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sources dont il disposait, de concentrer dans un même foyer de lumière la psychologie et l'Évangile. C'était un pas décisif. En faisant sa part à la volonté libre, dans l'analyse de la pensée, il avait rompu jadis avec la société d'Auteuil, où le retenaient pourtant et un premier succès et les liens de cordiales amitiés. En introduisant la vérité révélée dans la science, il allait se séparer maintenant d'une école naissante qui l'entourait de son estime. Il n'hésita pourtant pas, et marcha en toute droiture et simplicité dans la route ouverte devant lui.
Ce dernier mouvement de la pensée de M. de Biran ne saurait être un progrès aux yeux, de tous. Les savants qui ne voient dans la foi religieuse que les lisières de la pensée dans son enfance, seront nécessairement conduits à déplorer un affaiblissement et une chute là où les chrétiens saluent avec joie les indices d'un pas décisif vers la vérité. Mais, au sein même de la diversité de ces appréciations, tous, ce me semble, doivent s'unir dans une même estime, dans un commun respect, pour cette intelligence qui se tourne toujours, sans que rien l'arrête, du côté d'où lui semble venir la lumière, et pratique au plus haut point cette recherche désintéressée du vrai qui est le fond de toute philosophie, si la philosophie est quelque chose de sérieux.
M. de Biran ne se rendit compte que peu à peu de l'étendue et de l'importance des modifications introduites dans ses vues antérieures. ïl crut assez longtemps qu'il lui suftirait de retoucher et de compléter VEssai sur les fondements de la Psychologie,
CLXXVi OEUVRES DR M. DE BIRAN.
Ce travail même lui prouva qu'il fallait faire plus, et refondre son œuvre dans un moule nouveau. De là le plan des ISouveaux Essais d'Anthropologie, entrepris en 1 823, et interrompus par la mort de l'auteur, bien avant d'être achevés.
La substitution du terme d' Anthropologie à celui de Psychologie indiquait, dès le début, qu'il s'agissait d'une étude complète de l'homme, et que \emoi serait considéré non-seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec le corps vivant et avec Dieu. Le contenu de VEssai devait se retrouver tout entier dans le nouvel écrit, avec quelques modifications (I); mais une pensée nouvelle et fondamentale venait modifier le classement des faits divers de la nature humaine. Tandis que la ligne de démarcation entre le système affectif et les faits de l'ordre conscient restait intacte, les trois systèmes supérieurs, le sensilif, le perceptif et le réflexif, étaient réunis en une même division comme représentant, avec des nuances seulement, la combinaison de la force personnelle et des penchants organiques. Enfin , dans VEssai le triomphe de la volonté sur les penchants inférieurs était indiqué comme le point le plus élevé du développement de l'homme; dans les Nouveaux Essais la fin légitime de la nature humaine était son union avec Dieu par l'efficace de la grâce et l'entière subordination de la créature à la puissance créatrice. Aux quatre divisions de VEssai, s'en substituaient donc trois nouvelles.
(1) Voir l'Avant - propos de l'édileur en tète des Nouveaux Essais (TAnlhropologir.
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La vie animale, ou celle de l'organisme.
La vie humaine, ou celle de l'intelligence et de la volonté.
La vie de l'esprit, ou celle de l'union avec Dieu.
Cette division n'est pas nouvelle. Le P. Gratry, après avoir rappelé qu'on la rencontre très-expressément dans saint Augustin et saint Bonaventure (1), la développe lui-même, avec toutes les ressources de son âme pieuse et de sa riche imagination, dans un livre en tète duquel il a inscrit, avec une si chaude sympathie, le nom de M. de Biran (2). On retrouve également cette division, au moins pour le fond, dans la page immortelle où Pascal, au-dessus des grandeurs mondaines et des grandeurs de l'intelligence, exalte les grandeurs surnaturelles de la charité (3). Elle appartient en un mot à la tradition chrétienne, dans le sein de laquelle elle se développe naturellement (4).
Mais si M. de Biran n'a pas découvert le premier ce que tant d'autres connaissaient avant lui ; si, en
(1) Mens nostra très habet aspectus principales : unus est ad corporalia exteriora, secundum quem vocatur animalitas seu sensualitas ; alius intrà se et in se, secundum quem diritur spirilus; tertius est suprà se, secundum quem dicilur mens. {Itinerarinm mentis in Dcum^ caput 1.)
(2) Connaissance de l'âme, Paris, 1857.
(3) De Jésus-Christ (édition l'^augère, tome II, page 331).
(h) M. le professeur Conti va jusqu'à se demander si la tl-iéorie des trois vies, ne serait pas le fond philosophique de la Divine Comédie : E il Divino Poema dcWAligkieri non rappres'-nla forse il medesimo cinnniino delC anima daW inferno délia vita animale alla vita delta spirito clie combatte et si pinga, ed alla vittoriu dello spirito in Dio ? ( Maine de Biran, Siui viia e snoi pensieri, estratto dello Spettatore, anno IV, Fircnze 1858.)
CLXXVlll ŒUVRES DE M. DE BIRAN.
abordant la vérité religieuse, il y a retrouvé les vues sur la nature de l'homme qui découlent de cette vérité, l'étude de la lente élaboration de ses doctrines permet d'affirmer, je le crois, que l'idée des trois vies sous sa forme expresse a été le produit spontané de sa pensée. Il ne l'a pas reçue de seconde main; il l'a puisée à la source, et a reproduit saint Augustin et saint Bonaventure, sans le savoir, de même que Descartes a donné pour sien, sans qu'il soit permis de l'accuser de plagiat, un argument déposé depuis des siècles dans les pages de saint Anselme. Il importe beaucoup moins du reste de discuter ici une question de propriété intellectuelle, que de se rendre compte de la nature de la troisième vie telle que M. de Biran la comprenait.
Le fatum des penchants nés de la machine organisée caractérise la vie animale. La vie humaine résulte de l'apparition de l'intelligence et de la volonté; l'effort préside à tous ses phénomènes et en constitue l'essence. Ce qui préside à tous les phéno • mènes de la vie de Fesprit, c'est Tunion de l'âme avec Dieu, source de la paix et du bonheur; ce qui en constitue l'essence, c'est l'amour. L'amour divin est l'abandon de soi à l'être par lequel et pour lequel nous sommes faits, à l'être dans lequel réside la plénitude de toute perfection. C'est l'acte suprême de l'àme qui renonce à l'orgueil de sa possession propre, et, entrant dans l'harmonie universelle dont l'égoïsme la séparait, se donne à Dieu comme nu principe de son existence, et trouve en Dieu yu
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ordre nouveau d'affections. « II faut que Dieu soit « mis à la place que le moi n'a pas eu honte d'usur- « per. Après Dieu, tous les objets de nos affections « raisonnables doivent être aimés, non pour nous « mais pour eux-mmes et comme ouvrages de « Dieu. »
L'amour est donc un renoncement ; mais un renoncement merveilleusement profitable; l'âme qui aime Dieu se donne, mais elle abandonne tout pour tout retrouver au centuple, car l'union avec la source de tout bien nous met en possession de la plénitude de la joie, dont les recherches de l'égoisme ne poursuivent jamais que la trompeuse apparence. « Dès « que nous sommes disposés invariablement à sacri- « lier notre volonté propre, en fiiisant abnégation « complète de nous-mêmes, dès lors notre âme est « en repos et l'amour est le bien de la vie. »
Tel est le but de l'homme; et ce but nous est assigné par notre nature même. Quand l'âme s'élève à la vie supérieure, elle n'arrive pas à quelque chose d'extérieur, d'étranger à sa constitution primitive; elle y trouve l'épanouissement d'un principe qui, semblable au feu couvant sous la cendre, était voilé sans être détruit. « Le germe de la vie de l'esprit « existe toujours au fond de l'âme, où il a été déposé « par l'auteur de la nature. » Nous avons besoin de Dieu; il est au fond de notre être une partie divine qui ne saurait se satisfaire dans l'instabilité des choses présentes, et tend toujours par nature à se rejoindre à son premier principe. Mais l'homme extérieur avec ses convoitises, les distractions de la vie,