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CHAPITRE XT

THOMASIUS. WOLF, HEINNECCIUS.

Une nation n'arrive à son entier développement que par l'usage, la culture, les progrès et Téclat de sa propre langue. Si ses croyances et ses institutions religieuses sont fortes, si sa constitution politique est pour elle comme une seconde religion, si sa législation civile est non-seulement une création du pouvoir, mais une habitude de ses mœurs, il ne lui manquera plus, pour remplir le cercle entier de sa destinée, que de cultiver avec énergie sa propre langue et de produire une littérature. Les arts et la littérature d'un peuple ne sont pas un caprice, une fantaisie de l'esprit, un luxe de l'humanité, mais bien un développeinent aussi essentiel que tous les autres. Ils ne sont pas, comme on l'a dit, l'efiët de la nature humaine corrompue; mais ils sont au contraire les fruits précieux de la nature humaine civilisée. Or au commencement du

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dix-huitit-mc siècle, telle était la position de l'Allemagne, que sa foi religieuse était ferme, sa constitution politique et ses lois solides, ses mœurs antiques et indigènes; qu'enfin elle tenait en Europe le rang d'un grand peuple , mais qu'il lui manquait encore le dernier sceau de la civilisation : je veux dire la consécration d'une littérature originale qui achevât de lui concilier l'estime et l'affection de l'Europe.

Leibnitz, génie plus européen qu'allemand, s'était inquiété fort peu d'employer la langue de son pays : il écrivit en latin avec une noble médiocrité, en français, où son style est clair, noble et calme, témoin sa Théodicée. Tout grand génie a soif d'être entendu , et écrire en allemand au dix-septième siècle n'était pas le moyen d'être promptement populaire et de retentir en Europe.

Néanmoins la langue allemande avait pris de fort bonne heure une allure et un costume qui la caractérisaient. Dès le treizième siècle les mystiques avaient écrit leur philosophie en langue allemande (i). Tauler exerça une influence durable sur l'idiome national , qui se teignit de bonne heure de mysticisme et de couleurs bibliques. Luther, dont la théologie était positive et politique, avança les progrès de la langue par sa traduction de la bible dont s'inspira Klopstock, qu'étudièrent profondément Schiller et Goethe , et qui est restée comme le premier monument classique de l'idiome allemand. Voilà donc la langue du

(i) Voyc7. Frédéric Schlegel.

HEINNECCIUS, BACH. iSp

pays régnant dans les matières religieuses ; mais la langue latine dominait dans la philosophie et les autres disciplines. Les universités enseignaient en latin, et la dictature que Leibnitz étendit sur l'Allemagne et sur l'Europe ne profita pas à la langue allemande.

Du vivant même du contemporain de NeAvton, on vit paraître un esprit médiocre mais ardent, plus impétueux que solide, mais utile à la science par sa pétulance et ses saillies : c'est Chrétien Thomasius , dont le père fut un des maîtres de Leibnitz. Dans sa jeunesse il étudia avidement Grotius et Pufendorf , acquit une certaine habileté dans l'art de la parole et de la controverse , et conçut le projet d'innover dans la jurisprudence. Nommé professeur de fort bonne heure à Leipsick , il répudia dans l'enseignemient du droit la méthode des scolastiques , professa les doctrines de Grotius et de Pufendorf, et fit ses leçons en langue allemande. Cette dernière innovation est le plus grand service qu'il ait rendu à la science ; il introduisait ainsi l'idiome national dans les universités. Banni de Leipsick pour avoir calomnié Aristote et indisposé le clergé , il se rendit à Halle, où, comme au moyen âge, par la seule affluence des auditeurs qui se pressaient autour de lui , il fonda l'université de Frédéric , depuis si célèbre et si fertile. Par son ardeur infatigable et ses violentes disputes, il produisit dans la science universitaire une fermentation qui fut salutaire j mais il mêlait le sarcasme et l'invective à la polémique, dont il se servait souvent avec légèreté et hors de propos -, c'est un tort : la polémique

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personnelle est comme le duel ; il ne faut s'y commettre qu'à la dernière extrémité ; mais alors il faut en faire usa^c d'une façon décisive.

Esprit hardi, mais superficiel, ses nombreux ouvrages embrassent la jurisprudence, la théologie et la philosophie -, dans leur temps ils agitèrent les contemporains, mais leur utile niédiocrité ne les a pas sauvés de l'oubli-, cependant il importée l'histoire de la science de constater qu'elles étaient les théories de Thomasius, en droit naturel -, dans la première moitié de sa carrière il adopta le principe de la sociabilité établi par Grotius et suivi par Pufendorf : mais plus tard il appliqua au droit naturel le principe de sa morale, l'amour raisonnable. Voici sa doctrine en substance :

I. « Le juste est opposé au mal extérieur. Le bien « moral est ce qui ne succombe pas sous les efforts des « désirs intérieurs. Le décorum tient le milieu entre ces « deux états.

II. « Le droit naît de la liberté extérieure de la volonté. « L'obligation restreint la volonté et la liberté extérieure. (( Tous deux tendent au même but, mais de différentes '( manières.

III. « Tout droit est de deux sortes. Il repose, ou sur « des lois positives et des conventions avec les autres , ou « sur la propre nature subjective de l'homme. En outre, « tout droit n'a qu'un rapport extérieur sans en avoiraucun <( intérieur. L'obligation peut aussi avoir un rapport inté- « rieur au sujet, mais ce rapport est déterminé par les

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« règles delà morale, et non par celles du droit. Obéira « l'obligation intérieure rend l'homme vertueux, et obéir « à Tobligation extérieure le rend juste. Le droit posilif (( exige une communication et une publication extérieures. « La raison fait connaître le droit natm-el , quand on exa- « mine les choses avec calme et sang-froid. Dieu a gravé le « droit naturel dans le cœur de l'homme. Il est donc divin, « comme le droit positif est humain.

IV. « Le droit naturel contient plutôt des maximes que « des lois. C'est là une proposition propre à Thomasius <( et un défaut radical de son système de droit naturel. La « loi positive, dit-il, n'est pas considérée comme émanant « d'un instituteur, mais comme donnée par un domina- « teur. Or la raison abandonnée à elle-même n'a pas l'idée « que Dieu soit un roi , un maître qui inflige arbitraire- ',( ment des châtiments aux infracteurs du droit naturel . ((. Toutes les punitions qui ne sont pas infligées par la lé- « gislation positive ne portent qu'improprement ce nom • « car c'est un maître qui prononce vme punition propre- « ment dite, et qui l'applique visiblement. Les lois posi- « tives sont aussi publiées extérieurement, mais le philo- « sophe n'a aucune idée d'une publication semblable du « droit naturel. Il voit en Dieu plutôt un père donnant « ses conseils qu'un maître; la première idée engendre « une crainte raisonnable, l'autre en produit une servile. « Comme Dieu semble un père, un conseiller, un insli- « tuteur, et que la bonté ou la honte morale expriment « plutôt la vertu ou le vice en général , que la justice ou « l'injustice en particulier ; toutes les manières d'agir

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« prescrites par le droit naturel sont, (|uaiul on les ron- « sidt-re daprès leur nature morale, bonnes ou mauvaises « par rapport à l'ensemble du genre bumain. Le droit « naturel a donc le même caractère que la morale et re- « pose sur les mêmes bases qu'elle.

V. « Le principe du droit naturel n'est ni la volonté « divine, ni la sainteté des actions et leur conformité à « la volonté de Dieu , ni la conservation de la perfection <i humaine, ni le besoin d'observer les conventions ou « de maintenir la paix , ni la sociabilité -, mais le bonheur « de la vie humaine le plus grand et le plus durable pos- « sible. Ainsi le principe du bien moral est de se faire à <( soi-même ce qu'on désire que les autres fassent, celui du « décorum de faire aux autres ce qu'on désire qu'ils nous H fassent, et enfin celui du droit de ne pas faire aux au- « très ce qu'on désire qu'ils ne nous fassent point.

Telle est, s'il faut en croire Bùhle dans son Histoire de la philosophie (i), la doctrine de ïhomasius touchant le droit naturel. On le voit, avec un bon sens indécis et sans profondeur, parler tour à tour de liberté, d'ordre et de bonheur, sans pouvoir mettre la main sur le principe générateur. Il est inutile d'énumérer les ouvrages de Thomasius-, je citerai seulement un petit résumé assez net de l'histoire du droit romain : Delineatio historiwjtirisroma- 7iiet germanici. Hoffmann l'a réimprimé.

A Thomasius succéda un homme d'une autre portée,

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Wolf, qui rendit populaire la philosophie de Leibnitz, ia fit passer dans renseignement des universités, écrivit souvent en langue allemande-, qui, bien que toujours à la suite de Leibnitz, fut cependant quelque peu original par l'attention qu'il donna à la philosophie morale, et qui, mort en 1764, laissa une école qui dura jusqu'à 1781, époque de Tavénement de Kant. En jurisprudence, Wolf suivit entièrement Leibnitz : il réimprima la Nova methodus discendœ docendœque juHsprudentiœ , écrivit lui - même plusieurs dissertations sur la méthode, entre autres Dejurisprudentia civili in formam detnonsh'ativam redigenda , Specimina defiiiitionuin injure emeudatorum, puis De ralionibus leyalibits leynm. Quant au droit naturel, il le confondait entièrement avec la morale, et l'établissait sur ce principe : « Tu dois faire tout ce qui maintient ou accroît « la perfection de ton propre état et de celui des autres , « mais t'absteuir au contraire de ce qui rend ton état ou '< celui des autres plus imparfait (1). » De là une philosophie du droit et une politique tout en préceptes moraux et en maximes arbitraires.

On croirait volontiers qu'après Thomasius et Wolf, qui s'étaient servis delà langue nationale, cette innovation devait incontinent porter ses fruits^ mais le génie allemand rencontra sur sa route deux puissants obstacles : Frédéric et Voltaire. Frédéric , qui dans sa jeunesse avait étudié la philosophie de Wolf, se livra bientôt tout entier au génie

(1) Voyez Biihle, t. 4.

iG/f THOMASIUS , WOLF,

(ic la France et de Voltaire, qui avec ce puissant allié conquit l'Allemagne, et fit de Postdata comme son quartier jje'néral , si bien que l'Allemagne, qui cherchait timidement à se débrouiller, fut atteinte et blessée au cœur par les impitoyables sarcasmes des soupers de Sans-Souci , et quelque temps douta d'elle-même. Mais un poète solitaire qui puisait dans son cœur et dans la religion la force et la foi se mit à chanter Dieu et la patrie : Klopstock fit la Messiade et des hymnes nationales-, la Germanie tressaillit à ces accents patriotiques et sacrés. Après le poète, vint un philosophe qui , successeur de Descartes , changea la philosophie moderne, créa la langue métaphysique de l'Allemagne , qui est encore aujourd'hui sous le joug de ses formules : c'est Kant; et la patrie de Leibniîz naquit enfin à une littérature originale, en éclatant à la fois en hymnes patriotiques et sacrées, et en abstractions métaphysiques. Mais il faudra que ces révolutions aient agité la littérature et la philosophie, pour que la jurisprudence innove à son tour avec efficacité. Thomasius et Wolf ont pour contemporains et pour successeurs dans les universités des hommes qui continuent l'usage exclusif de la langue latine, se montrent clairs et réguliers, et doivent au bon ordre de leurs idées, qui sont fort ordinaires, leur réputation et leur popularité : Ileineccius et Bach. Ileineccius (i) eut une grande autorité en se faisant le rédacteur élégant de tout ce qui était connu de son temps; pour la

(i) Né en iG8o , mort en 1741-

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philosophie du droit, il résuma Grotius et Wolf"^ pour l'hisloiie, il écrivit l'histoire du droit romain et du droit }>ermanique; ses Antiquités, qui, par l'édition qu'en a faite Haubold , seront encore utiles long -temps, et doivent être considérées , avec son commentaire sur la ^o'\ Julia Poppœa., comme son meilleur ouvrage. Mais ses Éléments sur les Institutes et les Pandectes, qui plurent beaucoup par une clarté plus apparente que réelle , ont perdu toute valeur depuis les travaux et les découvertes de l'école historique. Toutefois, point d'ingratitude. Heineccius a servi la science par la facile élégance de son enseignement et de son style. Si aujourd'hui son esprit nous semble superficiel, ses contemporains le trouvèrent étendu; venant après Wolf, et avant Kant, il a fait tout ce qu'il pouvait faire.

Bach (i) a la même physionomie qu'Heineccius. Latiniste brillant , sachant du grec , il mêla la littérature à la jurisprudence , et fit la première histoire du droit romain qui fut accueillie comme classique. Il avait eu pour devanciers Jacques Godefroy, Schubart, Hoffmann, Brunquell, Heineccius; il les surpassa, et demeura, jusqu'à l'a vénement de l'école historique, le meilleur historien du droit romain. Son ouvrage est élégant et clair, mais sans profondeur ; il ne montre que les contours extérieurs et les apparences des faits ; c'est la plus pure et dernière expression de l'histoire du droit dans son enfance.

(t^ Ké en 1721, mort en lyôS.

)G6 THOMASIUS, WOLF, etc.

Cependant , comme de concert avec l'Allemagne , la Hollande continuait ses travaux -, ses universités florissaient par une succession de jurisconsultes consommés. Au commencement du dix- septième siècle Arnold Vinnius (i), plus tard Gerhard Aoodt, Schulting , qui s'attacha au droit anté-justinien, Bynkershoeck, soutenaient avec vigueur l'étude historique du droit romain, fidèles aux leçons de Cujas et du seizième siècle. Sans doute ce n'était plus l'éclat et la gloire de Grotius, car depiiis ce grand homme aucun jurisconsulte de la Hollande n'a été puissant en Europe ; mais cette continuité de travaux eflficaces alimentait la science, en attendant d'heureux changements.

(i) Né en i588, mort en 165-. Il était Allemand , mais il enseigna à Leycle.

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