‹ Introduction générale aux œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 16 sur 66 · XXXVIII OEUVRES DE M. DE BIRAN · texte numérisé non relu

XXXVIII OEUVRES DE M. DE BIRAN

réelle; au sens des physiologistes il exprime une classe de phénomènes. On comprend comhicn serait grave la confusion dans laquelle on tomberait, en ne séparantpasnettement des idées aussi dissemblables. L'essentiel est de distinguer dans la science ce qui est distinct dans la nature des choses, et de chercher pour l'étude et la décomposition de la pensée, une méthode qui préserve de la confusion. Or, les objets externes de nos idées, — l'organisme par le moyen duquel nous sommes mis en rapport avec la nature, — les sensations qui nous modifient, — enfin l'intelligence en elle-même sont des objets parfaitement distincts. Prétendre les rapporter tous à un mode unique de connaissance, comme on le fait dans la théorie de la sensation transformée , c'est ruiner d'avance toutes les bases d'une analyse vraie et sérieuse.

Nous avons dit où conduit, en psychologie, la méthode de Bacon, qui est celle des physiciens. La méthode véritable pour l'étude de la nature humaine se ramène aux règles suivantes : « Appliquer les sens « externes et l'imagination aux objets de nos idées; « l'observation physiologique à la connaissance des « instruments qui concourent à les produire ou à les « transmettre ; le sentiment immédiat aux affections « passives qui naissent du jeu de ces instruments, « la réflexion seule aux formes constitutives de la « pensée. »

l/exposé qu'on vient de lire renferme quelquesunes des idées fondamentales du Mémoire sur la décomposition de la pensée, celles qui portèrent M. de

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Biran à rompre ouvertement et d'une manière consciente avec l'école des idéologues. Cette rupture qui éclate sur le terrain de la méthode principalement, manifeste immédiatement ses conséquences dans les appréciations historiques de l'auteur. Il ne parle , qu'avec égards de ses anciens maîtres; mais sa lutte contre Condillac est une lutte déclarée, elle remonte jusqu'à Bacon; Descartes est remis à sa place légitime. Si Locke est encore appelé « le plus sagcpeut- « être des philosophes », Leihnitz est nomnié « le « génie le plus étonnant peut-être de tous les gé- « nies» ; enfin Kant et même Fichte et Schelling sont cités avec estime comme « des esprits profonds, « mais peut-être trop téméraires. » A peine l'idéologue affranchi a-t-il conquis sa pleine indépendance, que son horizon s'ouvre de tous les côtés; il a complètement brisé les chaînes dont la tradition étroite de l'école sensualiste semblait un instant l'avoir enveloppé.

Une fois en possession de sa propre pensée, M. de Biran revient à la distinction établie dans \e Mémoire sur l'habitude, entre les impressions passives de la sensibilité et l'activité motrice. Il y a, dans la vie totale de l'homme, deux vies essentiellement diverses. L'une est composée de modes de vitalité simple, c'est-à-dire d'impressions reçues par les organes et de réactions spontanées de ces organes, le tout sans conscience. L'autre est caractérisée par la présence du moi, puissance active qui se possède et se connaît. La vie inconsciente se joint à la vie du moi, mais sans qu'il y ait de l'une à Tuulre aucune trans-

XL ŒUVRES DE :M. DE BIJiA.N.

formation. L'auteur déduit librement les conséquences de cette vue fondamentale, et dans une réfutation longue et développée du Traité des sensations, il distingue soigneusement tout ce que l'école sensualiste avait confondu : l'imagination passive et la mémoire volontaire, le désir et la volonté; les idées générales abstraites des sensations qui procèdent du dehors, et les idées simples de la réflexion que l'âme ne puise qu'en elle-même. Il prouve que la réflexion est la condition de Tinstitution des signes, et non les signes la condition de la réflexion ; que le raisonnement nous met en possession de vérités nouvelles, et n'est pas une série d'identités. En un mot, il suit la théorie de Condillac dans toutes ses ramifications, pour contester ses conséquences aussi bien que ses prémisses, ses détails aussi bien que ses principes généraux.

Le contenu du Mémoire sur la décomposition de la pensée, se reproduisant tout entier dans les productions subséquentes de l'auteur, il n'y a pas lieu à enti'er ici dans l'analyse détaillée de cet écrit. 11 suffisait de bien marquer sa place, de préciser sa signification historique. Or, cette signification n'est pas douteuse : c'est la rupture positive avec l'école idéologique. Il est, toutefois, dans le mode de cette rupture un fait trop caractéristique pour être passé sous silence, et qui ne ressort pas suffisamment de ce qui précède.

M. de Biran parle dans ses règles de méthode, des formes constitutives de la pensée; il étudie la nature du raisonnement ; il s'avance même sur le terrain

INTRODUCTION l)K LM-DllEUi;. XLI

de la métaphysique proprement dite, juscfu'à aftirmer quelque part l'identité de la substance et de la force. Il semble qu'il a reconnu la place et l'importance de l'ordre rationnel proprement dit, et qu'il le constate explicitement. En fait, il n'en est pas ainsi. Les vues de cet ordre sont bien à la vérité dans l'ouvrage^ mais l'auteur n'en a pas conscience. Il se borne à réclamer une place pour la motilité volontaire qui résume à ses yeux toutes les facultés actives. Ce qu'il a reconnu, ce (ju'il a proclamé, ce qui l'ii décidé h abandonner ses anciens maîtres, c'est le fait que l'homme se sent actif, et que le témoignage intérieur de la conscience révélant cette activité, est d'une nature tout à fait hétérogène aux représentations externes et aux sensations. Mais l'activité est . un fait; ce que la conscience révèle, ce sont des faits manifestés au sens intérieur. M. de Biran ne voit pas au delà. Il ne voit pas qu'au delà des faits, tant du dedans que du dehors, il y a des idées; au delà de l'expérience, la raison. S'il fait appel à ces vérités, c'est en quelque sorte sans le savoir, c'est certainement sans se rendre compte de la portée de cet appel. Par le résultat d'une illusion singulière, la conscience de l'eflbrt, du vouloir, se transforme à ses yeux en intelligence. L'effort est un : voilà l'idée d'unité ; le moi est cause : voilà le principe de causalité. Il ne se doute pas qu'avoir montré dans un fait l'exemple d'une idée ou l'application d'un principe, ce n'est point avoir expliqué le caractère général de l'idée ou le caractère nécessaire du principe. On s'étonnerait de cette illusion au delà des bornes

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légitimes , on aurait même quelque difficulté à la comprendre si on oubliait le point de départ de l'auteur. Locke avait habitué la philosophie à méconnaître les caractères propres des idées de la raison, en les ramenant aux données de l'expérience, par des procédés qu'on avait admis sans en examiner la valeur. Condillac avait amené son école à faire tout sortir de la sensation transformée. M. de Biran proteste contre la transformation de la sensation en volonté, des phénomènes passifs en puissances actives. 11 ne s'aperçoit pas qu'il opère une métamorphose non moins étrange, lorsqu'il ne fait de l'intelligence qu'une face particulière de la volonté. C'est en obéissant encore aux habitudes de la philosophie qu'il combattait, qu'il méconnaît la différence profonde entre deux faits dont la confusion choquante pour le sens commun ne peut résulter que d'une mauvaise culture scientifique.

Il ne conteste donc pas l'adage : ?^iliil est in inîellectu quod non prius fuerit in sensu; loin de là il l'accepte pour son compte et le soutient. L'erreur des sensualistes est de méconnaître les faits intérieurs; mais toute donnée réelle est, à ses yeux, fait et acte. La science n'a nul compte à tenir d'idées innées, de virtualités, déformes pures qui ne peuvent être que des abstractions réalisées par des signes. L'homme s'explique tout entier par ces deux seuls éléments : sentir et aa;ir. « Sentir et ai;ir; avoir conscience des « modifications passives ; apercevoir ses actes dans « leur propre détermination, ou percevoir simple- « ment les résultats, et cela toujours dans un exer-

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