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LES RAISONNEMENTS ET LES JUGEMENTS

a. Physiologie.

C'est théoriquement, et en quelque sorte schématiquement, que j'ai pu parler plus haut (p. 89) de l'idée, phénomène psychique simple. L'idée n'est pas subie passivemsnt sans que les neurones psychiques interviennent avec leur activité propre pour associer des pensées, faire des raisonnements ou porter des jugements.

Si l'on dit avec Hôffding que « nous formons un jugement quand nous joignons ensemble deux concepts à cause d'un rapport d'identité entre leurs contenus » il faut comprendre que les neurones joignent ainsi les concepts activement, que le jugement n'est pas la simple et immédiate conséquence de cette jonction dans des neurones inertes et passifs. La meilleure des preuves de cette activité propre est l'influence de l'état individuel, physiologique ou pathologique, de ces neurones psy-

1. En rejetant le supérieur dans le troupeau des bien portants, on ne le poussera i>a^ puni' cela dans !•• troupeau des médiocres.

chiques sur la nature du jugement après rapprochement de deux concepts donnés.

Les neurones psychiques inférieurs sont, comme les supérieurs, susceptibles de raisonner et déjuger. Mais les raisonnements et les jugements de l'hypnose, des transes de médiums sont peu élevés, souvent illogiques, superficiels, en somme peu importants, paire que le fonctionnement du polygone obéit très imparfaitement aux lois générales du raisonnement, dont la métaphysique étudie les origines, et la logiquelcs formules.

11 \ a un jugement particulièrement intéressant qui montre bien la possibilité pour les deux ordres de centres psychiques de raisonner et déjuger, ('/est le jugement de reconnaissance; il est à dcu\ degrés.

Quand un sujet a reçu toutes les sensations venues d'un objet, il l'ait dans son polygone une première reconnaissance inférieure, élémentaire, inconsciente, qui commande l'attitude du sujet vis-à-vis de l'objet automatiquement reconnu. Dans certains cas, tout se borne là.

Dans d'autres cas, tout l'ensemble des centres psychiques (supérieurs et inférieurs) intervient, réunit, rapproche, combine toutes les impressions venues de l'objet, les compare aux impressions plus ou moins analogues déposées antérieurement dans la mémoire et couronne cet acte psychique par un jugement de i*oeoii naissance supérieur ou conscient.

En dernière analyse, le jugement de reconnaissance localise un objet extérieur dans Vespace et une image intérieure dans le temps. La reconnaissance est un jugement d'orientation et de localisation d'une impression dans le temps et dans l'espace.

Ce jugement de reconnaissance, qui peut être fort rapide el alors simuler une perception simple, n'en est pas moins toujours un jugement et doit être attribué à des centres psychiques distincts de ceux qui président à la sensibilité générale, puisque certaines lésions organiques dissocient les deux fonctions (voir le ebapitre xi dans la troisième partie).

b. Tempéraments.

C'est sur la force el la justesse du raisonnement qu'on base la classification des tempéraments.

On peut distinguer d*abord les sujets à jugement sûr, deduclifs (mathématiciens, ou inductifs(physiciens) et les sujets à jugement faux [raisonneurs, ergoteurs).

On peut aussi classer les sujets suivant leur facilité et leur force de reconnaissance, soit primaire, soit secondaire. On trouvera dans le livre de van Biervliet sur la Mémoire le résumé de nombreux essais expérimentaux tentés par divers auteurs pour mesurer la force particulière de reconnaissance chez divers sujets et plus spécialement leur résistance plus ou moins grande à la suggestibilité.

D'ailleurs, il faut, chez chaque sujet, étudier la force de reconnaissance polygonale pour chaque sens; on forme ainsi des types à forte reconnaissance tactile, forte reconnaissance visuelle... Dans ces cas, l'état de l'appareil sensoriel lui-même n'est pas indifférent. Un même polygone reconnaîtra mieux dans le domaine d'un sens fort; la faiblesse d'un ou de plusieurs sens développe, en suppléance, la force de reconnaissance par les autres sens.

c. Patholo/jie. Délires.

Les aliénistes limitent le mot délire à « un ensemble plus ou moins complexe d'idées morbides concernant le moi ou ses rapports avec le monde extérieur ». Avec moins de précision peut-être, mais une suffisante approximation, on peut appeler délires les maladies du raisonnement et du jugement '"

Nous éliminons alors de ce cadre les idées obsédantes ou obsessions, les idées lixes inconscientes... que nous avons étudiées déjà (p. 90). Nous éliminons même les délires, dans lesquels des prémisses fausses sont suivies d'un raisonnement correct et logique : mais ce délire pur est très rare, le malade raisonnant le plus souvent pathologiquement, sur ses prémisses pathologiques. Quand un aliéné subit ses idées délirantes (suivant l'expression de Christian) il \ a bien une maladie (hypo) de la fonction de réaction psychique sur les idées, c'est-à-dire une maladie du raisonnement et du jugement.

Seglas fait remarquer que les conceptions délirantes sont, suivant les cas : vagues, indéterminées ou précises, nettes; fixes ou mobiles; pohmorphes ou uniformes; diffuses, monotones, systématisées (jusqu'à la cristallisation et à la stéréotypie) ; vrai-

1. Je donne ainsi dans le délire un grand rôle à ce que les aliénistes appellent l'interprétation délirante. C'esl le vrai moyen de distinguer en pathologie psychique les maladies de l'idée el les maladies du raisonnement el du jugement.

semblables, impossibles, niaises, extravagantes, absurdes, incohérentes, contradictoires, contrastantes, antagonistes... Et il les étudie successivement sous les formes : d'autoaccusalion, de persécution, de défense, de grandeur, hypocondriaque, de négation, d'énormité, mystique, erotique, palingnostique, métabolique, de transformation corporelle.

D'une manière générale le délire a son point de départ dans le fonctionnement des centres psychiques supérieurs. Mais quand ce fonctionnement psychique supérieur est simplement affaibli, le siège du raisonnement et des jugements délibérants est dans le polygone, émancipé du contrôle de 0; à l'état ordinaire de veille, le malade est comme dans le sommeil, il rêve. C'est le délire polygonal ou délire onirique de Régis l.

D'après l'éminent aliéniste de Bordeaux, « le délire onirique est un véritable état somnambulique, un état second. Comme tout état second, il est formé par la mise en jeu de l'activité subconsciente ou inconsciente; il domine le sujet au point de lui faire vivre et agir sa vie subconsciente ou inconsciente... il est enfin, toujours comme un état second, susceptible d'être influencé par l'hypnose ». Et ailleurs : « ce délire est, dans toute l'acception du mol, un délire de rêve, un délire onirique. Il naît et évolue en effet dans le sommeil; il est constitué par des associations fortuites d'idées, par des reviviscences hallucinatoires d'images et de souvenirs antérieurs, par des scènes de la vie familiale ou professionnelle, par des visions le plus souvent pénibles, par des combinaisons d'événements étranges, impossibles, éminemment mobiles et changeants ou doués au contraire d'une certaine fixité, qui s'imposent plus ou moins complètement ù la conviction. Au degré le plus faible, ce délire est exclusivement nocturne et momentané; il cesse au réveil et ne reparaît que le soir, soit dès le crépuscule, soit seulement plus tard, avec le vague assoupissement. A un degré plus marqué,

1. « J'estime, dit Régis, que rien ne saurait mieux faire comprendre le délire onirique tel que je le conçois, comme de voir en lui, suivant le schéma et l'expression de Grasset, un typede délire polygonal. » — c'est le délire que présente Jaubourg a la dernière période de sa pneumonie dans le dernier roman de Paul Bourgel : « les Mantes parties du cerveau étaient sous l'action des toxines et les autres, les inconscientes, libérées et vagabondes... (Ce délire) se traduit par un rêve qui se parle et qui, pour non-, est incohérent... Le plus souvent, (l'intoxiqué) revit des événements antérieurs... Nous appelons onirique ce délire de rêve ». Au même moment d'ailleurs, Paul Bourgel écrivait l'Emigré q\ une Préface au livre de Régis sur

Jean-Jacques Rousseau.

il cesse encore au réveil, mais incomplètement et se reproduit dans la journée dès que le malade a les yeux fermés et somnole. Enfin, à son degré le plus élevé, le délire ne cesse pas au matin et il se continue le jour, tel quel, comme un véritable rêve prolongé. » Enfin ces malades « gardent souvent, implantée dans leur esprit, plus ou moins longtemps après la guérison, quelque idée fausse isolée, obsédante, tenace, reliquat d'une des conceptions principales de leur rêve hallucinatoire, sorte de monoidéisme, d'idée lixe postonirique, identique au monoidéisme, à l'idée fixe posthypnotique ». C'est une des origines de l'idée fixe polygonale étudiée plus haut (p. 90).

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