‹ Introduction générale aux œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 65 sur 66 · CCX OEUVRES DE M. DE BIRAN · texte numérisé non relu

CCX OEUVRES DE M. DE BIRAN

de l'intelligence, ont la mission et le devoir d'attirer les autres à eux (1). Une foi incompatible avec la science est, sans doute, erronée; mais une science qui détruit le besoin de répandre la vérité, qui déclare impossible la communion universelle des âmes dans rintelligence et l'amour; une science qui, en échange du sentiment de l'humanité qu'elle leur enlève, promet à ses disciples les tristes joies de l'orgueil et du dédain, une telle science, de quel nom faudra-t-il la nommer?

Ce serait déjà un grand titre d'honneur pour une philosophie chrétienne, que de prémunir la pensée contre des aberrations qui semblent nous faire rétrograder jusqu'aux jours des contemplatifs de l'Inde antique.

Et qu'on ne dise pas : Que voulez-vous? Voulezvous revenir au moyen-âge? Voulez-vous renoncer à la liberté de la pensée et aux conquêtes de l'esprit moderne? Ce que nous voulons, c'est de relever la pensée abattue en lui indiquant des voies de lumière, loin desquelles elle s'égare dans le découragement; ce que nous voulons, c'est de préparer l'avenir de la science en la faisant vivre du principe qui seul fait vivre, seul peut faire durer ce qu'il y a de salutaire dans la civilisation moderne.

La philosophie est-elle isolée, a-t-elle d'autres destins que le mouvement général des esprits? Est-ce revenir au moyen-âge, que de réclamer toujours

(1) Le savant s'est senti le frère de celui qui ignore ; il a compris que le premier acte de la piété envers le ciel, était d'éclairer et de féconder les intelligences. (Jules Simon.)

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. ccxi

plus, pour l'état social, la justice égale pour tous, la charité universelle, la liberté de conscience, la pureté des mœurs? et qu'est-ce que tout cela, sinon l'enseignement de l'Evangile, accepté, à des degrés divers, par la conscience des peuples? Le moyenàge a beaucoup fait sans doute : de la putréfaction romaine et de la barbarie des nations conquérantes, il a tiré la société moderne. iMais l'œuvre est-elle achevée? A-t-on épuisé le christianisme ? L'a-t-on dépassé? A-t-on trouvé des principes nouveaux, des principes meilleurs? Et qui donc oserait soutenir sérieusement que poursuivre l'œuvre de la civilisation chrétienne, c'est revenir en arrière?

La philosophie est dans les mêmes conditions. Le moyen-âge a beaucoup fait aussi dans ce domaine : il a organisé le monothéisme; il a développé le sens moral ; il a discipliné et fortifié l'esprit humain ; il a permis et préparé l'avènement des grandes théories de la nature. A-t-il tout fait? A-t il épuisé la science chrétienne? Cette science, l'a-t-on dépassée? A-t-on trouvé, dans l'ordre métaphysique, des principes nouveaux et meilleurs? Qui oserait le dire? Qui oserait dire que la philosophie s'est assimilé toute la substance de l'Évangile, quand les penseurs les plus illustres n'ont pas réussi à asseoir sur des bases solides les doctrines pour lesquelles ils ont combattu ; quand Descartes ne prévient pas Spinosa ; quand Leibnitz échoue à sauver la liberté; quand Kant voit son œuvre méconnue et faussée avant de mourir; quand le panthéisme, le matérialisme, le doute renaissent de toutes parts, et que les intelligences les plus hardies

ccxil ŒUVRES DE M. Dh BIKAN.

et les plus éprises de l'amour des nouveautés, n'aboutissent qu'à renouveler la forme de conceptions anciennes, souvent repoussées déjà par la conscience humaine? Oh ! que nous sommes loin d'avoir solidement implanté dans le sol de la science ces vérités évangéliquesque le cœur réclame, que la conscience accepte, qui éclairent l'esprit, étendent son horizon, et tout ensemble le préservent des abîmes ! Que nous sommes loin de voir régner une philosophie digne de ce nom, qui nous laisse le Dieu vivant et vrai, créateur du monde et de l'humanité, l'ordre moral dans toute sa pureté sainte, un soulagement à nos souffrances, un pardon à nos fautes, la prière vraie et les fermes espérances de l'avenir !

Non, certes, il ne faut pas revenir au moyen-âge. Il faut prosci'ire l'intervention du pouvoir social dans les matières de pensée et de croyance. Jl faut s'unir dans une Vmue sainte en faveur de la liberté intérieure, de la liberté des âmes; apj)uyei' toutes les voix qui soutiennent cette cause de justice; dire aux gouvernements que, s'ils doivent protéger l'ordre social et affermir ses bases, ils nont pas mission pour décider de la vérité et de l'erreur; rappeler aux chrétiens que l'Évangile n'est pas né dans le pouvoir mais dans la persécution ; qu'il a conquis le monde par la patience, non par le glaive; et que ses armes (hins ce grand combat ne furent que l'obéissance et !(' niailyre. Voilà ce qu'oublia le moyen-âge; voilà ce que doivent proclamer aujourd'hui de concert, et tous ceux qui croient au christianisme, et tous ceu:: qui, sans y croire, acceptent pourtant (|uelques-uns

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des principes toujours prêts à sorlir de son sein.

Puis, il faut renoncer encore, je ne dis jiys, l'avis serait superflu, à canoniser Aristote, et à prendre chacune de ses sentences pour un oracle, niais à accepter trop facilement les résultats des travaux des Pères de l'Eglise et des docteurs de la s(;olastitjue, comme identiques à la révélation. Il faut se demander, au contraire, et rechercher avec soin, s'ils n'ont point trop subi l'influence de la science antique ; si la pureté des solutions chrétiennes dans l'ordre de la métaphysique ne s'est point altérée parfois dans leurs expositions, par une alliance trop intime avec les savantes doctrines d'Aristote ou les nob'es théories de Platon.

Il y a là tout un travail historique, aussi injportant en soi qu'il est conforme au génie de notre siècle. La scolastique avait son oeuvre à faire ; elle l'a accomplie. Inintelligents dans notre orgueil, ne répudions pas son héritage, mais ne retournons pas en arrière. Demandons au passé les gages de l'avenir. Dans les conditions nouvelles qui nous sont faites, à la lumière et dans la liberté , reprenons cl poursuivons l'œuvre excellente de la science chrétienne. Remontons aux sources de cette science, à la prédication apostolique consignée dans les documents écrits qui la conservent, transmise et confirmée au travers des siècles par la foi des âmes croyantes, cette tradition perpétuelle qui toujours a subsisté à côté des diseussions de l'école. Que la pensée (jui a transformé le monde verse toujours |)lus ses eaux pures et fécondes dans le domaine piopre de

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