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DISTRACTION

L'état de distraction est un moyen d'étude plus complet que le sommeil, parce que celui-ci ne permet le fonctionnement que du psychisme inférieur, tandis que chez le distrait on peut voir fonctionner simultanément (mais isolément et distinctement) le psychisme supérieur et le psychisme inférieur.

Dans Monsieur et Madame Moloch, Marcel Prévost nous montre le professeur Zimmcrmann qui, à table, « se sert d'un plat jusqu'à ce qu'il l'ait vidé » (comme d'autres remplissent leur verre jusqu'à inondation) « en rêvant aux grandes énigmes cosmiques qui sans cesse occupent son esprit ». Ses centres psychiques supérieurs et ses centres psychiques inférieurs sont distraits (distrahere) les uns des autres et agissent simultanément, mais dans des sens différents : ce qui permet de les étudier les uns et les autres.

Un homme est distrait quand, au même moment, il pense à une chose et en fait une autre l. Les actes accomplis dans la distraction ne sont pas librement voulus, mais en même temps ils sont coordonnés, intelligents, spontanés : ce ne sont pas des actes réflexes, ce sont des actes psychiques, mais psychiques inférieurs. Ce qu'on peut faire distraitement est souvent fort compliqué : c'est de l'activité polygonale.

Mais pendant la distraction 0 est loin d'être inactif. Dans certaines formes de flânerie, il peut bien, en abandonnant la direction et le contrôle de son polygone, ne faire que rêvasser de son côté, mais le plus souvent il est fortement occupé et énergiquement actif chez le distrait.

Quand Goethe et Hegel continuent leur travail, l'un à côté de la bataille de Valmy, l'autre à côté de la bataille d'Iéna, malgré le tapage et le danger, leur centre 0 n'est certes pas inactif, pas plus que celui de Xavier de Maistre quand il médite sur l'art et que son polygone le conduit chez Mme de Hautcastel.

Dans le sommeil on pouvait admettre que le rêve était dû à l'activité atténuée, affaiblie, amoindrie des centres psychiques supérieurs. Dans la distraction la même hypothèse ne peut plus être acceptée : on ne peut [pas admettre que l'apparition des actes psychiques inférieurs soit due à un affaiblissement momen-

1. Menalque, dit la Bruyère, ■< pense et parle tout à la fois; mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il pense .

tané de o. L'activité psychique supérieure o'était actuellemenl diminuée ni chez Napoléon quand, au moment le plus difficile de la bataille de Wagram, il descendait de cheval, se mettait à cueillir des fleurs et des épis, en faisait un bouquet, puis le défaisait et recommençait ainsi une demi-douzaine de fois, ni chez Beethoven quand, au retour de ses excursions dans les forets, il oubliait ses vêtements sur l'herbe, rentrait tête nue et était arrêté et conduit en prison comme vagabond.

On voit donc l'importance toute particulière qu'a l'état de distraction pour l'étude du fonctionnement des deux psychismes.

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