INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CCY
sans doute, en elle-même, de graves difficultés; mais l'état de l'homme, sous le double rapport du bien et du bonheur, est certes une matière d'observation; et ce qu'il importe de se demander, c'est si cet état, tel que l'expérience le manifeste, ne soulève pas des problèmes dont le mystère de la chute ofï're seul une explication plausible. L'âme humaine est-elle dans des conditions normales, ou bien est-elle le théâtre permanent des luttes décrites par l'apôtre saint Paul, chantées par le poète Racine? Les sombres éclairs que jette la pensée de Pascal, quand il exalte et rabaisse tour à tour notre nature, sont-ils des contradictions, ainsi qu'on se plaît à le dire? ou bien la contradiction est-elle dans les choses mêmes, dans cette âme avide du bien et enchaînée au mal ; dans cette poursuite du bonheur qui aboutit à la misère, dans cette soif de vie à laquelle répond la mort? Cequi est contradictoire aux faits, à l'expérience de chacun, aux combats, aux souffrances, aux déchirements de l'humanité, n'est-ce pas la doctrine qui prend pour bon notre état actuel, substitue à l'idée du mai celle d'un moindre bien, d'une simple imperfection, la conception abstraite d'une imitation de l'être ; et, en présence des lugubres problèmes du péché et du la souffrance, hasarde des solutions qui blessent la conscience, sans avoir au moins l'excuse de satisfaire la raison ?
Allons plus avant : Il y a une transmission héréditaire du mal : voilà le chrislianisme. Et ([ue dit une psychologie vraie? Si l'homme porte en soi des principes innés de raison; s'il est faux que sou en-
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tendenient soit une table rase; est-il moins faux qu'il naisse table rase sous le point de vue moral, et se trouve dans un parfait équilibre entre le bien et le mal? N'y a-t-il pas des penchants de naissance qui deviennent le vice, quand la responsabilité apparaît? Lorsque la conscience s'éveille, ces penchants sont-ils devenus, oui ou non, des habitudes impérieuses comme le besoin, fortes comme la nature? Chacun est-il responsable de tout le mal qui est en lui? Peut-on, sans outrager la justice, dire à une créature humaine : de tout ce que tu reconnais en toi de contraire à la loi parftiite de la morale, il n'est rien qui ne soit l'œuvre de ta volonté? N'y a-t-il pas entre l'individu et ses ancêtres, entre une génération et une autre génération, entre l'homme et l'humanité, une solidarité mystérieuse sans doute dans sa nature et son origine, mais dont la réalité est claire comme le soleil, pour qui n'a pas appris que dès qu'on aborde un domaine qui touche aux dogmes religieux, il faut ou sourire, ou s'incliner et porter ailleurs ses regards?
Loin de moi la pensée d'affirmer que les vérités chrétiennes peuvent directement se lire dans les faits et ressortir d'une simple observation. Mais ces vérités sont dans un rapport immédiat avec des éléments d'observation qui les confirment, qui peuvent conduire à les faire accepter; et si le caractère d'une saine philosophie est d'appuyer fortement ses bases sur l'étude attentive de l'âme humaine, ce n'est pas une philosophie chrétienne qui faillira à cette condition. La solidité de ses principes apparaîtra d'autant
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mieux, qu'on creusera plus profondément dans les secrets de notre nature.
La philosophie chrétienne (lullira-t-elle davantage à la seconde condition d'unescience digne decenom, qui est de fournir des solutions aux grands problèmes que se pose l'esprit humain? Certainement la lumière évangélique n'a pas apparu dans le monde sous la forme spéciale de cette clarté intellectuelle que cherche la métaphysique. Tout dans les paroles de Jésus-Christ et dans la prédication de ses apôtres tend à la pratique, au relèvement, à la consolation, au salut des âmes ; rien n'est dirigé du côté des recherches et des curiosités de l'esprit. Telle est la religion dans son essence, et en tant que religion, elle ne doit ni ne peut abandonner ce terrain. Mais il n'est pas une parole de piété qui ne suppose une doctrine, pas une vérité pratique qui ne soit dans une connexion intime avec une vue théorique ; et les éléments les plus simples de la religion, les vérités qui entrent sans eflbrt dans l'àme de l'enfant, de l'homme du peuple, de la pauvre femme, contiennent toutefois tous les germes d'une conception systématique de l'univers , renferment des réponses aux plus hautes questions que puisse se poser la pensée spéculative.
Le théisme proprement dit, le théisme clairement formulé et pur de tout alliage, appartient spécialement au christianisme, nous l'avons dit, et, en le disant, nous avons pU hdus appuyer du témoignage non suspect d'un des chefs de la philosophie française contemporaine. Ce qu'on sait moins peut-
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être c'est que, d'une manière plus générale, la vérité chrétienne est riche de solutions qui lui sont propres pour les grandes questions que les penseurs débattent depuis l'origine de la science. Il existe un certain nombre de difficultés qui, sous le nom de dualités ou d'antinomies, sont véritablement en philosophie les questions maîtresses dont tout le reste dépend. Concilier l'infinité de Dieu avec la réalité du monde, sans recourir à des solutions équivoques qui nient au fond un des deux termes du problème; — interpréter l'opposition du bonheur et du devoir, dont les besoins les plus impérieux de l'âme tout entière réclament la parfaite union; — expliquer le mal et la souffrance, sans atténuer la réalité des faits et sans léser les droits imprescriptibles de la conscience ; — dire pourquoi la raison a besoin d'arriver sur tous les sujets à une pleine lumière, tandis qu'elle va se heurter de toutes parts à des mystères impénétrables : ce sont là quelques-unes au moins des exigences principales d'une philosophie sérieuse et digne de ce nom. Or, pour tous ces problèmes, le christianisme, interprété par une science fidèle, fournit des solutions spéciales et seules satisfaisantes.
Ces solutions se trouvent, sans doute, plus ou moins énoncées dans les travaux accomplis depuis l'ère chrétienne; mais elles s'y trouvent éparses, mêlées souvent aux restes des conceptions de la philosophie antique qui les obscurcissent ou les dénaturent. T.a science chrétienne est appelée, de nos jours, à les dégager purement et avec netteté de l'ensei-
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gnement i'(>;i|iieii\ dont elles émanent, à les relier entre elles, à les suivre dans leurs conséquences, par les procédés propres de la raison. C'est ainsi qu'on pourra prouver par le fait que, sous le joug, ou, pour mieux dire, dans la lumière de la foi, la raison voit s'étendre son domaine, devient plus forte et plus libre, ne recule devant aucun problème, ne s'arrête que lorsqu'elle a reconnu qu'elle doit s'arrêter; et, après avoir prouvé sa force en ne tentant pas follement de percer des ténèbres dont elle a reconnu la cause et le caractère de nécessité, la montre encore en trouvant la solution de problèmes que le rationalisme évite ou dénature. C'est en fondant une science vraiment cbrétienne dans ses bases, et vraiment scientifique dans ses procédés, qu'on pourra confirmer les croyants dans leur foi, et rendre respectable à tous les esprits sans préventions une doctrine qui, d'une part, ira se fonder solidement sur la psychologie, et de l'autre, porter la lumière dans les plus hautes sommités de la métaphysique. Une telle science confirmera les croyants dans leur foi ; car nous pensons que le dernier efibrt de la philosophie est d'afïérinir les vérités élémentaires qui font la vie des âmes chrétiennes. Nous pensons que l'intelligence la plus humble et l'esprit le plus élevé peuvent se rencontrer en présence de l'Evangile, dans la même foi, dans la même espérance. Nous n'en sommes pas réduits à creuser un abîme entre le commun des esprits et la classe hautaine des penseurs. Nous croyons que la vérité est reçue pour être donnée, et que ceux qui s'élèvent sur l'échelle