‹ Introduction générale à l'histoire du droitChapitre 44 sur 52 · SYSTEME DE M. HEGEL · texte numérisé non relu

SYSTEME DE M. HEGEL

Kant avait donc réveillé le sentiment du droit -, par sa psychologie morale il avait exalté dans l'homme le sentiment exclusif de sa personnalité, de sa nature propre, et des lois subjectives de sa conscience et de sa pensée. Fichte vint après lui poursuivre cet idéalisme et le pousser à bout. A ses yeux non seulement l'homme imprime ses lois au monde , mais il l'absorbe , et ce qui semble hors de lui n'est plus qu'une façon d'être de sa propre nature. De cette apogée de l'idéalisme, Fichte étudia tout ce qui relève de la conscience, et par conséquent le droit. Nous ne pouvons ici examiner son Droit naturel, et nous exposerons ailleurs (i) ses théories , où , tout en marchant

(i) Nous nous sommes fait une loi , dans celte Introduction , de ne pas nous arrêter aux philosophes qui n'ont point exercé d'influence sur la science du droit proprement dite. Voilà pourquoi nous n'avons point parlé des doctrines de ITohbes , contemporain de Gvolitis. Par la même

26o PHILOSOPHIE DE LA NATURE ,

dans les voies de Kant, il le laisse derrière lui , et dépose

rempreinte durable d'une observation sa^jace , subtile et

profonde.

Cependant, arrivée aux dernières limites de Tidéalisrae, la philosophie se retourna, et de l'homme revint à la nature. Schelling dans sa vaste pensée embrassa tout ce qui existe hors de l'homme , tout ce qui est extérieur , objectif, le monde physique et le monde moral. Ses disciples se partagèrent le panthéisme de leur maître : les uns se jetèrent dans l'étude de la nature, les autres portèrent la main sur l'histoire. A la tête de ces derniers nous rencontrons M. Hegel.

La philosophie de la nature , appliquée au droit par M. Hegel , a maintenant , dans la jurisprudence positive et dans l'histoire même du droit, un représentant , M. Gans. JN'ous ne saurions donc renvoyer à un autre temps de parler du système même , dont la profondeur et l'étendue , la rédaction brève, les formules tranchées, rendent l'intelligence et l'exposition difficiles : car nous sommes séparé de la pensée de l'auteur par une langue et une civilisation étrangères ; nous ne l'avons point entendu -, et nous n'avons, pour entrer en commerce avec lui, qu'un livre court, sans développements , muet.

raison, nous mentionnons seulement le système de Fichte, successeur de Kant; mais ailleurs et plus tard nous nous occcuperons de Ihistoire spéciale de laphilosopie du droit , et nous exposerons alors les systèmes qu'aujourd'hui nous devions omettre.

M. Hegel 5 dans son Encyclopédie (1), met la science du droit dans le domaine de la philosophie. Il partage son Encyclopédie en trois parties principales : la science de la logique , la philosophie de la nature , la philosophie de l'esprit. Dans la science delà logique, il examine les lois de l'être , de la substance et de l'homme , en tant que sujet qui conçoit et qui connaît. La philosophie de la nature se partage en mécanique, physique et organique. La philosophie de l'esprit s'occupe d'abord de l'esprit subjectif; là anthropologie, phénoménologie, psychologie: ensuite de l'esprit objectif; là , théorie du droit : enfin de l'esprit absolu •, là , théorie de l'art , de la religion révélée et de la philosophie. En 1821, M. Hegel publia séparément les principes de sa philosophie du droit (2). En voici les traits principaux.

La science philosophique du droit a pour objet l'idée , la conception et la réalisation du droit.

L'idéal du droit est l'objet de la science-, cet idéal tombe dans la conception subjective et les développements individuels-, en d'autres termes , dans la science du droit il y a à la fois l'idéal objectif de la science, puis la perception subjective de la science même.

La science du droit est une partie de la philosophie.

(1) Encyclopœdieder pbilosopblschen Wissenscliaften iin Gninclrisse. ;£*= ausgabe. Heidelberg, 1827. La première édition date de 1817.

(2) 11 a intitulé son ouvrage : Grundlinien der Pbiloso[)liie des Reciitt^ et Nalurrecbt und Stratswissenschaft ira Grundrisse.

Le di'oit est positif, surtout par la forme, c'est-à-dire par la vigueur cpi'Jl a dans l'état , et cette force de loi dont il est revêtu est le principe même qui conduit à sa connaissance, c'est-à-dire à la science positive du droit.

Mais quel est le sol sur lequel le droit prend racine? C'est l'intelligence, et son point de départ est la volonté, qui est libre : c'est par la volonté que nous pratiquons le droit, que nous lui donnons une forme, que nous l'amenons à la vie, à la réalité, au drame.

Si le droit est à la fois la forme et la substance de la liberté, qui a conscience d'elle-même, il doit suivre nécessairement que le droit est quelque chose de sacre.

Le droit posé comme développement de la volonté, la volonté est immédiate, spontanée, sort d'elle-même, et se produit dans le monde extérieur par la personnalité : ce premier moment forme la sphère du droit abstrait.

Dans le second moment de son existence, la volonté se replie, rentre et se refléchit en elle-même; du monde extérieur, elle est rentrée dans la subjectivité de la conscience: ce second moment forme la sphère de la moralité.

L'unité de ces deux moments constitue la réalisation du bien dans la volonté réfléchie et dans le monde extérieur , et forme la sphère de la moralité, non plus purement subjective, mais objective, sociale, historique (i).

(i) M. Hegel ojn ose à nwralitàt sittUchksit deux mois souvent eainluyt'S dans le même sens ; nous ne pouvons, dans noire lanj^ue , faire sentir l'opposi lion ((ue par l'adjonetion d'une épilbèlt.

Cette moralité historique se réalise :

Par la famille 5

Par la société civile^

Par l'état -,

Par l'histoire du monde, qui n'est en réalité que la plus haute expression du droit.

L'homme est personnel. Dans la personnalité, l'homme, bien que bornéetfinide touslescôtés, sesent infini , universel et libre. La personnalité contient la capacité du droit; c'est parce que l'homme est personnel, qu'il est un sujet juridique. De là le précepte oblif^atoire : Sois une j}ersonne , et respecte les autres comme des personnes.

La personne doit, pour se réaliser comme idée, se développer dans une sphère extérieure de liberté. Alors elle se distingue de tout ce qui n'est pas elle •, ce qui n'est pas elle, cet extérieur qu'elle rencontre , elle le voit sans liberté , sans personnalité , sans droit; c'est pour elle une chose.

La personne a le droit de mettre sa volonté dans chaque chose , qui par là devient sienne : c'est le droit absolu d'appropriation de l'homme sur les choses.

De là possession et propriété. Qu'est-ce que la possession? le fait matériel de la détention, sous le rapport des besoins physiques de l'homme. Mais n'y a-t-il pas autre chose? Il y a la propriété, qui est le rapport de la volonté libre et personnelle avec des choses qui ne sont ni libres ni personnelles , qui attendent un propriétaire. La j>ossession est le fait, la propriété est l'idée; et le fait ne serait rien sans le témoignage de l'intelligenee, qui déclare riiomme propriétaire, et proclame le droit.

Mais l'homme n'est pas seulement en contact avec les choses, il est en rapport avec les personnes libres et volontaires comme lui : de là les contrats ; théorie des contrats.

Dans ses développements la volonté s'égare souvent : de là l'injustice, le dol, la violence, et le crime.

Du droit pur M. Hegel passe à la moralité. C'est là l'empire de la conscience subjective; il le parcourt , le décrit ; examine successivement le bien et le mal, le devoir , la conscience, qui doit toujours vouloir ce qui est bien en soi.

De la moralité subjective il faut aller à la moralité objective, sociale, historique.

Quelle est la première forme de cette moralité concrète, cette mise en scène de la liberté humaine? C'est la famille.

La famille a trois développements et trois faces : le mariage, qui en est la base, et dont l'essence, par respect pour la liberté humaine, est la monogamie -, la propriété, qui est le patrimoine de la famille ; l'éducation des enfants, qui ont le droit d'être nourris et élevés, et qui amènent la dissolution de la famille par voie de succession. Ainsi le mariage est comme le premier acte de ce drame-, le patrimoine de lafamille en est comme le théâtre ; l'éducation des enfants est le but -, et la succession , qui vient après la mort, est le dénouement.

De la famille riiumanité passe à la société civile : car à côté d'une famille en vit une autre, puis une troisième. Quels seront les liens , la cause d'aggrégation entre ces familles? Les besoins à satisfaire, les besoins satisfaits, le

travail, l'échange des produits. Alors la propriété sera protégée par le droit devenant loi. Ici l'expression allemande das Gesetz , loi, fait très bien ressortir la difïérence du droit à la loi -, das Gesetz (i), ce qui est posé , établi par les hommes, qui tirent la loi des entrailles mêmes et de la substance du droit , idée nécessaire de la nature humaine. Le loi est ce que les hommes choisissent , lex , posent et établissent, Gesetz ^ mais Taction sociale ne saurait opérer que sur le fonds fourni par la nature humaine, le droit.

Le droit exprimé sous la forme de la loi a pour effet nécessaire la justice rendue et distribuée. La police , c'està-dire l'ordre et la corporation , réglemente cette société civile.

De cette aggrégation de familles sort l'état , qui est la réalisation de la volonté et de la liberté humaine dans sa plus haute expression. L'état a un organisme intérieur, théorie du droit politique interne ; l'état a des rapports extérieurs , théorie du droit politique externe.

De l'état, des rapports extérieurs des états entre eux, Hegel passe à l'histoire du monde, quiest la plus haute formule du droit.

La substance de l'esprit universel, qui dans l'art est image et spectacle j dans la religion, sentiment et représentation j dans la philosophie, pensée, pensée pure.

(i) Vient de seizen, poser, établir.

se développe dans l'histoire du monde, comme résultai

vivant et intelligent de tout ce qui est extérieur.

L'histoire du monde n'est pas le résultat d'une fatalité aveugle et sans intelligence, mais le développement libre et nécessaire à la fois des moments , c'est-à-dire des idées constitutives de la raison, l'éradiation de l'esprit universel.

L'histoire de l'esprit est tout entière dans ses actes , car il n'est que ce qu'il fait, et son fait est de saisir luimême en se développant.

Les états , les peuples et les individus représentent dans ce développement de l'esprit du monde un principe déterminé qui les constitue, les limite, dont ils ont conscience et qui fait leur vie.

Un peuple n'existe dans riiistoire du monde que pour représenter une idée nécessaire : c'est son époque. Alors, pendant le temps où il est l'agent de ce développement de l'esprit universel, les autres peuples sont contre lui sans force et sans droit, leur époque est finie, et ils ne comptent plus dans l'histoire du monde (i).

A la tète de ces missions historiques sont des indivi-

(i) DiesesVolk*st in derWeltgeschicbte fur dièse Epoche, nnd es kani> in ilir nur einmal Epoche maclien, das herrscheiide. Gegen diss sein al>solutes Recht, Tràgerder gegenw.xrtigtn Kntwickeliingsslufe des VVellgeistes zu sein , sind die Geister dcr andtin \'alker rechllos , und sie ^ wie die, dereii Epoche forhey ist , za:h'eii nicht iiithi lu der Wtltge»^ chichte. ( Hegel , Katuireclit , p. 347. )

dus qui les accomplissent sans les vouloir et les comprendre.

Les idées concrètes , les idées des peuples, ont leur racine, leur vérité et leur précision, dans l'universalité absolue.

Quatre principes constituent le développement de l'esprit du monde.

Le premier , c'est-à-dire la manifestation immédiate de l'esprit universel , fut la substance , c'est-à-dire la forme identique et substantielle dans laquelle l'unité reposait comme ensevelie dans son essence.

Le second principe est la conscience de la substance, qui produit le sentiment, l'indépendance, la vie et l'individualité sous la forme du beau moral.

Le troisième principe est le développement plus profond de la conscience qui se pose dans l'opposition d'une universalité abstraite et d'une individualité plus abstraite encore.

Le quatrième principe commence par la destruction de l'opposition précédente, et consiste dans la possession de la vérité concrète des choses, de la vérité morale dans ce qu'elle a de plus intime, de plus puissant et de plus normal.

Ces quatre principes sont représentés par quatre mondes : le monde oriental , le monde grec , le monde romain, le monde germanique.

Dans le monde oriental, où tout s'abyme dans la substance , le gouvernement est la théocratie , le maître est le prêtre ou Dieu, la politique et la législation sont la reli-

gion. La personnalité individuelle n'a point de droit, ou plutôt n'existe pas-, la nature extérieure est immédiatement divine , ou un des joyaux de Dieu -, l'histoire est la poésie de tout cela.

Dans le monde (jrec , l'unité substantielle du fini et de l'infini se développe, et la vie réelle, à travers les mystères , les images et les symboles de la tradition , naît peu à peu à l'indépendance, sous la forme du beau moral. Dans ce développement la personnalité s'émancipe, tout en se précisant cependant dans une unité idéale.

Dans le monde romain , la vie morale se divise en une personnalité égoïste et toute spéciale , et une universalité abstraite et sans vérité. Cette opposition se représente dans Rome par l'aristocratie, luttant avec la forme substantielle contre la démocratie , animée de l'esprit personnel.

Dans le monde germain se fait comme la résurrection de la vie morale. L'unité divine et la nature de l'homme se réconcilient, et de cette fusion sortent la liberté, la vérité et la mioralité.

Contemplons un moment l'esprit de ce système. Hegel part de l'homme -, de sa nature psychologique et subjective il passe à son développement objectif et historique; il parcourt successivement la famille, l'aggrégation des familles , qui constitue la société civile •, l'état , l'aggrégalion des états, qui mène à l'histoire du monde; et conclut ainsi de l'homme à l'huuianité, de l'idée au fait, des lois de l'esprit aux lois de l'histoire. Dodin avait au seizième siècle entrevu ces pensées; Grotius, après lui, les

avait vues un peu plus clairement; Vico en fît le système même de sa Science nouvelle^ avec son aventureuse synthèse; aujourd'hui Hegel leur donne l'empreinte d'une philosophie et de formules profondément réfléchies , et élèveàundograatismeabsolucetteidée : L'esprit de l'homme se réalise par l'histoire du monde-, l'humanité est l'homme même -, l'idée et le fait, la philosophie et l'histoire , n'ont de différence que la forme.

Sur tout cela nous ne faisons qu'une réflexion. La philosophie de la nature qui se développe aujourd'hui en Allemagne est profondément historique dans son esprit. Sans doute elle semble souvent contrarier l'histoire dans les détails , mais au fond elle la sert ; elle est historique , parce qu'elle est objective et réaliste. Kant et Fichte, avec leur idéalisme subjectif, répugnaient à l'objectivité de l'histoire, témoin surtout leurs théories sur le droit naturel, où le droit réel dans ses manifestations historiques est comme étouffe sous la subjectivité de l'homme. Au surplus, les effets font foi : l'école idéaliste n'a pas produit un historien du droit , tandis que la philosophie de la nature n'a pas attendu longtemps à trouver le sien.

M. Gans débuta dans la science par un traité des obligations (1) suivant le droit romain , où , d'un esprit hardi et vigoureux, il jeta une vive lumière sur plusieurs points

(1) Uher Rœmisches Ohligatiouea Reclit insbesondere uber die Lehre von den Irinominat contracten uud dem jus pœnitendi. Heidelb. 1819.

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capitaux. En 1821 il donna des scholies sur Gaius •, en 1824 et 1825, l'histoire du droit de succession.

Il est inutile de répéter ce que j'ai dit ailleurs (1), comment M. Gans attaqua violemment l'école historique , revendiqua les droits et la place de la philosophie dans la jurisprudence^ traça l'histoire du droit de succession sous l'inspiration du système de Hegel , les défauts de son livre, ses mérites et sa grandeur , la réaction salutaire qu'il opposa à l'école historique, l'ardeur de sa polémique, sa position nette et tranchée (2). A l'heure qu'il est , l'école historique et la jeune école philosophique sont en présence à Berlin, M. de Savigny et M. Gans. La guerre est flagrante. Dans l'école historique on a peur de la philosophie, qu'on regarde comme subversive de la science, de son mécanisme, de ses détails et de ses richesses. Dans le camp philosophique on regarde en pitié les jurisconsultes purement historiques ; on leur refuse la force de généraliser , de porter et de maintenir leurs regards sur les sommités de l'histoire; on les condamne à végéter dans quelques maigres détails de la philologie et des antiquités du droit. Au milieu de ce mouvement, plusieurs civilistes éminents , parmi lesquels il faut citer MM. Schrader, Von Lœhr, Gœschen , Mùhlenbruch , Hasse, Dirksen et Zimmern, continuent paisiblement d'importants travaux

(1) Voyez l'Appendice.

(2) En 1817, M. Gansa publié un plan sysU'niatique de droit romain.

qui appartiennent à la jurisprudenoe historique; mais ce qui caractérise en ce moment même chez nos voisins la science du droit, c'est la guerre violente que se font dans son sein les deux éléments dont elle se compose, la philosophie et l'histoire.

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