DOMAT, D'AGUESSEAU
a-t-il imitées de Montaigne pour mieux les réfuter , ou par approbation? Au milieu des aigreurs de sa mélancolie religieuse , voyait-il tellement en dédain la science humaine, la raison du droit , les rapports sociaux, qu'il se plaisait à les dégrader par un scepticisme injurieux?
Mais Port-Royal produisit un véritable jurisconsulte, c'est Domat. Domat (i) , ami et presque élève de Pascal, n'hésita pas à faire découler le droit du christianisme, à ses yeux la forme la plus pure de la vérité sur la terre ; à enseigner dans ses Lois ciciles que riiomme est fait par Dieu et pour Dieu ; et dans ce dogme à la fois si simple et si profond, si clair et si mystérieux, où il plongea l'œil de la foi , il découvrit le monde, la société, ses lois, sa fin. Et, chose admirable ! il s'appropria la législation romaine comme une suite de ces principes sacrés j il se trouva que les doctrines des jurisconsultes , de ces élèves du Portique, passèrent sans effort au rang des conséquences naturelles du christianisme ; et ces fiers stoïciens , qui se croyaient des dieux sur la terre, ne furent plus, sous la plume de Domat , que les respectueux disciples d'un Dieu qu'ils avaient ignoré. On n'a pas assez remarqué cette conciliation merveilleuse des dogmes et des maximes de l'Evangile avec la sagesse altière de la jurisprudence romaine j à elle seule , elle est une création. Domat a été chrétien en législation comme Pascal a été chrétien en philosophie -, <^e fut l'enfant de Port-Koyal qui , par son jansénisme, voulait asso-
(i) Né en i6a5, mort en 1696.
cier la philosophie et la religion , et qui engendra une espèce de stoïcisme chrétien qui ne sut parvenir ni à la liberté absolue du Portique ni à la majestueuse hauteur du catholicisme.
Que fit effectivement Domat ? Il entreprit un système de droit civil. Prenant pour éléments les lois romaines , les ordonnances de nos rois , et les maximes de notre jurisprudence , il opéra sur des faits historiques et connus , et dogmatisa par la méthode. Mais , préoccupé de jansénisme , il confondit dans sa méthode la jurisprudence et la théologie; Grotius les avait séparées, Domat les mêla de nouveau. C'est dans la nature religieuse de l'homme qu'il cherche le droit et le principe de la sociabilité. De là l'unité de ses Lois civiles.) de là ce premier livre où la philosophie du droit se montre toute chrétienne. Quelle est , pour le jurisconsulte de Port-Royal, la première loi de notre nature ? C'est d'être fait pour Dieu. Et quelle est la seconde? Conséquence de la première, c'est que les hommes doivent s'aimer et s'unir entre eux parce qu'ils sont destinés à être unis dans la possession d'un bien unique qui doit faire leur commune félicité-, et Domat ne craint pas de prendre pour principe de sa philosophie du droit cette sublime théologie de Jean : « Ut omnes unuin sint, « sicut tu pater in me, et ego in te, ut et ipsi in nobis « unum sint (1). » C'est donc de l'amour divin que Domat fait découler la sociabilité. Ecoutons-le nous dire que
(1) Chap. 17, verset ix.