CXCVI ŒUVRES DE M. DE BIBAN
esprit sérieux ne pourrait refuser de se rendre attentif. Tel fut M. deBiran. Il avait sans doute des progrès à faire pour être à même d'accomplir l'œuvre d'une philosophie chrétienne ; mais cette œuvre il l'a conçue et il Ta entreprise. Arrivé à la religion, il ne laissa pas subsister un mur de séparation entre sa personne et son œuvre, entre sa vie et sa science. C'est bien là le trait essentiel de la dernière période de ses travaux et ce qui doit recommander hautement sa mémoire à l'attention et au respect des hommes dépensée qui croient à la vérité de la religion, et des hommes religieux qui croient à la légitimité de la pensée.
Nous donc, qui croyons que l'Évangile est la vérité, et la raison une lumière qui ne doit pas être mise sous le boisseau, nous marchons dans les mêmes voies où a marché M. de Biran, et plus ces voies sont désertées aujourd'hui par la foule des intelligences, plus nous sommes heureux de pouvoir invoquer l'autorité de son nom en faveur de convictions qui nous sont chères.
Nous pensons que la séparation absolue établie entre la philosophie et la religion, entre la raison et la foi, est une séparation factice, momentanée, née de circonstances passagères et destinée à disparaître dans lésâmes éclairées et sérieuses. Il faut à l'homme une seule vérité : s'il ne croit pas à l'Evangile, une philosophie qui le remplace; s'il y croit, une philosophie chrétienne (1).
(1) Il existe, sans doute, dans la science des départements en-
INTRODUCTION DK, LÉDÎTEUl'.. rxcvii
Or, nous croyons à une pliilosophie chrétienne. Nous ne courbons pas la tête sous l'opinion qui déclare contradictoires l'idée de la science et l'idée de la foi positive ; nous ne pouvons reconnaître comme légitime la position des esprits qui prennent parti d'avance, ei a priori, contre l'ordre surnaturel, au nom de droits prétendus de la raison. On trouve, à la vérité, la base d une négation a priori du surnaturel dans l'affirmation que le principe du monde est la source d'un développement nécessaire. Mais le panthéisme, qu'on en convienne, n'est pas une vérité évidente; c'est une doctrine fort discutable avec laquelle personne n'a le droit d'idenliiier la philosophie dans son ensemble. Ce point compris, et dès qu'on admet, même à titre de simple possibilité, la liberté de Dieu et son intervention dans
liers qui restent en dehors de Tinfluence des conviclious religieuses, et forment comme un territoire neutre où les hommes de toute croyance peuvent se rencontrer et philosopher ensemble, dans des conditions naturelles et normales. Ce qui constitue ce terrain neutre, c'est, avant tout, la logique pure, puis l'observation psychologique directe et les points de la science générale de la nature qui ne louchent pas aux problèmes des causes premières et des premières origines. Mais, aussitôt qu'on aborde le domaine moral et les questions relatives au principe de l'univers et à la destinée de riiumanité, la recherche spéculative tombe nécessairement sous rinihience des croyances de celui qui s'y livre. Le croyant est inévitablement conduit à l'aire entrer dans la science les objets de sa foi, puisque les objets de sa foi sont pour lui des réalités.
Ce n'est pas à dire qu'un chrétien convaincu ne puisse discuter, même sur les questions morales et religieuses, avec l'homme qui ne partage passa foi. Il peut toujours, par un acte de sa volonté, s'imposer la loi de n'employer que les procédés acceptés par son interlocuteur, et s'enfermer dans le domaine delà nue raison. Mais dans ce cas, la situation est factice et ne peut être que momentanée cl de circonstance.
cxcviii ŒUVRES DE M. DE BIRAN.
Thisloire, la question du surnaturel est ouverte, et les droits de la raison qu'on prétendrait opposer à son examen, ne sont plus, en ce cas, que la puissance du préjugé. Ce préjugé, sans doute, est imputable en partie à certains défenseurs mal inspirés des vérités chrétiennes. Si l'ordre surnaturel était sans lien avec la nature, si la science de l'univers et de l'homme pouvait fermer son cercle sans rencontrer le christianisme, s'il n'y avait aucune voie ouverte pour passer de l'étude des faits à l'étude des questions religieuses, on ne saurait faire rentrer la religion dans le champ des investigations régulières de l'esprit humain. Mais la voie est ouverte, et pour ne pas y entrer il faut être résolu à ne pas le faire. Des considérations indiquées déjà en fournissent la preuve; ces considérations ont une telle importance qu'il vaut la peine de les reproduire et d'y insister.
On a compris, de notre temps, l'importance de l'histoire de la philosophie pour la philosophie ellemême; c'est un progrès réel, un progrès notable de la pensée moderne. Or, on l'a vu, il est impossible d'aborder sérieusement, soit l'histoire des idées métaphysiques, soit l'histoire de la conscience humaine, sans se poser la question du surnaturel.
Le christianisme est pour les croyants une intervention de la libre puissance de Dieu dans la marche de la nature ; pour tout le monde, il est un fait historique dont il faut rendre raison. Passer à côté sous prétexte qu'on ne s'occupe que de philosophie, c'est méconnaître le lien indissoluble qui unit les
INTRODUCTIO-X DE L'ÉDITEUR. cxcix
divers éléments dont se compose l'esprit liumain. Et c'est vainement qu'on dirait : « La religion « s'appuie sur l'autorité et la philosophie sur la « raison, elles n'ont donc rien à démêler ensem- « ble (1). » Le philosophe ne peut faire l'histoire de sa propre science, bien plus, il ne peut faire l'analyse de sa propre pensée, sans rencontrer l'action visible de la tradition chrétienne. Cette traditmn découle d'un fait historique sur lequel il faut prendre parti; et qui seul après tout, selon la signification qu'on lui accorde, fonde ou détruit l'autorité religieuse, et de plus, en détermine la nature. Il faudrait voir la question telle qu'elle est, et ne pas consentir à l'accepter telle qu'elle a été posée par l'auteur de XEssai sur f indifférence. Sans doute, si pour aborder la religion il fallait faire une abdication préalable de la raison, de même qu'il fallait être géomètre pour entrer à l'école de Platon, l'abîme subsisterait entre la foi et les recherches de la pensée. Mais M. de Lamennais qui fut, si je ne me trompe, désavoué par son Eglise même, ne saurait être considéré comme l'interprète exclusif du christianisme. Il peut être parfois commode, il est toujours injuste de lui faire cette position.
Prenons les choses ainsi qu'elles s'offrent à un esprit libre de toute préoccupation autre que celle de la vérité. L'Évangile est le plus grand fait de notre histoire. Qui pourrait le nier? La science doit en rendre raison, sous peine de rester étrangement mu-
(i) Jules Simon.
ce OEUVRES DE M. DE BIRAiN.
tilée. Ce fait est donné, dès son origine, pour être surnaturel; l'est-il ? ne l'est-ii }3as? Voilà le problème. La solution rationaliste est-elle si lumineuse que ne pas l'admettre soit, par cela seul, renoncer à la science? 11 serait difficile de prendre tout à fait au sérieux une critique qui proclamerait la négation du surnaturel, quand cette critique avouerait que cette négation est son point de départ, son axiome, son parti pris (1). Critique, science moderne, ce sont là, pour certains esprits, des idoles devant lesquelles ils se prosternent sans les regarderen face. Si la foi a ses superstitions, l'incrédulité fait largement preuve qu'elle aies siennes aussi. Il faut savoir d'où sortit cette lumière de l'Evangile qui, de l'aveu de tous, a coupé l'histoire en deux, changé la face du monde et fondé notre civilisation dans tous les sens. Lorsque, pour lépondre à cette question, on voit le rationalisme conclure par analogie des siècles crépusculaires aux temps de la clarté historique; supposer je ne sais quelle spontanéité primitive aux hommes de l'époque où les sujets de Tibère lisaient les œuvres de Cicéron ; se livrer enfin aux plus énormes hypothèses ; il est permis de penser que la solution chrétienne en vaut une autre, qu'il y a autant de raison , autant de philosophie à admettre l'intervention de Dieu dans l'Evangile qu'à la nier, à croire au surnaturel qu'à l'impossible , et (ju'à tout prendre on est peu en droit d'exclure du domaine de la science les hommes qui
(1) Voir les Études d'histoire religieuse, de M. Renan.
INTRODUCTION DE L'KDlTELi;. CCI
n'auraient d'autre tort que de rapporter à un acte particulier de la puissance infinie, un t'ait <lont les causes naturelles ne sauraient rendre raison à leurs yeux. En un mot, il y a dans l'histoire une voie ouverte à la science pour arriver à l'étude de la religion révélée (1).
Il y en a d'autres.
Voici le poiut essentiel, le vif de la controverse. La philosophie, depuis Pythagore jusqu'à Leihnitz, a pris le modèle de sa méthode dans les mathématiques. Elle se donne donc à l'ordinaire, et on l'accepte, pour une science qui s'appuie sur l'évidence intellectuelle seule et se construit par déduction pure. S'il en était ainsi, il n'y aurait nul passage possible de la philosophie à la religion, car la religion n'est pas évidente pour l'intelligence. Le plus qu'on pût admettre, en ce cas, serait une philosophie et une
(1) « Le ijliilosojjlie devient cliréticn sans abdiquer lorsqu'au « lieu de tergiverser, il a regardé le christianisme en face, comme « un fait historique dont la philosophie de l'histoire est tenue de « rendre compte, et qu'il s'est convaincu qu'une intervention di- « recte de Dieu dans l'histoire est la seule raison sufTisante de ce « phénomène. » (Charles Secrétan, lleclicrchcs de lu méthode liai conduit à la vérité, etc. 1857.)
Je dois beaucoup à y\. Charles Secrétan, et je me sentirais coupable d'une sorte d'ingratitude, si son nom ne se trouvait au bas de ces pages, dont le contenu est bien piopre à me rappeler, soit les utiles entretiens dans lesquels il m'a fait jouir de ses lumières et de son amitié, soit l'instruction que j'ai puisée dans ses écrits, et très-particulièrement dans la Pliilosopkie de la liberté, 18Zi9. Il y a, dans cet ouvrage, des difficultés qui m'arrêtent, des hardiesses qui m'étonnent, des tendances auxquelles je résiste; mais peu d'écrits ont plus de saveur morale, plus d'élévation, et une puissance plus grande pour exciter la pensée et lui ouvrir des liorizons nouveaux.
ccir CEUVRES DE M. DE BIRAN.
religion parallèles en quelque degré, mais toujours séparées par l'abîme infranchissable de la méthode philosophique en elle-même. Ainsi l'entendait Descartes, et il ne faut pas perdre de vue que sa conception de la science excluait au même titre que la religion, l'histoire tout entière, et tous les résultats de la science expérimentale" de la nature. Depuis Descartes, deux siècles ont passé; des écoles célèbres sont nées et ont fini: nous avons pour déterujiner l'idée de la philosophie une base nouvelle et très-large. Or, je le demande à la lumière qui procède des faits : Qu'est-ce qu'un système métaphysique? Un système métaphysique est un essai d'explication rationnelle des données de l'expérience. — Quelles sont les conditions qui rendent un tel système sérieux et di^ne d'examen ? Ces conditions sont au nombre de deux : La première est que ce système s'appuie sur des faits réels, observés dans la nature humaine; la seconde, qu'il fournisse une solution satisfaisante aux grands problèmes que l'intelligence se pose. Mais, entre l'observation des faits et la solution des problèmes, se place nécessairement une hypothèse, qui est le principe des déductions.
Lorsqu'on est à bout d'observation et d'analyse, et qu'on veut construire une doctrine, il faut nécessairement adopter un jjrincipe, qui, sous sa forme première, ne peut être qu'une hypothèse, et dont le déploiement logique prouvera la fécondité. Quant à la logique pure, elle est incapable de produire autre chose qu'elle-même, et jamais on n'amènera l'es-
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. ccill
prit humain à prendre sérieusement ses propres lois pour la réalité des choses. Les panthéistes rationalistes se font d'ailleurs la plus étrange des illusions, lorsqu'ils se figurent établir une scieuce pure de toute donnée extra-rationnelle. Tout leur édifice en effet repose sur une hypothèse qui, pour la hardiesse, ne le cède à aucune autre, savoir que la raison se pose elle-même comme étautTabsolu. Après Kant, il ne devrait plus être permis de se méprendre sur la nature d'un tel point de départ, et d'attribuer l'évidence à une affirmation de cette espèce.
En vertu des explications qui précèdent, la question de savoir si le christianisme peut servir de base à une philosophie, revient à celle-ci : La foi chrétienne s'appuie-t-elle sur des laits observables dans la nature humaine, et fournit-elle des lumières satisfaisantes pour la solution des problèmes que se pose l'esprit humain? Si elle remplit ces deux conditions, elle se recommande à tout esprit impartial, à titre d'hypothèse sérieuse et digne d'examen. Or elle remplit ces deux conditions plus et mieux qu'aucune autre des théories que renferment les annales de la pensée humaine.
Le premier de ces points de vue surtout fut celui de M. de Biran. Il constate par l'observation des états intérieurs qui viennent offrir à la vérité révélée des appuis positifs. La défaillance de Tàme abandonnée à ses propres ressources, l'action de la grâce divine pour la relever, l'effu^icité de la prière, la joie et la paix dont nous avons l'impérieux besoin, et que nous rencontrons daus TEvangile, ce sont là pour lui des
cciv CffiL'VIlES DE M. DE Bfr.AN.
vérités d'expérience, des vérités psychologiques et non de foi seulement. 11 considère comme une pauvre philosophie, celle qui néglige de prendre ces vérités en considération, parce que l'esprit engagé dans cette voie dépasse les limites ordinairement posées entre la science et la religion.
Mais admettons que ce ne soient là que des illusions; admettons que cette base psychologique de la vérité chrétieruie soit trouvée chancelante. Entrons dans les doutes qui arrêtent parfois M. de Biran, dans sa carrière : les états intérieurs attribués à la foi comme à leur cause, peuvent n'être en réalité que le simple résultat du jeu des organes et de l'équilibre des fonctions de la vie. D'autres faits restent, des faits qui délient les explications de cet ordre.
L'homme est destiné à trouver le bonheur dans l'ordre, à accomplir la loi de la conscience, à entrer librement dans les plans de l'amour universel; il est destiiié à traverser la vie, dans la joie et la paix, comme un voyageur appelé à de plus hautes destinées. Mais l'homme est déchu; impuissant pour le bien sans cesser de l'aimer; entraîné vers le mal sans cesser d'entendre, dans les profondeurs de son âme, une voix secrète de reproche et de protestation ; son cœur s'attache aux choses passagères de la vie, et toutefois sans y rencontrer le bonheur.... Tel est l'enseignement cbrétien. Or, il ne suffit pas de dire que le péché originel est un mystère, que la raison n'a rien à faire dans les questions de cet ordre, et de passer outre. La doctrine de la chute présente