‹ Introduction générale aux œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 49 sur 66 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLI

œuvre, quelle fut-elle? Descartes encore plaçait la morale à la fin de la philosophie, et soumettait ainsi ses bases à tous les ébranlements des discussions métaphysiques ; Kant la place à la tète de la science. Il établit non-seulement que le devoir étant un fait primitif est placé hors de l'enceinte des discussions, mais que l'ordre moral est le fondement de tout l'édifice des croyances, la base sur laquelle peuvent s'appuyer, pour retrouver la certitude, les intelligences qui l'auraient perdue dans les querelles de l'école. Or, d'où procède cette grande pensée, dont on est loin peut-être d'avoir encore reconnu toute la valeur et déduit toutes les conséquences? Le plus beau génie de l'antiquité disait que la vertu est une science, et que les lumières de l'entendement doivent réformer la volonté. En renversant les termes de la question, en montrant dans la fidélité à Tordre moral la base des convictions solides, Kant n'a fait que traduire dans la langue de l'école les déclarations de l'Evangile. C'est bien l'Evangile qui avait dit : Quiconque fait le mal, hait la lumière (1). C'est bien Jésus-Christ qui a prononcé cette parole mémorable : Si queUiiCun veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra si ma doctrine est de lui (2).

C'est ainsi que l'idée de la sainteté, telle que nous la possédons, et les vues les plus profondes de la pensée moderne sur les rapports de l'intelligence et de la volonté sont chrétiennes dans leur orie;ine.

(i) Évangile selon saint Jean, III, 20. (2) Évangile selon saint Jean, Vil, 17.

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et cela si clairement, qu'il est diiïicile de s'v iiiépi'endre.

Lors donc que les partisans exclusifs de la religion naturelle affirment que la raison trouve en soi, non pas seulement la notion de l'infini, mais celle du Dieu Créateur telle que Platon n'avait pas réussi à l'atteindre; non pas seulement l'idée du bien et le sentiment du devoir, mais la morale parf\nte telle que l'antiquité ne l'avait pas connue, ils manquent d'une vue assez claire et assez profonde de l'histoire des idées. Ils passent, sans l'aborder, à côté d'une question de premier ordre, à savoir : quelle est en réalité la part des éléments traditionnels dans ce qu'ils donnent et prennent eux-mêmes pour les produits de la raison pure ? L'histoire des pensées humaines, et le besoin même d'analyser ses propres conceptions, conduisent nécessairement le philosophe impartial à se poser directement, et dans le domaine de sa science, la question de l'origine et de la valeur de la tradition religieuse, ou, en d'autres termes, la question de la réalité de l'ordre surnaturel , iii;inifesté dans l'histoire des opinions des hommes.

La religion naturelle est donc impuissante à rendre compte de l'histoire. La question de l'état de l'humanité ne la trouve pas moins en défaut. La prétention de la religion naturelle étant de se fonder uniquement sur l'expérience et le raisonnement appliqué aux résultats de cette expérience même, elle se refuse à aborder les idées traditionnelles de la chute et de la lestauration, idées <|ue l'espi'it ne

INTRODUCTION Di: LKDlTELi;. CLiiI

siiurail atteindre ni à titre de laits, ni a titre diiiductions logiques. Dès lors, on est conduit à accepter l'état présent de l'homme pour son état normal ; à ne voir dans le péché qu'une condition nécessaire de l'existence, une marque du caractère limité des êtres qui ne sont pas l'être infini, que saisje?une condition du bien ; ou, tout au plus, m\ désordre accidentel imputable à la seule volonté de l'individu, et dont l'individu par sa seule force aussi doit pouvoir se dégager. Mais si le mal a dans le monde d'autres proportions et un autre caractère ; si la conscience se refuse à y voir en aucune façon une nécessité, ou la simple mai'que d'une limite; s'il est en dehors de toute justice et de toute saine observation psychologique de rendre l'individu responsable de tout ce qui apparaît en lui comme une violation de l'ordre ; enfin si l'homme se sent à la fois dans l'obligation de se délivrer du mal et dans l'impuissance de le faire ; dès lors, la théorie qui veut que l'homme actuel soit Thomme primitif et normal se trouve insuffisante. L'âme se sent coupable et cherche le pardon, l'âme se sent faible et cherche la force, et la religionnaturelle quine pont renvoyer l'âme qu'à elle-même, la religion naturelle qui n'a ni pardon à offrir, ni force à faire espérer, laisse de côté les faits les mieux constatés et les besoins les plus impérieux de notre nature (Ij. Elle laisse donc subsister une lacune qui permet, qui appelle même l'examen et la

(1) Voir, à ce sujet, dans le Correspondant, août et octobre 1856, les articles de M. Albert de Broglie sur la Religion naturelle de M. Jules Simon.

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