-Piquet, de Rennes. ,
DU SOL français: 279
tistes que TAngleterre. II semble, au contraire, qu'un reflet de la Grèce et de TltEdie s'étende, par la vallée du Rhône , jusqu'aux bords de la Seine et de T Escaut, où il se concentre et brille en deux foyers ardents, Paris et la Flandre * . Les étapes de Fart français ont été
1. A Paris, nous trouvons : Vouet, Lesueur, LeLrun, Lemoine, Lafossc, David, Gros, Gut'rin, Boucher, Pigalle, Delaroche et Charlet, Jean Goujon et son ami Pierre Lescot, le restaurateur de l'architecture française; le Nôtre, les deux Perrault, les deux Mansard, Gombert, le créateur de Topéra èn France ; Berton, Hérold, même Luliy, né à Florence, mais amené dèsTége de treize ans à Paris, où toute sa vie se passa.
Poussin, poète et philosophe autant que peintre, et la plus grande gloire de notre école, est des Andelys; Jouvenet et Géricault sont de Rouen; Boït'ldieu, de Rouen; Girodet, de Montargis; Girardon et les Mignard, deTroye8;NaQteuil, de Reims; Bouchardon, de Chaumont; Watteau et les Yanloo sont Flamands; mais, dès Tâge de dix-huit ans, le premier trayaillait à Paris ; les autres se partagent entre- Paris, Aix et Toulon. Jean Cousin, Rameau, Greuze, Prudhon et Soufflet, Tarchitecte du Panthéon, sont de là > Bourgc^e; Philibert Delorme, le constructeur des Tuileries et du délicieux chftteau d*Anet; Goustou, Coyaerox, Miohallon, de Lyon. Les Vemet sont originaires d'Avignon; de Forhin et Granet sont d*Aix; Vien, le maître de David, est de Monipellier; Puget, leMîehel-Ange français, de Marseille, d'où étaient partis, au commencement du seizième siècle, deux.artistes à ])« u près inconnus aujourd'hui, Claude et Cmillaunie, qui firent connaître à Tltaliela peinture sur Terre. Les Italiens disaient de leurs vitraux qu'ils étaient descendus du del. A l'ouest, je trouve seule-
Marseille, Aix, Avignon, Lyon, qui doit la su^ périorité de sou industrie à ses écoles de des* sin, et Dijon, où les États de la province avaient fondé un grand prix de Rome. L'inspiration venue d'Italie s'était propagée comme une onde, lumineuse dans ces villes, où sont accumulés les chefs-d'œuvre qui éveillent le génie et où se rencontrent les encouragements qui le soutiennent. Le grand art du moyen âge, .
l'architecture ogivale, a suivi une marche contraire : il s'est })ropagé du nord au midi, mais c'est encore dans la Normandie et l'ile de
France, c'est à Amiens, à Beauvais, à. Reims, à Chartres, à Rouen, à Paris, qu'il s'est mon- . tré dans majestueuse beauté, et le petit nombre d'architectes de ce temps qui nous sont connus appartiennent tous au nôrd. La renaissance du seizième siècle a eu son épanouissement dans cette même région de la France, aux bords de la Seine et de la Loire, Les savants ont besoin de méditations solitaires ;
ment' Germain Pilon, peintre-émailleur, près du Mans; David, à Angers; Léonard, à Limoges; Valenciennes, îi Touloose; et vers A^en, Bernard de Palissy^ .un de ces * génies qui ne relèvent que d'eux-mêmes.
• fet 'le génie des sciences exactes est, bien plus que . celui des arts, indépendant des circonstances extérieures. Aussi, les noms célèbres dans les sciences se retrouvent sur tous les points de la France
Les érudits sont aussi de tous les lieux, principalement de ceux où sont j»lacécs les riches bibliothèques et où étaient les abbayes célè* bres^ Ici encore, le nord l'emporte. Tout le
1. Paris a Lavoisier, Pourcroy, la Gondamine, Glairaat, d'Alembert ; deux Piémontais, Berthollet et Lagrange, y ont gagné leur renommée. Mais Geoffroy Saint*HiIaîre est d'Étarapes ; Haûy, de l'Oise; Laplace et Yauquelin, du Calvados; Papiu, de Blois; Réaumur, de la Aochelle; Lalande et fiîdiat, de Boûig eh Bresse ; Monge, de Beaune ; Gassendi, de Digne; Gassinî, du comté de Nice; Fermât, de Toulouse ; Guvicr, de Montbéliard; Pascal, de Glennont- Ferrand; Bescartes, de Rennes, car s'il naquît à Tours, c'est que, pour obéir à la loi qui voulait que la moitié des eonseâlers au parlement de Rennes fussent étrangers à la Bretagne, sa mère était venue faire ses couches en Tonraine.
S. Vincent de Beauvais, le grand encyclopédiste du treizième siècle, MabilloD, I)u Gange, dom Bouquet, Legrand -d'Aussy, Ramuc,' Baunou, appartiennent à la Picardie; Brëquigny, àGranville; Labbe éstdu Berri; domMartène, de Saint-Jean-de-'l^osne; Fontette, de Brosses, de Dijon; près de Limoges, rhellénisle Muret, un des maîtres de Montaigne; à Tulle, lialnze; dans le Languedoc, Montfaucon; près d'Alby, dom VaiFsettc; Bayle, dans le comté de Foix. D'Ausone à Munlesquieu; la ville de Bordeaux
282 DESCRIPTION DE LA SURFACnB
8ud-K>uest, si riche au moyen âge en troubadoursy et aujourd'hui en vainqueurs des jeux floraux, n*a pas plus de savants qu'il n'a d'artistes et d industriels.
Les rédacteurs de nos coutumes viennent du nord Gujas, Tinterprète du droit romain, est tout naturellement du midi. Mais c'est au centre, au point de contact des pays de droit écrit et de droit coutumier, que se trouvent nos grands jurisconsultes, comme ahn d unir dans l'égalité des droits ces deux moitiés de la France. Quelques-un3 des plus illustres, Dumoulin, Godefroy, sont à Paris, où se fit le grand travail de la fusion des coutumes et de
n'a, en quatorze siècles, d'autre nom à citer que celai du vieil historien Du Haillan.
1. Pierre Desfontaines, qui écrivit les CotUumes de France et de Vermandois, le plus ancien traité de pratiqne que nous ayons; Philippe de Beaumanoir, Fauteur des Coutumes de BeauvoisU, le chef-d'œuvre du droit français au moyen Age ; Raoul de Prcsles, les auteurs des Établisaemrnis de SaintrLouis^ et Loysel, Loyseau, etc. Gui Coquille est në à Decize en Nivernais; d'Aguesseau, à Limoges; Domat, à Clennont; Michel de THApital, à Aigueperse; Pothier, à Orléans. Le président Jeanoin, le bon homme, comme l'appelait Henri IV, était d'Autan ; Duprat etBarillon, d'Issoire; Anne Dubourg, de Riom; le président Lizet et les du Vair^ d'Anrîllac.
la législation romaine et où s'établirent de
bonne heure tant d'illustres familles de robe'.
Je parlais tout à l'heure de points restés toujours obscurs. L'Anjou et la Lorraine, denx pays d'action par leur voisinage de deux frontières, ont plus agi qu'ils n'ont pensé ^. Nos montagnards aussi n'ont pas le temps d'écrire; la lutte contre une nature rebelle use leurs forces, tout en leur donnant de brillantes qua^ lités militaires et un grand sens pratique.
Chose étrange! la vue des montagnes, qui él)ranle si fortement l'imagination de Thomme des plaines, laisse Tesprit de leurs habitants prosaïque et froid. Là où la vie est difficile, tout le travail de la téte et des bras se borne à satisfaire aux nécessités impérieuses de l'existence. Nos départements granitiques, qui sont les plus pauvres, sont aussi les moins éclairés et les plus stériles en hommes célèbres
1 . Les Laraoignon, originaires du Nivernais; les Séguier, du Languedoc; les Nicolaï, du Vivar.iis; les de ThOtt, de l'Orléanais; lesMolé, de Troyes ; les Harlay,les Bignoii,etc.
2. L'une n*a que Joachim du Bellay, Volnay, Germain Pilon et David d'Ângers; l'autre n'a que Palissot et Gilbert, mais deux grands artistes : Gallot et Claude €telée, dit le Lorrain. ,