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un sentiment de plaisir, avec rien de pathologique : l'estiine, qui s'adresse toujours aux personnes, et jamais aux choses, résulte entièrement du jugement moral , et non de ce qui peut exciter notre sensibilité , la ravir à l'enthousiasme ou la faire descendre à la compassion.
Autre conséquence. Si l'homme doit suivre la loi pour elle-même , en vertu du jugement de la raison , on ne saurait faire un précepte obligatoire de l'amour, soit envers les hommes, soit envers Dieu. L'amour divin, qui tend à rendre aussi pure que possible la sensibilité humaine, tend à élever l'homme à la sainteté^ mais ici-bas Thomme, d'après sa législation morale, est fait pour la vertu, qui est un combat, et non pour la sainteté, qui est une purification et une harmonie.
Le devoir, voilà la loi de l'honmie. jMais où donc est sa racine? Dans la personnalité, c'est-à-dire dans la liberté et l'indépendance où est l'homme du mécanisme de toute la nature. L'homme étant libre, l'humanité est sainte et sacrée dans sa personne; il est son but à lui-même, ne relève que de lui, libre qu'il est au milieu des choses et libre devant les autres libertés.
La loi morale doit donc uniquement déterminer la volonté pure; mais la raison pratiqué cherche encore un but et un objet sous le nom de souverain bien. Or de quoi se compose le souverain bien? De deux éléments, vertu et bonheur. Pour qu'il soit complet, il faut que l'homme mérite d'être heureux et qu'il le soit : s'il le mérite et ne l'est pas , sa nature souflVe, sa destinée n'est pas remplie ; s'il paraît jjeureux sans qu'il le mérite, ce n'est qu'une
illusion et un mensonge. Bonheur et vertu sont donclesdeux éléments nécessaires du souverain bien. De ce point de vue il est aisé à Kant de faire le procès aux deux théories incomplètes des épicuriens et des stoïciens -, et il montre que le souverain bien est dans l'alliance du bonheur et de la vertu, et non pas, suivant Zenon , dans la vertu isolée, ou , selon Épicure, dans le bonheur sans vertu. Mais cette association de la vertu et du bonheur se trouve-t-elle icibas? Non; et, pour la réaliser, il faut à l'homrne intelligent la continuité de l'existence, et un monde futur : donc notre âme est immortelle. Voilà l'immortalité venant après la liberté , comme seconde conséquence, comme second postulat.
Mais pour répartir avec justice le souverain bien , pour donner le bonheur à la moralité, il faut un juge, une cause : donc Dieu est, car il est nécessaire à l'accomplissement du souverain bien.
Nous avons une loi, donc nous sommes libres. Le souverain bien ne se réalise pas sur cette terre, donc notre âme est immortelle. Il faut une cause pour déterminer et répartir le souverain bien, donc Dieu est.
Liberté, immortalité de l'âme, existence de Dieu, trois conséquences qui se tirent de laraison pratique. Kant dans ses résultats est d'accord avec le christianisme , et il proclame avec joie cette harmonie de sa philosophie avec la morale de l'Evangile.
Voilà en substance les principes élémentaires de la raison pratique. Depuis long-temps les successeiurs de Kant ont relevé la faiblesse et l'originalité de sa morale.
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Elle est faible en ce qu'elle scinde l'uuité delà raison par la distinction de la raison spéculative et de la raison pratique. Kant y a tellement insisté, qu'en mettant en opposition la raison pratiquée! laraison spéculative, il donne la préférence à la raison pratique, parce qu'elle met la raison spéculative sur la trace de vérités que sans elle cette dernière n'aurait pas trouvées. Mais la raison est une^ et ses lois ne changent pas suivant les applications.
La morale de Kant est originale en ce qu'elle subsiste par elle-même et n'est pas une conséquence. C'est comme un royaume à part-, c'est le code du devoir sauvé des abymes du scepticisme. Kant a pris soin lui-même d'en résumer les préceptes dans ces vers de Juvéual qu'il citait souvent.
Esto bonus miles , tutor bonus, arbiter idem Integer ; am])iguae si quando citabere testis Incertaeque rei , Phalaris licet imperet , ut sis Faisus , et admoto dictet perjuria tauro , Summum crede nefas animam praeferre pudori, Et propter vitam vivendi perdere causas.
Et il termine son livre par ces mots sublimes : « L'homme a le ciel étoile sur sa tête, et la loi morale dans son cœur.
De la morale allons au droit. La liberté de l'homme est trouvée , par voie logique il est vrai , et c'est un tort : car la liberté humaine ne saurait être une conséquence , un postulat, mais bien résulter d'une vue psychologique directe, d'une intuition pure. Mais eniin , la liberté trouvée, Kant en fait la base de sa métaphysique du droit (i).
h) Metaphisibcht Anfansgriinde der Iltclitslehie. %" aullage, 179S
Quand rhomme fait une action en vertu de sa liberté, cette action tombe à la fois dans la légalité et dans la moralité : dans la légalité, par sa conformité à la loi^ dans la moralité, par le secret et la nature des motifs qui l'ont déterminé. La conformité de l'action à la loi objective du devoir, voilà qui est juridique; la nature des sentiments et des motifs de l'agent , voilà qui est moral.
L'obligation est donc la véritable expression du droit ; elle n'est autre chose que la nécessité d'une action libre sous l'empire de la loi, ou , pour parler la langue de Kaut dans toute sa rigueur, sous Vimperatif catégorique de la raison. Mais cette formule n'en dit pas plus que le mot de loi. Les formules ont à la fois quelque chose de salutaire et de nuisible: elles sont utiles parce qu'elles retiennent la pensée sous des formes sévères et l'empêchent de s'échapper; mais aussi elles tiennent l'esprit en échec par leur immobilité, et nuisent parfois à l'intelligence du fond même des choses. Il ne faut donc ni les proscrire, ni les vénérer outre mesure; ou doit ne pas y tenir, et, quand il le faut , savoir les briser.
Nécessité de l'action , liberté de l'agent, voilà ce qui caractérise l'obligation. Qu'est-ce que l'action? c'est le fait d'un homme libre. Qu'est-ce que l'agent, la personne? c'est le sujet susceptible d'imputabilité , c'est-à-dire responsable de ses actions.
A la différence de la personne, la chose est ce à quoi on ne saurait rien imputer ; destituée de liberté, elle est irresponsable.
Yoilà le droit quise dégage et paraît. Quel est-il suivant
la définition littérale de Kant : « Le droit est l'ensemblr (( des conditions sous les(iuelles la volonté d'un homme " se met en rapport avec- la volonté d'un autre homme <( sous la loi générale de la liberté. » Démembrons la définition , nous y trouvons liberté et rapport. L'homme est libre, voilà la racine du droit; l'homme a aflaire à des hommes libres comme lui , en voilà la forme et le drame.
Quelle est la conséquence de la liberté? c'est le droit de résistance et de contrainte; c'est-à-dire que, nous sentant libres, nous avons le droit de faire respecter notre liberté : la raison exige impérieusement cette sanction.
Au droit répondent les devoirs. Kant lesdistribuc sous les divisions d'Ulpien, que nous avons déjà vues adoptées par Leibnitz. Sois un honnête homme, honeste vive; ne fais de tort à personne , nemineni I<sde; vis dans un état tel que chacun soit assuré du sien contre les autres , suit m c ni que tinhue.
Les droits et les devoirs constituent les rapports des hommes entre eux. De l'homme à Dieu il n'y a que des devoirs et point de droits. Il ne saurait y avoir de rapports juridiques entre l'homme et des êtres qui n'ont ni droits ni devoirs j mais de l'homme à l'homme il y a égalité de nature, de devoirs et de droits.
Je ne saurais entrer dans les détails de la mclaphysiqtie du droit , où Kant est loin d'avoir la même supériorité que dans ses critiques de la raison pm-e , de la raison pratique et du jugement. Il connaît mieux l'homme psychologique que l'homme social et politique; et opposer à des idées souvent plus bizarres que fécondes des propositions cou-
traires nous entraînerait dans les questions les plus spéciales de la philosophie du droit : ce serait mettre dans un ouvrage un autre ouvrage. J'esquisserai seulement les principales divisions de Kant.
La jurisprudence se partage en droit privé et en droit public , qui se subdivise en droit national, droit international, et droit cosmopolite.
Dans le droit privé, Kant examine successivement l'acquisition , la possession, la propriété, le droit réel et le droit personnel. Dans cette dernière partie il établit parfaitement les rapports et les devoirs réciproques des parents et des enfants -, au contraire , ce qu'il dit sur le mariage même est entaché d'un certain matérialisme.
Pour le droit public , Kant reconnaît dans l'état trois pouvoirs : le pouvoir législatif et souverain, le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire.
Les attributs et les droits des citoyens sont la liberté , c'est-à-dire la faculté de n'obéir qu'aux lois auxquelles ils ont consenti ; l'égalité civile, l'indépendance civile. Kant fait d'un contrat primitif le fondement de la société.
Les sujets ne doivent pas raisonner sur l'origine du pouvoir : à l'oppression ils peuvent opposer la plainte, mais jamais la résistance.
La constitution d'un état ne doit jamais prévoir le cas possible de résistance.
Les changements dans une constitution peuvent être nécessaires, mais ils doivent venu" du prince pai* voie de réforme, et jamais du peuple par Tinstrument terrible des révolutions. Ici Kant déplore avec une indignation amère
la destinée dcCliarlesI'^'^ et de Louis XVI. Il appelle le régicide un crime qui reste toujours, que rien ne saurait eflacer, crimen immorlale, inexpiahile j c'est un de ces péchés que les théologiens déclarent impardonnables, soit dans ce. monde , soit dans l'autre.
Toutefois, quand la révolution a éclaté, il faut obéira la constitution nouvelle.
Arrivé à la théorie de la pénalité , Kant puise le droit de punir dans la seule justice. L'homme doit être puni parce qu'il a failli , et non pas en vertu de l'utilité que lui-même ou la société peut retirer de sa punition: car on ne saurait se servir de l'homme comme d'un moyen terme pour arriver à un résultat. L'homme est son but à lui-même*, on doit le trouver punissable avant tout ; la loi pénale est un ordre de la raison (i).Les peines doiventrépondre au crime^ et dans l'espèce de talion rationnel qu'il établit, Kant trouve juste que le meurtrier soit puni de mort. On n'a pas encore rencontré, dit-il , un assassin condamné à mort qui ait pensé que la peine fut trop grande, et qu'on lui fît tort. Il s'attache ensuite à réfuter l'argument de Beccaria qui regarde la peine de mort comme illégitimie parce que personne n'a pu donner son consentement à ce qu'on lui ôtât la vie.
iVous ne suivrons pas Kant dans le droit international et le droit cosmopolite, où il finit par le vœu d'une paix universelle. 11 y passe lui-même trop rapidement pour y
(i) Das StrafgeseU isl eia calejjoiiscliei laipeialif, p. 22(j.
laisser des traces profondes, et s'est même excusé en quelque sorte, à la fin de sa préface, d'en parler avec si peu de détail.
Tel est en raccourci l'ouvrage que Kant consacra à la jurisprudence. Il composa ensuite sa Tugend-lelire , c'està-dire sa doctrine de la vertu, qui, avec l'ouvrage dont nous venons de paElÊr.,ccmipose ce qu'il appelait la métaphysique des mœurs , côté juridique et côté moral.
En donnant à la partie morale de la philosophie une existence indépendante, Kant réveilla le sentiment du droit. Cette raison pratique , cette morale qui subsistait par ellemême , convenaient parfaitement à la jurisprudence , qui retrouvait comme un autre stoïcisme dans cette liberté logique et cette sainteté de l'individu que Kant avait sauvées avec efi'ort du gouffre de son idéalisme. Ses doctrines morales et juridiques furent bientôt enseignées dans toutes les universités •■, traduites en manuels , elles y régnent encore en partie j et non moins en jurisprudence qu'en philosophie , Kant a succédé à Leibnitz.