BACON
il subdivise cette dernière en histoire ecclésiastique , histoire littéraire et histoire civilepropremeut dite. Attachonsnous àl'histoire littéraire.
Dans toute science nous plions déjà sous le poids des travaux de nos devanciers^ mais au moins nous pouvons en tirer avantage en nous en donnant le spectacle d'un œil ferme, d'un regard rapide et profond. Eh bien, c'est Bacon qui le premier a mis en lumière l'utilité qu'on pouvait recueillir en contemplant ce qui s'est fait et dit avant nous. Sous le nom d'histoire littéraire Bacon ne comprend rien moins que l'inspection universelle de toutes les productions de l'esprit humain et de toutes ses pensées ; mais il déclare que l'histoire littéraire est encore à créer : et, à ses yeux , l'histoire du monde , privée des lumières qui jaillissent d'un tel spectacle , ressemblerait à la statue de Po- Ijphème , erxito ocuîo. Xe craignons pas de citer en entier ce chapitre , il est d'une ravissante beauté :
Partitio historioc civilis in ecclesiasticam , litterariam et (qux j^eneris nomen retinet) rivilem , quoclque historia lilteraria desidcretur. F.jiis confîciendœ prœcepta. — ( Cap. 4 > !»'>• 2. )
u Historiam civilem in très species recte disidi puta-
« mus : primo gacram, sive ecclesiastieatn } deinde eam ,
« quœgeneris nomen retinet , civilem; postremo litfera-
« rjitn et (u-tium. Ordiemur autem ab ea specie , quani
« postremo posuimus, quia reliquse duse habentur, illani
« autem inter desiderata referre visum est. Eaest hintorin
« Ulterarum. Atque certe historia mundi , si hac parte
« fuerit destituta, non absimilis censeri possit statuae Po- « lyphemi, eruto oculo, cum ea para imaginis desit, qu.T « inffenium et indolem personœ maxime referai, llnnc « liret desiderari statuarnus , nos nihilominus minime « fugit, in scientiis particularibus jurisconsuUorum, ma- « thematicorum , rhetorum , philosophorum , haberi le- « vem aliquam mentionera aut narrationes quasdam jeju- « nas, desectis, scholis, libris, auotoribus et successioni- <( bus hujusmodi scientiarmn : inveniri etiam de rerum et « artium inventoribus tractatus aliquos exiles et infruc- « tuosos. Attamen justam atque imiversalem litterarum « historiam nullam adhuc editam asserimus. Ejus itaque « et argumentum et oonficiendi modum et usum propo- « nemus.
« Argumentum non aliiid est quam ut ex omni memo- « rià repetatur , quœ doctrinae artes , quibus mundi œta- « tibus et regionibus floruerint. Earum antiquitates, pro- « gressus , etiam peragrationes per di versas orbis partes « (migrant enim scientice, non secus ac populi ) rursus « declinationes , obliviones , instaurationes rommemo- « rentur. Observetur simiil per singulas artes, inventio- « nis occasio et origo, tradendi mos et disciplina, colen- « di et exercendi ratio et iustituta. Adjiciantur etiam sec- « tœ et controversiœ maxime célèbres quge bomines doc- « tos tenuerunt , calumnise quibus patuerunt , laudes et « honores quibus decoratœ sunt. Notentur auctores prae- « cipui, libri prsestantiores, scholae, successiones, acade- « mise, societates, coUegia, ordines, denique omnia quee « ad statum litterarum spectant, Ante omnia etiam id agi
y8 BACON,
(( volumus (quodcivilis historiœderusest. et quasi anima) « ut cum eventis causse copulentur : videlicet, ut memo- « rentur ualurse regionum ac populorum, indolesque apta (( et habilis, aut inepta et inhabilis ad disciplinas diver- « sas ; accidentia temporum , quse scientiis adversa fue- « riot aut propitia , zeli et mixturse religionuin , malitise « et favores legum, \irtiites denique insignes, et efficacia « quorunidam virorum erga litteras promovendas et si- « inilia. At hœc omnia ita tractari pisecipimus ut non « criticorum more in laude et censura lempus teratur, sed « plane historiée res ipsae narrentur, judicium parcius in- « terponatur.
« De modo autem hujusmodi historiœ conficiendae, il- « lud imprimis moneums , ut materia et copia ejus , non « tantum ah historiis et criticis petatur, verum etiam per « singulas annorum centurias , aut etiam minora iftter- « valla, seriatim (ab ultima anliquitate facto principio), « libri prîecipui , qui eo temporis spatio conscripti sunt , « in consilium adhibeantur ; ut ex eorum non perlectio- « ne (id enim infinitum quiddara esset) , sed degustalione « et observalione argumenti, slyli, methodi, genius illius « temporis litterarius , yeluli incantatione quadam , a « mortuis evocetur.
« Quod ad usum attinet, bœc eo spectant; non ut ho « nor litterarum , et pompa, per tôt circumfusas imagines « celebretur; nec quia, pro flagrantissimo quo litteras « prosequimur amore, omnia qua: ad eorum statum quo- (( quo modo pertinent , usque ad curiositatem inquirere , (. et scire, et cons<M-varc nvemus; sed pra^ipue ob causam
« magis seriain, et gravem : ea est (ut verbo dicanius), « quoniam per talem, quam descripsimus , narrationem, « ad viromm doctorum, ia doctrinse usu et admiaistra- « tione, prudentiam etsolertiam, maximam accessionem « fieri posse existimamus; etreruni intellectualium, non « minus quam civilium motus , et perturbationes , vitia- « que et virtutes , notari posse , et regimen inde optimum « educi et institui. Nequeenim B. Augustin! , aut B. Am- « brosii opéra , ad prudeotiam episcopi , aut theologi , « tantum facere possi putamus , quantum si ecclesiastira « historia diligenter inspiciatur , et revoivatur. Quod et « viris doctis ex historia litteraruin obventurum non du- « bitavimus. Casum enim omnino recipit , et temeritati (( exponitur, quod exemplis et menioriarerum non fulci- « tur. Atque de histox'ia litteraria hoec; dicta sint. )>
Ainsi l'histoire littéraire est comme l'œil du monde : elle est nécessaire pour lui donner la lumière et la vie , et elle n'existe pas encore. Sans doute, dans les sciences spéciales, comme les mathématiques, la jurisprudence, la rhétorique et la philosophie , on a déjà tenté quelques légères études sur les sectes, les écoles, l'ordre des temps, des ou- Trages et des pensées-, mais une histoire littéraire universelle est encore à faire. Pour l'écrire , il faudra remonter au berceau de la science humaine, suivre son enfance , sa jeunesse, ses migrations (car les sciences voyagent comme les hommes) , ses éclipses, ses langueurs et ses résurrections. Il faudra y joindre l'histoire de ces hommes qui se dévouent à la science et la poussent, leurs sectes, leurs
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controverses , leurs combats et leurs destinées ; puis on remarquera les différences des peuples , les influences des climats , la diversité des génies. On laissera presque toujours les choses parler elles-mêmes; de telle façon que le sentiment intime que l'on recueillera du spectacle et de l'étude des oeuvres de l'esprit humain évoque , pour ainsi dire, et fasse comparaître devant vous le génie littéraire de chaque époque du monde, comme par une espèce d'enchantement. Et il n'y a point seulement ici la joie d'une vaine curiosité satisfaite et une espèce de triomphe accordé aux lettres par la pompe de leurs brillantes images ; mais il y aura pour la science et la politique , pour l'action et la pensée, des enseignements puissants et féconds.
Encore aujourd'hui nous pouvons nous instruire à cette théorie de l'histoire littéraire , plan gigantesque que Bacon trace en passant , et qui reste comme une tache imposée A notre temps et à ceux qui viendront après nous.
La philosophie politique est faiblement traitée dans l'ouvrage de Dacon : au surplus , il déclare qu'il a peu de goût pour elle, et qu'il veut respecter par sou silence la science De arte imperiiiy) ; il est sur ce sujet aussi circonspect (|ue Bodin était hardi. Il partage la science sociale en doctrines De cuurersatione , De iiegolih et De imperio vel republica. Il examine successivement la conduite
(l) Lib. 8, cap. i.
SELDEN. loi
qu'on doit tenir dans la conversation et dans les aflfaires : ce sont des paraboles dont il donne des explications , des conseils de vie pratique qui n'ont point trait à la science du droit. Touchant la doctrine de i?nperio velrepuhlica , il cherche uniquement quels seraient les moyens d'étendre les bornes d'un empire -, puis il arrive , sans trop de liaisou et de méthode, à traiter Dejustitia universali sive De fontihus juris .
Ainsi la place que Bacon assigne à son traité sur la justice universelle c'est d'être une partie de la science sociale, de la philosophie politique. Ce petit ouvrage termine le huitième livre ^ le neuvième et dernier, fort court , est rempli par la théologie.
Bacon , à la fois jurisconsulte et philosophe , homme d'état et penseur, qui présentait cette alliance si heureuse de la spéculation et de la pratique, si fréquente au seizième et au dix-septième siècles, qui s'affaiblit et disparaît entièrement au dix-huitième , et que notre temps doit reproduire , commence par se plaindre de ce que la théorie des lois a été tantôt abandonnée aux philosophes qui ne savaient pas les faits, et aux jurisconsultes qui ne savaient pas penser : or Bacon, qui se sentait la science des faits et la force de la pensée , ne craint pas d'aborder la matière.
Mais a-t-il fait véritablement un traité de la justice universelle? J'oserais croire que non. L'opuscule est fort connu : je ne citerai donc que pour le besoin de la démonstration.
Voici le début : c( In societate civili aut lex, aut vis va-