Paodectae juris novi
Que l'on compare cette riche nomenclature à la liste si pauvre de Bacon. En présentant ce plan d'études, en 1667, aux universités allemandes, en dressant, à vingtdeux ans, cette carte de pays à découvrir, Leibnitz avait le sentiment de sa supériorité. Il déclare en terminant qu'il lui reste encore bien des choses à dire , mais qu'il a cependant mis en lumière plus de points qu'il n'avait d'abord résolu; que tout lui appartient soit par la nouveauté des idées, soit par l'indépendance de ses jugements; que si l'on juge qu'il ait réussi, il tentera lui-même de diminuer le catalogue qu'il a dressé. Quant à ceux qui le mépriseront , il les abandonne au supplice de leur ignorance. Il viendra peut-être un temps plus digne de lui où la vérité triomphera.
Neuf ans après, Leibnitz parlait autrement de son livre; il écrivait à Vincent Placcius : « Methodus nova discendi « docendique juris , liber est effusus potius quam scriptus, « initinere, sinelibris, sine poliendi otio , alioquin fa- « cile credas , exactius quiddam à me potuisse dari : « prœterea multa sunt quœ nunc ne probo quidem. Quare « c|uod ais , in nonnullis te dissentire , non miror;
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« nam ego qiioque mutarem con pauca, si maie torna- « tum opus incudi reddere liceret. Scis ubi primus scri- « beudi calor deferbuit , nos nobis ipsis maturiore jam « judicio displicere. Sed et ainicis tune obsecutus sum , « qui festinatam licet scriptiunculam mihi notitiam mag- « norum virorum et favorem principum parare posse , « non ex vano conjecere. Sed et nonnuUa dixi quorum, « ne mine quideni pœnitet. Sed de fato libri, duduni à me c< pro derelicto habitî , non sum admodum sollicitus, nec « cuiquam ejus censori succenseo (i). » Ainsi ce n'est plus pour Leibnitz qu'un essai de jeunesse qu'il de'daigne et qu'il abandonne ; cependant il ne peut s'empêcher de remarquer qu'il y a nombre de propositions qu'il ne rétracte pas.
D'une méthode générale touchant les études théoriques, Leibnitz passa à un système de codification sur le Corpus juris. Il commence par déclarer (2) que le droit romain jouit en Europe d'une autorité nécessaire qu'il faut se garder d'ébranler, mais on doit corriger ses défauts. Il en a quatre principaux, *Mj3er/î?<?Va*^ defectus, obscuritas, confusio. Dans le corps du droit , on rencontre des lois tombées en désuétude -, sans les exclure, il faudra les noter avec soin \ on y cherche en vain des décisions sur d'importantes matières ; l'obscurité y règne souvent par l'ignorance où nous sommes des secrets de la langue et de l'histoire ; en-
(1) Tome6,pag. 4, édition Dutens.
(2) Ratio corporis juris reconcinnandi.
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fin la confusion résulte de la variété des ouvrages et des matières. Les conséquences sont déplorables : les docteurs sont plus souvent cités que les lois-, le droit est infini, incertain, incompréhensible, arbitraire , c'est l'antique chaos. Il faut remédier à ces inconvénients et à ces vices par une distribution nouvelle et méthodique du corps du droit j on conservera les textes dans leur pureté , on n'innovera que par la méthode , de façon que le nouveau Corpus juris ne supplante pas l'ancien , mais se mette à côté de lui pour l'éclaircir et en faciliter la pratique- Je n'entrerai point dans les détails. Leibnitz continua d'être préoccupé , dans le reste de sa carrière , des avantages d'une codification méthodique. 11 écrivait ceci à Kestner, en 1708 : Cogitavi aliquando, si jurisconsulti « célèbres Germanise studia communicarent , posse alii< ([uidconfici, quod postea domini non difficulter com- « probarent. Sed multi ex eorum numéro, quibus est « auctoritas , incertitudine juris in sinu gaudent tacite , « quod iode amplissimani et ditissimam habeant messeni « casuum pro amico. » Mais la suite nous fait voir que Leibnitz concevait non seulement la refonte du Corpus juris, mais même un code entièrement nouveau. « Ali- « quando velut tabulas quasdam brevissiraarum legum <( concepi animo, ad speciem decemviralium romana- « rum, in quibus simul eluceretaequitas et comprehensio, <( omni casuum varietate per rationum amplitudines tann quam indagine cinctas , ut nullum esset allegationis , « id est action is , exceptionis , replicationisque cujus- <' cun(jue caput . i ujus iundamtiiluni in iis tanquam in
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« albo prcctoris digito monstrari non posset (i). » 11 est donc vrai, les grands génies sont toujours obsédés de cette idée d'unité, et la poursuivent sans cesse: voilà Leibnitz qui , après Bacon , la reproduit -, dans l'ordre politique , César , Théodoric , Cliarlemagne et Napoléon veulent une unifornaité constante et durable. Croyons-en l'instinct du génie , nous sommes faits pour l'unité.
Le droit romain a souvent occupé la pensée de Leibnitz qui en a pénétré tout-à-fait l'esprit-, il a vu ses défauts et ses mérites; les vices du droit romain , tel qu'il se lit dans le Corpus juris , sont à ses yeux des répétitions innombrables, une infinité de dispositions inutiles que le temps et l'bistoire, dans leur cours, ont abrogées, quantité de fragments qui ne sont pas des lois et contiennent des définitions, des divisions, des étymologies, des digressions, des observations historiques et critiques qui appartiennent au savant et non pas au législateur 5 les discussions interminables des jurisconsultes pour savoir si dans tel ou tel cas on doit employer une action ou un interdit , et cela pour arriver toujours au même résultat, enfin les subtilités et le défaut de méthode (1). Voilà les défauts, mais les beautés sont aussi relevées. Ou sait communément que Leibnitz a comparé le droit romain à la géométrie et aux mathématiques pour la rigueur des déduc-
(1) Tome 4, 3' part., p. 204, édit. Duleus.
(2) De nœvis et emeudatione jurisprudeiitiœ romariBe , p. 232 et 233, tome 4> 3" part,, édit. Dutens.
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lions logiques ; mais on n'a pas fait assez attention que ce n'est pas une hyperbole échappëe à l'admiration d'un homme ordinaire : c'est le jugement réfléchi du rival de Newton. Voici le passage en entier : « Ego semper admi- « ratus sum scripta veterum jurisconsultorum romano- (( rum , qucccumque nobis sive in digestis illis , sive alibi, « velut ex naufragio tabulse pretiosae supersunt. Romani « in omni génère doclrinse Grœcis cedunt. Ab iis philoso- (( phiam , medicinam, studia raathematica mutuo sump- <( serunt, de suo vix quicquani magni momenti adjece- « runt j in una jurisprudentia régnant 5 hujus etsi semina « à Grœcis acceperint (1), inde tamen hortum excitarunt « amplissimum pulcherrimumque, eaque in re una, om- « nés populos , quod constet , vicerunt. Dixi srepius , <( post scripta geometrarum nihil extare quod vi ac subti- « litate cum romanorum jurisconsultorum scriptis com- « parari possit; tantum nervi inest , tantum profundi- « tatis. Et quemadmodum remotis titulis et cœteris ope- « ris integri indiciis, demonstrationem alicujusGeometrici « ex Euclide, aut Archimede , aut Apollonio regrc discer- « nas, et ad auctorera suura referas 5 adeo omnium idem « Stylus videtur , tanquam ipsa ratio per horum virorum )! ora loqueretur 5 ita jurisconsulti etiani romani sibi ge- « melli sunt, ut sublatis judiciis, quibus sententiae aut « argumenta distiuguuntur , distinguere stylum aut lo-
(1) Leibnitz veut ici parler des XII tables; mais elles ne viennent pas (le la Grèce.
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« quenlem Tix possis. Nec uspiam juris uaturalis pree- « clare exculti uberiora vestigiadeprehendas. Et ubi ab <v eo secessum est , sive ob formularum duclus , sive ex « majorum traditis, sive ob leges novas, ipsse consequen- « tise , ex nova hypolhesi seternis rectœ rationis dictainic( nibus addita, mirabili ingenio, nec minore firmitate dedu- « cuntur. Nec tam ssepe a ratione abitur, quam vulgo vi- « detur (i). » Ainsi les Romains, inférieurs aux Grecs sur tous les points , sont les maîtres de la jurisprudence; leur droit a la rigueur de la géométrie, et de même qu'on ne peut discerner si une démonstration géométrique appartient à Archimède ou à Eviclide , tant l'individualité s'efface pour faire place à l'uniformité de la droite raison, de même, dans la jurisprudence romaine, subsiste toujours sous la variété des opinions une doctrine uniforme et constante. Puis le droit naturel y laisse une empreinte profonde, et même, dans les détails infinis de l'originalité nationale, la raison finit toujours par se retrouver et reparaître.
Réfléchissons. Le génie de Leibnitz n'a-t-il pas, dans ces études discontinuées et reprises , agité les quatre questions fondamentales de la jurisprudence. Le premier besoin d'une tête rationnelle est de chercher la nature philosophique du droit : Leibnitz l'a fait , et a tiré le juste du sein de l'être et de Dieu. Puis , à son début dans la science , il promène ses regards autour de lui , et trace une méthode générale sur les études théoriques , une encyclopédie de
(i) P. 267 et 2G8, t. 4) 3'' part. , édit. Duteus.
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la scieuce , qui commence pour l'Alleuiagne une ère nouvelle. Ce n'est pas tout -, des sommités de la théorie il passe à la plus haute expression de la pratique, je veux dire à l'idée d'un code général. Enfin quel est le phénomène juridique qu'on rencontre à chaque pas dans l'histoire , et qui est le fondement européen de la science, si ce n'est le droit romain? Nul mieux que Leibnitz n'en a vu les beautés et les misères. Ainsi , philosophie du droit , méthode, codification , droit romain , voilà les sommités sur lesqîTéttés en passant s'est promené le génie de Leibnitz.
Quand riiomme rentre en lui-même avec; simplicité , il est consterné de sa faiblesse et de son néant : soa incurable impuissance lui fait une loi , pour avoir quelque valeur en quelque chose, de négliger toutes les autres, et de porter, comme a dit un conquérant, toutes ses forces sur un point donné. De temps à autre cependant il paraît quelques hommes qui nous consolent de cette humiliation, et quand un Leibnitz en face du monde physique et moral, répond à tout et suffit par son propre génie à toute la réalité, riiumanité peut s'exalter, et s'écrier avec orgueil : Ecce honio I