‹ Introduction générale à l'histoire du droitChapitre 35 sur 52 · GRAVINA · texte numérisé non relu

GRAVINA

L'Italie avait donné à l'Europe la science du droit. C'est au sein de l'opulente Bologne qu'avait éclaté la révolution scientifique du douzième siècle. Irnérius, Accurse, Bartole et les écoles italiennes avaient posé les fondements de la jurisprudence européenne. Au milieu des incertitudes et des agitations du quinzième siècle, où rien ne se fait et tout se prépare , Ange Politien commença à mêler la philologie à la science du droit-, enfin Alciat au commencement du seizième siècle fut à Bourges le brillant précurseur de Cujas. Mais la prospérité des universités italiennes ne survécut pas à Alciat-, le mouvement d'école finit avec lui, et la science ne s'appuya plus que sur quelques hommes. Sans doute, au commencement du dixseptième siècle, Pancirole , Menoch, Fariuaccio, Neri, Mérenda , Aléandre , Ps icolas Buonaparte , qui ne doit guère qu'à son nom l'honneur d'être nommé, méritèrent

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bien du droit à des degrés différents -, mais pour trouver maintenant dans la jurisprudence italienne quelque chose de neuf et de fécond, il faut aller à Naples, qui, pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle, eut quelques jurisconsultes et quelques ayocats illustres. Mais , remarquonsle, ils ne sortirent pas de l'université de JVaples, qui fut à leur égard ou indifférente ou hostile, et ils agirent seuls.

Vincent Gravina (i), qui vécut alternativement à Naples et à Rome, apporta dans la jurisprudence l'esprit le plus aimable et le plus heureux. L'aridité des affaires qui se débattent au barreau l'avait détourné de l'étude du droit -, mais l'amour de l'antiquité l'y ramena. Ses lectures étaient la Bible, le Corpus juris, Homère, Cicéron et Platon: c'est en science et en littérature le pain des forts. Dans un pareil commerce son esprit s'agrandit et s'orna, et il y gagna des vues étendues et un beau style, qualités qui distinguent ses Origines du droit civil (2) , où, s'appuyant des travaux de l'école française au seizième siècle, des recherches de Paul Manuce et de Sigonius , il mêle et fond ensemble sous de brillantes couleurs les traditions de l'histoire classique et de la philosophie platonicienne. Sans doute maintenant il est insuffisant pour l'histoire etpour la philosophie 5 mais il n'en a pas moins ses mérites et sa place dans son temps et dans la science. J'estime que les jurisconsultes de l'xVllemagne ne rendent point assez justice à l'étendue de son

(1) Né en 1664» mort en 1718.

(2) Originum juriscivilis libri très.

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esprit. En France on Ta défijjuré dans une informe traduction; il faut le lire en latin.

Le premier livre des Origines du droit civil expose les commencements de Rome, la suite de son histoire, sa jurisprudence, sesjurisconsultes,Justinien, le moyen âge, Irnérius et Bologne, Alciat et le seizième siècle. Dans le second Gravina remonte aux fondements delà société, aux principes de la justice, et traite rapidement les principales matières du droit civil. Dans le troisième il poursuit en exposant la suite des lois romaines (i).

Gravina nous représente l'homme comme soumis à deux lois : d'abord il est sujet de la loi universelle des êtres, qui l'entraîne par un mouvement irrésistible et une fatalité inévitable; puis il a conscience de lui-même par sa raison , et par sa volonté se crée personne libre au milieu du torrent des choses qui voudraient l'emporter. « Lex c( promiscua tam longe lateque discurrit , ut ambitus hu- <( jus immensitatem , omnia continentem , resque singulas « eodem anibitu compreheusas, involvat atquc circumeat, (( ipsumque hauriat hominem qui conimuni bac lege ir- « retitur , prœter legem peculiarcm naturœ illius , quœ in « cogitando versatur (2). » La loi commune, la loi de l;i nature nous enveloppe ; elle entraîne l'homme, qui n';i pour se sauver de cette pente universelle ([ue sa pensée.

(i) Outre ses Origines , Gravina a écrit sur la juiispnulence un livre De roniano iniperio , des opuscules et des discours. (2) Orl^inum lib. 2, cap. i.

Gravina examine ces deux lois l'une après l'autre : d'un côté c'est le monde avec son éternelle harmonie , que rien ne peut troubler , et que des crises passagères ne déconcertent pas ; de l'autre, l'homme au milieu de toute cette vie qui lui est étrangère , et qui dure sans se connaître , seul pense, se distingue de ce qui l'enserre, reconnaît gravée dans son cœur une loi qui lui est propre, et se trouve ainsi personne morale et responsable. « Quamob- « rem in hac universitate rerum solus homo est culpse « capax , quia solus homo peculiarem accepit naturam « seorsum a rébus corporels aliis, ac solus legem subit ((. prœcipuam , naturœ mentis congruentem, sejunctam- « que a lege communi rerum aliarum -, unde secum solus « ipse dimicat, quum duabus discrepantibus inter se legi- « bus horsum illorsum pellatur-, solus denique culpam « incurrit, quando lege corporis abducitur a lege mentis , « quae, utpote hominis propria , débet ei unice imperare, « perindeatque lex corporis naturae corporum dominatur « universœ(i). )) Qu'on juge si Gravina manquait d'intelligence pour les choses philosophiques.

Après le brillant académicien des Arcades, qui se partageait entre la jurisprudence et les lettres, composait des vers et des tragédies, éleva Métastase, et dont la vie fut heureuse et riante, nous rencontrons un homme malheureux et grand, d'un génie profond, d'une destinée sombre et amère, Vico, qui ne se soutint au milieu de ses disgrâces

(1) Lib. 2 , cap. 4-

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que par la conscience de lui-même, et qui vécut inconnu de tous, devant être immortel. Après avoir publié ses deux premiers ouvrages , il se présenta au concours pour une chaire de droit dont il fut repoussé par les professeurs sesjuges*, mais, sans se décourager, il continua ses travaux. « Voilà, dit-il dans sa vie, ce qui prouve queVico est né <( pour la gloire de Naples et de l'Italie. Il venait de perdre « tout espoir d'avancement dans sa patrie -, un autre au- « rait dit adieu aux lettres, se serait repenti peut-être de « les avoir cultivées : pour lui, il ne songea qu'à compléter « son système, h

Vico a écrit sa vie. C'est une confession naïve -, il raconte ses études et ses disgrâces , le développement et les progrès de son esprit , ses premiers essais , comment il conçut son système et sa. Science nouvelle, monument sublime et bizarre, qui porte la vive empreinte des formes et des couleurs du moyen âge, et qui, jeté au milieu du dixhuitième siècle , fait à la fois de Vico le chantre des traditions antiques et le précurseur de la science nouvelle (i).

Au commencement du dix-huitième siècle Descartes régnait en Italie , et avec lui le mépris et l'oubli de l'histoire ^ inévitable conséquence des abstractions de Tidéa-

(i) M. Michelet , par son élégante traduction , a fait connaître Vico enFrance. Peut-élre doit-on regretter qu'il n'ait pas cru devoir traduire dans leur intégrité la vie et l'ouvrage de A ico, dont l'originalité se prèle peu aux extraits et aux coujiures.

lisme, témoin Descartes, Malebranclie et Fichte. Vioo vint rétablir l'histoire dans ses droits et la réconcilier avec la philosophie *, unir les idées et les faits, faire descendre ce qui est de ce qui doit être , expliquer les actes de l'homme par les lois de sa pensée, voilà l'ouvrage de Vico. Il s'inspira de Platon et de Grotius , de Tacite et de Bacon -, mais surtout Grotius , parmi les modernes , le frappa et fut comme son point de départ : « Grotius , dit-il dans sa « vie , enferme dans son système de droit universel la phi- « losophie et la théologie , en les appuyant toutes deux « sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux^ et sur celle « des langues. » Grotius, que nous avons vu en effet soupçonner l'union nécessaire de la philosophie et de l'histoire , fut donc l'antécédent de Vico , car tout homme , quelle que soit son originalité , part d\m antécédent et commence par avoir un maître. Exposons rapidement les idées fondamentales de Vico.

Ce qui précède et produit tout, c'est l'esprit et la pensée : l'esprit de l'homme produit l'idée, la volonté de l'homme produit le fait. L'idée et le fait partent du même centre : donc il doit y avoir entre le fait et l'idée analogie etharmonie nécessaire , ou , commeparlent aujourd'hui Hegel et son école, identité de la nature humaine et de l'histoire. L'homme au début du monde et de la vie ne réfléchit pas : il voit et il agit, il est instinctif et spontané; ou , pour employer la phraséologie même de Vico , l'homme commence par le certain et finit par le vrai. D'abord il croit et il agit, puis il réfléchit et juge. L'histoire est conforme à cet ordre. L'homme au début du monde se sent faible, isolé , lève

igo GRAVINA ,

les yeux au ciel, et croit à la providence et aux dieux. Cette idée le préoccupe tout entier et caractérise l'âge divin. A cette époque du monde l'homme se croit en communication immédiate avec Dieu, et la théocratie gouverne. Mais peu à peu les puissants , les hommes forts et supérieurs, ont rassemblé autour d'eux non seulement leurs enfants, mais des hommes faibles et timides , qui, pour être protégés, se font les esclaves et les serviteurs des forts , famuli, familia (i). C'est l'âge héroïque , où l'élite de l'humanité constitue une aristocratie nécessaire. Mais les puissants aljusent de leur autorité et descendent du pouvoir au despotisme. D'un autre côté, dans le cœur des hommes faibles qui avaient demandé protection monte le sentiment de la dignité humaine , de la liberté, et pendant que les uns se gonflent en tyrans , les autres s'élèvent en hommes libres. Alors combat, lutte, démocratie j puis monarchie, qui,par ses oscillations harmoniques, concilie les droits et tempère les extrêmes.

Voilà l'histoire du monde : pour chaque peuple pris séparément, il aura trois principes; il honorera les dieux, aura des mariages solennels, et ensevelira les morts. Tel est , pour le génie religieux et mélancolique de Vico, le triple principe de la société humaine.

Je n'analyserai point Vico , qui commence à être bien connu -, je relèverai seulement sa théorie du droit naturel ,

(i) C'est ici que Vico difTère avec raison de Bodin , qui ne voit dans la famille que les enfants du père.

où il est en contradiction avec Grotius, Selden et Pufendorf. Il a beaucoup étudié ses trois devanciers ainsi que Bodin. Il sent qu'il continue leur ouvrage avec plus de force et de grandeur. Il leur reproche de fonder le droit naturel sur l'abstraction de la raison humaine plutôt que sur la volonté de la divine providence réalisée par l'histoire et l'accord des nations. Il préfère le témoignage historique, parce que ce témoignage devient une conséquence naturelle de ses principes c-hrétiens , et qu'il y trouve l'inestimable avantage de rattacher l'histoire à la théologie catholique-, mais il a échappé à Vico que Grotius ne récuse pas l'histoire, puisqu'il s'en appuie à chaque pas, mais que, voulant trouver la source philosophique du droit, il devait aller à l'esprit humain, cause suprême et dernière des actions humaines. Vico , jurisconsulte et théologien , fait découler le droit de la religion -, pour lui , comme dans l'ancienne Rome , jurisprudentia est reruin hiimanariim et dwinarum scieutia ; il fait entrer le monde sous la formule du droit et soumet le droit à la religion.

Dans la Science nouvelle, que de vues sur la philosophie et sur l'histoire I que de pressentiments féconds ! Qui le premier a montré les grands hommes comme les représentants et les symboles des idées delà nature humaine? C'est Vico. Qui a reconnu l'autorité du sens commun en l'opposant à l'abstraction philosophique , et fondé ainsi réclectisrae moderne? Vico. C'est lui qui a comme deviné les travaux et les idées de l'Allemagne , de Wolf , de Niebuhr et de Hegel. Car il a dit sur Homère tout ce que Wolf plus tard a étayé des ressources d'une ingénieuse philologie.

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