‹ Introduction générale aux œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 48 sur 66 · CXLVI ŒUVRES DE M. DE BIRAN · texte numérisé non relu

CXLVI ŒUVRES DE M. DE BIRAN

des Chrétiens des conceptions antiques du principe de l'univers.

Dira-t-on que la raison progresse, et que, au temps où nous sommes, nous trouvons naturellement en nous dans leur pleine évidence des vérités voilées encore pour les sages de l'antiquité? Il faudrait expliquer alors pourquoi le progrès a été si brusque et s'est accompli d'une seule fois et tout entier; car notre théologie naturelle n'a jamais fait un pas au delà de la notion théologique des Chrétiens. Il faudrait expliquer pourquoi le progrès s'est concentré dans l'enceinte d'une seule culture religieuse, laissant hors de son action des peuples entiers qui occupent actuellement une grande partie de notre globe, et dont on oublie de tenir compte, lorsqu'on parle delà marche en avant de l'esprit humain comme d'une loi absolue, comme d'un fait qui ne demande d'autre explication que le cours même du temps. Il faudrait expliquer enfin pourquoi, dans le sein même des nations chrétiennes, le théisme est si peu solidement établi dans la raison pure que la pensée spéculative tend sans cesse à le renverser.

La philosophie moderne, dès sa naissance, a été, sur ce point essentiel, soumise à une entière illusion. Lorsque l'enseignement religieux eut fortement implanté dans les intelligences l'idée du Créateur, la pensée spéculative atteignant à la notion de l'infini, attribua à cette notion, avec le nom de Dieu, la valeur de l'idée d'une cause absolue, ce qui n'était point le cas pour l'antiquité. Descartes, marchant dans les voies ouvertes parsaini Anselme, et mêlant

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CXF Vil

à son insu les données de la h'aditiun à ses propres pensées, introduisit dans sa docti'ine tout le monothéisme des Chrétiens, qui ne découlait pas logiquement de ses prémisses. Il crut avoir écarté toutes les opinions qu'il avait reçues du dehors, pour ne contempler que la raison dans sa pure essence, et ce grand génie se trompa. Spinosa se chargea d'en fournir la preuve et de montrer ce que pouvait faire du Cartésianisme, un philosophe parfaitement affranchi de toute donnée traditionnelle. Cet avertissement mémorable n'a pas été entendu. Le théisme de la religion naturelle a continué dès lors à être un emprunt inconscient fait à la doctrine révélée. Sans parler de J.-J. Rousseau, à qui l'on n'a pas le droit de demander beaucoup de rigueur logique, je vois bien, par exemple, que U. Jules Simon alïirme explicitement l'existence du Créateur; mais je cherche vainement dans son livre, si bien fait d'ailleurs, les preuves qu'il fournit de cette vérité (I).

Que la raison moderne, dans son isolement, n'atteigne pas le théisme pur avec plus de certitude qu« la raison antique, c'est ce que toute l'histoire établit. Pourquoi voyons-nous la philosophie, comme en vertu d'une loi secrète, aller de Bacon à Hobbes, de Descartes à Spinosa, de Leibnitzà Hegel ; c'est-à-dire du théisme à la négation du Dieu Créateur dans la plénitude de son idée? Parce qu'il y a exagération et abus de la logique sans doute; mais pour une raison plus profonde; savoir, parce qu'il y a chez les

(1) De la Religion naturelle, Paris, 1856.

CXLVill OEUVRES DE M. DE BIRAN.

disciples un affranchissement de plus en plus complet de l'influence chrétienne, qu'acceptaient encore ou que subissaient les maîtres. En parlant d'exagération et d'abus de la logique, on n'a pas vidé la question, car la question est précisément de savoir pourquoi, livré à la logique seule, l'esprit humain s'éloigne du théisme dans la proportion même qu'il s'éloigne de l'Évangile. Ce fait cerlainement est digne d'être médité : la philosophie de nos jours, lorsqu'elle tire ses conséquences dernières, lorsque dédaignant les positions intermédiaires et les termes moyens, elle croit à elle-même, la philosophie étrangère au christianisme, retourne aux conceptions matérialistes ou panthéistes de l'antiquité. Comment dire, après cela, que la raison établit invinciblement l'existence du Créateur, lorsque la raison pure se déroulant dans l'histoire, tend- incessamment, par un entraînement intime, à nier cette doctrine fondamentale? En cela la raison s'égare; l'homme qui croit en Dieu reconnaît en faveur de sa foi des arguments rationnels qui lui paraissent très-supérieurs à ceux de ses adversaires; je l'accorde, et j'en suis pleinement convaincu. Mais enfin, la raison privée de toute lumière autre qu'elle-même, s'égare efteclivement, et c'est là le fait à constater, et le vrai point de la discussion.

La doctrine de l'immortalité personnelle et de la justice à venir pourrait donner lieu à des considérations de Hfiême nature. Lorsqu'on sait qu'en présence de ce problème, le Platonisme hésite et s'arrête dans un doute mêlé d'espérance , Descartes

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s'abstient comme philosophe, Bacon renvoie la question à la foi, n'est-il pas permis de demanrler à quelle source inconnue à ces métaphysicieus illustres, les partisans de la religion naturelle puisent aujourd'hui la fermeté de leurs affirmations sur ce sujet important ?

L'histoire de la conscience morale soulève encore le même problème et je m'y arrêterai quelques instants. La conscience a son histoire en effet. S'il est faux d'affirmer avec Locke qu'il n'existe dans l'homme aucun élément moral primitif et universel, il n'est pas moins fijux d'affirniei' avec J.-J. Rousseau que la conscience partout et toujours la même rend, au travers des siècles^ des oracles identiques. Partout où l'humanité se trouve, on trouve aussi l'idée du bien et la loi du devoir. Mais par quelles variations profondes ne passe pas cette idée sainte! Quelles mutilations étranges subit cette loi auguste ! La conscience d'Ulysse fertile en mensonsfes, différait assrz de celle de l'homme dhoiineur, esclave de sa parole; les peuples païens se font des devoirs qui sont des crimes à nos yeux ; et lorsqu'on a surmonté le prestige du style de J.-J. Rousseau, on est confondu de l'audace du paradoxe qui, dans la même page, affirme l'immutiibilité de l'ordre moral et fait allusion aux sacritices humains qui ensanglantaient les autels des idoles (I ).

(1) Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires : parmi tant de cultes inhaniains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous

CL œLVRES DE .M. DE BIUA.N.

S'il est essentiel de constater que l'idée du vrai Dieu a été répandue sur la terie par la prédication de rÉvangile, il n'importe donc pas moins de se demander pourquoi ce même Évangile a manifesté au monde un idéal de sainteté qui ne se trouve pas ailleurs, un idéal que la conscience hun)aine avait le pouvoir de reconnaître, sans avoir eu la puissance de le produire.

La question se pose sur le terrain propre de l'histoire de la philosophie.

Entre le Portique et l'Évangile, il y a tout un monde. Le sage qui s'enferme dans le sentiment impassible de sa propre valeur, et cherche dans l'isolement une quiétude orgueilleuse, ne fait en rien pressentir le disciple du maître doux et humble de cœur, qui fit de luniverselle charité le premier précepte delà loi.

Socrate et Kant offrent plus d'un trait de ressemblance; mais, d'autre part, quelles différences profjndes! Autre est cette morale élevée mais indécise, (]ui semble parfois ne distinguer le devoir de l'utile jjue pour le confondre avec le beau, autre l'afïirmation précise de la loi obligatoire et absolue. Kant n'était pas chrétien sans doute au sens complet du mot ; on ne peut toutefois méconnaître dans ses travaux les caractères manifestes de l'influence évangélique. Son œuvre fut immense. Mais cette

trouverez partout les mêmes idées de justice et d'iionnêleté, partout les mêmes principes dp moi aie, pai tout les mêmes notions du bien et dn mal. [Profesiion de foi du Vicaire Savoyard.)

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