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CENTRES CORTICAUX D'ASSOCIATION ET DE PROJECTION DE FLECHSIG

Appliquant sa méthode d'étude (exposée plus baut, p. 11, note) des myélinisations contemporaines dans les diverses parties des centres nerveux, Flechsig pense qu'une partie seulement de l'écorcc envoie des fibres, dites de projection, aux masses grises situées plus bas (centres de projection), les autres parties de l'écorce envoyant seulement des fibres, dites d'association, aux autres centres corticaux (centres d'association).

Les centres de projection (tiers de l'écorce) comprennent quatre sphères sensitivomotrices (tactile, visuelle, auditive et olfactive).

La sphère tactile l comprend la sphère de sensibilité générale (tîg. 13 et 14) et la sphère du goût. La sphère visuelle est. représentée sur les tigures 13 et 14, la sphère auditive sur la figure 13 et la sphère olfactive sur la figure 14.

Les centres A" association occupent tout le reste du cerveau (parties blanches des fig. 13 et 14). Les centres d'association pariétal et occipitotemporal répondent à mes centres polygonaux ; le centre d'association frontal répond à mon centre 0 (Flechsig y localise la conscience de la personnalité Personnlichkeitsbewutssein).

C'est dans ces centres d'association, dit van Gehucblcn, que

1. An Congrès <!<■ Paris, Flechsig appelle cette première sphère « sphère de la sensibilité corporelle » et rapproche la sphère gustative de la sphère olfactive ><>us le n° 4.

Grasset. — Introduction. 10

sphère auditive Fig. 13. — Les sphères sensorielles on centres de projection et les centres d'association antérieur (A) et postérieur (P,P). Face externe du cerveau (d'après Flechsig). Les centres d'association sont en clair sur la ligure. les centres de projection en pointillé.

sphère tactil

sphère olfactive Pig. 14. — Les sphères sensorielles ou centres de projection et les centres d'association. Face interne du cerveau (d'après Flechsig), Les centres d'association (A) et postérieur (P,P) Boni en clair sur la figure.

toute sensation perçue laisse une empreinte ineffaçable, qui constitue le souvenir. C'est là que se rencontrent, se réunissent et se fusionnent en des centres supérieurs les sensations tactiles, visuelles, olfactives et acoustiques. C'est là que les sensations sont comparées entre elles et comparées à des sensations antérieures. C'est là que l'esprit trouve les éléments indispensables à tous les actes de la vie intellectuelle ou psychique. Ces centres sont, en définitive, dans le cerveau de l'adulte, le substratum anatomique de ce qu'on appelle expérience humaine, savoir : connaissance, langage, sentiments esthétiques, inoraux. Ces centres apparaissent les derniers chez l'embryon, ne se développent que dans les espèces animales supérieures (singes supérieurs) et n'atteignent même nulle part un développement aussi grand que chez l'homme après sa naissance. Les centres d'association « sont les régions de l'écorce qui président à la vie intellectuelle, à la vie morale. Ce sont, suivant l'expression de Flechsig, les centres intellectuels [geistige Centren), les véritables organes de la pensée (Denkorgane) ».

Les idées de Flechsig ont été ardemment discutées, notamment au Congrès de Paris de 1900, comme en témoignent les Rapports à la Section de neurologie, de Flechsig lui-même d'une part, d'autre part de von Monakow et de Hitzig et la discussion (Vogt) qui a suivi. On peut, avec Hitzig, conserver la division de Flechsig en centres qui possèdent principalement des communications intercorticales et centres qui ont en outre des communications extracorticales. Ce qui persiste surtout des travaux de Flechsig, c'est la notion « des centres d'association, différents des centres de projection de parleurs connexions » et ce fait que les centres psychiques supérieurs siègent probablement dans la région préfrontale.

Ce commencement de preuve est complété par l'étude anatomocliniquc (que je vais résumer) des trois grands groupes de centres psychiques, indiqués plus haut : psychiques sensoriomoteurs, psychiques inférieurs, psychiques supérieurs.

43. — ANATOMOCLINIOIE DES CENTRES PSVCU1QUES SENSORIOMOTEURS (CENTRES DE PROJECTION).

Dans ces centres, certainement les moins discutés, arrivent (sphères sensitives et sensorielles) les impressions extérieures et intérieures (kinesthésiques, cénesthésiques). De là (sphère

148 LOCALISATION ANATOMIQUB DBS CENTRES PSYCHIQUES

motrice) partenl les expressions volitives. C'est probablement

aussi dans ces mêmes régions que se font les associations et les expressions vasomotrices qui produisent les phénomènes physiologiques de rémotion.

Ce sont les régions marquées en pointillé sur les figures 13 et 14 : sphère de sensibilité générale, sphère auditive, sphère visuelle et sphère olfactive.

Les symptômes de ces zones de projection sont, en général, peu ou pas psychiques. Tant que les centres d'association sont sains, réagissent normalement, jugent sainement l'origine et la nature des troubles éprouvés, ces troubles restent sensitifs, moteurs ou vasomotcurs, sans retentissement sur le psychisme.

Comme exemples de lésion de ces centres corticaux avec intégrité du psychisme je citerai : Pasteur frappé d'héinorrhagie cérébrale avec hémiplégie gauche le 19 août 1808, dictant, le ïo octobre, une note pour l'Académie des sciences et faisant plus tard ses découvertes sur le charbon, la rage, etc. ; notre Lordat, frappé d'aphasie en 1828, occupant sa chaire encore pendant trente ans; le dessinateur Daniel Vierge, devenu et resté aphasique et agraphique, se mettant à dessiner de la main gauche avec autant de talent que précédemment '.

Mais si, pour une cause quelconque (dégénérescence, hérédité, alcoolisme, progrès lent de la cérébrosclérose...), les centres supérieurs s'affaiblissent, si le fonctionnement polygonal apparaît dans la vie psychique de ces sujets et l'envahit, l'altération de ces centres sensoriomo leurs se traduira par quelques troubles psychiques, plus ou moins légers : notamment la sensiblerie et l'émolivité qui peuvent conduire aux pleurs faciles, les changements iluns le caractèreet les habitudes, comme on l'observa chez le physiologiste P. -H. Bérard, l'apparition A'instincts nouveaux, de /mssions anormales, un peu d'infantilisme, de la puérilité affective et sentimentale... Si les centres supérieurs sont influencés et paroxystiquement sidérés ou supprimés, les convulsions apparaissent, deviennent de Yépilepsie corticale ou jacksonienne (du nom d'Hughlings Jackson qui, avec Bravais, l'a, le premier, décrite), des crises d'automatisme ambulatoire (cas de Sabrazès et de Baty).

L'altération des centres sensoriomoteurs peut aussi provoquer des sensations fausses qui, mal jugées et mal interprétées, sont

1. .le reviendrai Bur !<• psychisme des aphasiques au chapitre \ de la troisième partie.

l'origine de faux jugements, d'illusions et d'hallucinations, qui gardent, de leur origine, un caractère spécial, une forme particulière.

En voici des exemples.

Chez un charretier alcoolique mort d'hémorrhagie cérébroméningée dans la zone auditive, A. Berge a observé une sorte de délire professionnel onirique, réveillé par le bruit des charrettes du dehors. « Le malade, immobilisé dans un état continu de prostration et de torpeur, indifférent a tout, dès qu'une charette passait dans la cour de l'hôpital, sautait hors de son lit, courait à la fenêtre et là, dans un accès de délire de rêve électivement provoqué par les bruits familiers de son métier, se mettait à exciter le cheval de la voix, à tempêter, à revivre son activité professionnelle » (Dupré). Un sujet observé par van Gehuchten avait des attaques épileptiformes, au début desquelles il éprouvait un mauvais goût dans la bouche, accompagné d'une odeur de parfum : à l'autopsie, on trouva une tumeur qui avait détruit la plus grande partie de la sphère de l'odorat et du goût. Sérieux et Mignot ont vu, chez un paralytique général, des hallucinations de l'ouïe alternant avec des accès de surdité verbale et, à l'autopsie, une plaque de méningoencéphalite intéressant le centre de l'audition. Dans une observation de Siebert on put, par les hallucinations de l'odorat, diagnostiquer durant la vie le siège d'une tumeur qui occupait réellement la sphère olfactive. Schaffer et beaucoup d'autres distinguent, dans la paralysie générale, la forme sensorielle avec lésions postérieures et la forme démentielle avec lésions antérieures de l'écorce cérébrale.

Donc, la lésion des centres sensoriomoteurs peut rester latente au point de vue psychique ; mais elle peut aussi, quand il y a des troubles psychiques, leur imprimer une forme spéciale, en rapport avec le siège anatomique de la lésion.

44. — anatomoclinique des centres psycuiqies inferieurs (centres d'association inférieure).

Ces centres comprennent les centres d'association pariétal et occipilotcmporal, c'est-à-dire toutes les parties blanches (avec des stries ou raies) des figures 13 et 14, sauf la partie antérieure (centre d'association frontal .

4».££Ù£&"LJÎ>&

Ce sonl Qoscentres polygonaux (AVTEMK de la figure 10, p. 16) •lu psychisme automatique et inconscient; les centres de toute la partie polygonale de l'association îles idées et des images, de la

mémoire, de l'imagination, de la comparaison, du jugement et de la délibération volitive:

les centres du psychisme inférieur.

Pour l'élude anatomoclinique de ces centres, il faut leur joindre le corps calleux, qui représente tous les faisceaux de relation psychique d'un hémisphère à l'autre. Le corps calleux, que représentent les figures 15 et 10 sur des coupes horizontales etverticales du cerveau, est « une large commissure blanche composée de libres transversales reunissant l'un à l'autre les hémisphères du cerveau, quadrilatère et d'environ huit centim.

de longueur» (Debierre).

Je ne parle pas du siège des lésions dans les diverses agnosies et dans les troubles du langage, que nous retrouverons dans la troisième partie : agnosies tactiles (chap. xn), agnosies sensorielles (chap. xiv et xv), désorientation cénesthésique chap. xm), aphasies diverses (chap. x); et je limite l'étude du siège des lésions dans les troubles d'association intellectuelle aux deux paragraphes suivants : 1° centres d'association intérieure, lobes pariétal et occipito temporal ; °2" corps calleux.

Fig. 15. — Corps calleux (coupe horizontale du cerveau).

1.1, sillon médian de la face supérieure de corps calleux; 2,2, tractUS de Lancisi; 3, faisceaux transversaux du corps calleux: 3'. section de la substance blanche ou médullaire au niveau du bord du corps calleux ; 4,4, écorce grise des circonvolutions; 5, partie antérieure de la grande scissure interhémisphérique; 6, partie postérieure de la même scissure; 7, coupe des parois du crâne.

a. Centres d' association inférieure {postérieure de Flechsig) : lobes pariétal et occipitotemporal.

D'après Flechsig, celte région (centres d'association pariétal et occipitotemporal des figures 13 et 14, p. 146) « est spécialement le siège de l'intelligence proprement dite. Ses lésions pro-

Fig. 16. — Corps calleux (coupe verticale du cerveau). 1 et 1', 2 et ■■:', 3 et 3', fibres commissurantes des régions supérieures, formant en 1 et 4' le corps calleux; 5, fibres commissurantes des régions inférieures (commissure blanche antérieure).

voquentdcs troubles de la mémoire et de l'association des idées, l'incohérence et la démence... la cécité et la surdité psychiques, l'alexie sensorielle, l'aphasie optique, la surdité verbale transcorticale (aperceptive), la paraphasie, etc. ».

Von Monakow attache aussi une haute importance psychique au lobe temporal.

P. Schuster, dit Dupré, « conclut de ses statistiques que c'est dans les tumeurs du lobe occipital que s'observent avec le plus de fréquence les troubles psychiques à forme de confusion mentale, de délire, d'hallucinations et d'excitation ».

Chez une femme qui avait une tumeur du lobe temporal, Bayerthal avait constaté : altération de caractère; perle de l'attention, de l'intérêt; apathie; démence et hébétude terminales.

Enfin, voici ce que dit Jules Soury sur les rapports du lobe pariétal avec le développement de l'intelligence : « c'est surtout le lobe pariétal, j'entends les parties qui en restent après son démembrement, où l'on voit aujourd'hui un centre de l'intelligence qui parait ne le céder en rien au lobe frontal lui-même,

au moins dans la production des plus hautes œuvres du génie, de l'œuvre d'arl en particulier. Ce centre psychique ou intellectuel postérieur, silué sous les bosses pariétales, a été trouvé singulièrement développé chez tous les hommes de génie dont on a jusqu'ici étudié scientifiquement le cerveau ou le crâne. Chez plusieurs artistes, tels que Beethoven, et sans doute aussi S. Bach, c'est exclusivement l'énorme développement de cette région cérébrale qui frappe, tandis que chez les savants comme le mathématicien Gauss, le développement porte sur les centres postérieur et antérieur du cerveau. Le génie scientifique présenterait ainsi d'autres conditions analomiques que le génie artistique. Richard Wagner, par le grand développement de son lobe frontal, occuperait manifestement une place à part à côté de S. Bach et de Beethoven.... Chez Justus von Liebig, Lasaulx, Dollinger, Kanl, Gauss, Dirichlet, etc., les régions pariétales étaient également fort développées. Ainsi, ce ne sont pas seulement les grands musiciens, ce sont aussi des philosophes, des mathématiciens, des chimistes, des physiologistes et des anatomistes qui ont possédé des circonvolutions pariétales d'un volume considérable... C'est Rudinger qui, dans sa monographie de 1882, appela le premier l'attention sur le développement extraordinaire des circonvolutions pariétales chez les hommes d'une haute intelligence ; il les trouva à un degré d'évolution bien moindre chez les gens ordinaires et dans les races humaines inférieures. »

Il ne faut pas attacher trop d'importance à ce genre de constatations. On peut cependant remarquer que le développement des centres psychiques inférieurs (que j'étudie ici) correspond plutôt aux genres artistiques, aux genres d'exposition et d'expression, tandis que clans le lobe préfrontal, que j'étudierai tout à l'heure (p. 154) siégerait plutôt le génie créateur.

b. Corps calleux.

Un des cinq signes, qui, d'après Bristowe, forment le syndrome du corps calleux est : « troubles profonds de l'intelligence, stupidité, sans aucun trouble de la parole de nature aphasique ». Gicse constate des troubles profonds de l'intelligence onze l'ois sur treize observations qu'il réunit. Kansom signale la démence dans les onze cas qu'il connaît: il ajoute (pus dans bien des cas, c'était le seul symptôme noté. Pour Dévie et Paviot, l'apparition

précoce des troubles mentaux et de l'intelligence est le premier des deux symptômes cardinaux qui peuvent faire diagnostiquer une lésion du corps calleux.

Déjà, en 1741, La Peyronie s'était appuyé sur la fréquence et l'intensité des altérations psychiques dans les lésions du corps calleux pour placer le siège de l'Ame dans cette grande commissure; et, un siècle plus tard, dit Dupré, « par une belle intuition, Tréviranus voyait l'organe de l'unité des opérations intellectuelles » dans ce corps calleux qui « représente certainement, d'après les recherches anatomophysiologiques contemporaines (Meyncrt, 3Iurato\v, Gudden, Brissaud, Déjerine), l'instrument nécessaire de la synthèse harmonique des activités sensoriopsychiques des deux hémisphères. »

On doit considérer aujourd'hui le corps calleux « comme l'organe de l'unité anatomique et fonctionnelle des deux moitiés du cerveau. Le corps calleux est donc un organe psychique par excellence ». Dupré ajoute de nouveaux faits (Mobcl Blackwood, Seglas et Londe, Brissaud) à ceux déjà réunis par Devic et Paviot et conclut : « en résumé, les tumeurs (du corps calleux), en compromettant la fonction d'association synergique des deux hémisphères, portent une atteinte précoce et profonde à la célébration psychique et entraînent la démence ».

De même Brissaud et Souques : « Les tumeurs du corps calleux, surtout celles qui occupent la partie antérieure de celte grande commissure, entraînent invariablement une perturbation presque constante, précoce et plus ou moins complète, des phénomènes psychiques. La coordination des idées, c'est-à-dire des images corticales, est devenue impossible sans que les idées ou images soient elles-mêmes effacées. »

D'un récent travail (1006) publié dans L'Encéphale (avec deux observations nouvelles) Raymond, Lejonne et Lhermittc concluent que « la symptomatologie exclusivement calleuse se réduit aux seuls troubles mentaux. Les traits les plus caractéristiques de ce syndrome sont les suivants : avant tout, un manque de liaison dans les idées, une bizarrerie dans les manières et dans les actes, puis des troubles de la mémoire, les événements récents étant les plus vite oubliés; la mémoire topographique est intéressée; enfin le caractère est profondément modifié, le malade devient irritable, d'humeur variable et changeante. Les sentiments affectifs sont conservés et il n'existe pas d'idées délirantes. »

45. — anatomocl1nique des centres psychiques supérieurs (lobe préfrontal).

a. Généralités. Historique. Physiologie.

Avec Hitzig, Gratiolet et Bisehoff, contre Exner, je sépare du lobe frontal sous le nom de lobe préfrontal, ce qui est en avant de la circonvolution frontale ascendante et du pied des circonvolutions frontales, c'est-à-dire ce qui est indiqué en blanc avec des stries, sous le nom de centre d'association frontal sur les ligures 13 et II (p. 146) et ce que représente la ligure 17. C'est

Fig. 17. — Région préfrontale (Nimier).

le sens qu'adoptent aussi Oppenheim, Raymond et la plupart des cliniciens.

Voici maintenant le problème.

Il ne s'agit pas de se demander (comme on le fait trop souvent) si tous les centres psychiques sont réunis dans cette partie de l'écorcc. Il serait anticlinique de poser la question ainsi, puisque nous avons vu (44, p. 149) le rôle joué par tout le reste de l'écorcc cérébrale dans les fonctions psychiques. Il s'agit uniquement de savoir si les fonctions psychiques «npérieures ont leurs centres dans cette région.

Bouillaud (1823), Broca1, Graliolet admettaient déjà le rôle psychique des lobes frontaux que contestait Vulpian 1 1866).

i. D'après Broca, If lobe frontal posséderait l'hégémonie cérébrale.

Hitzig doit être cité en tête des défenseurs du rôle psychique supérieur du lobe frontal. Dès ses premiers travaux (1870) sur l'excitabilité de l'écorce cérébrale, il considère le lobe frontal comme « le siège ou l'organe de l'intelligence ». Quatorze ans après, il reprend la question, discute les objections de Munk et maintient ses premières conclusions (1884). Des chiens avaient élé dressés à venir chercher sur une table, avec ou sans l'aide d'une chaise, leur nourriture. Opérés des deux lobes antérieurs, ces chiens oublient cet exercice et ne le réapprennent jamais plus; ils oublient, dès qu'ils ne le voient plus, le morceau de viande qu'on vient de leur présenter. Et Hitzig ajoute : « j'accorde, avec Munk, que l'intelligence, disons mieux : le trésor des idées (Vorslellungen) doit être cherché dans toutes les parties de l'écorce ou plutôt dans toutes les parties du cerveau, mais je soutiens que la pensée abstraite exige nécessairement des organes particuliers; et, ces organes, je les cherche provisoirement dans le cerveau frontal (Stirnhirn ') ». Au Congrès de 1900, Hitzig a répété qu'il existe dans les régions préfrontales des organes spécialement préposés à la fonction (Y intelligence supérieure, c'est-à-dire à la faculté de penser abstraitement.

En 1875, Ferrier, après ablation d'un lobe frontal (ou des deux) chez des singes, constatait un « grand changement » dans leur « caractère ». « Ils restent bien, comme par le passé, sensibles et doués de puissance musculaire ; mais, au lieu d'être aux aguets pour savoir ce qui se passe autour d'eux, ils ne cherchent guère au delà de leurs sensations intimes; ils vont et viennent au hasard, passent leur temps à recommencer le même mouvement, semblent avoir perdu la possibilité de l'observation judicieuse et attentive... Les singes, de l'apathie, passaient quelquefois à une agitation incessante et sans but... ces animaux n'avaient pas perdu l'intelligence; ils n'avaient perdu, avec les centres d'arrêt du lobe frontal, que cette capacité d'attention consciente qui est la condition de ces opérations de l'entendement dont la somme ou la résultante est ce qu'on nomme l'intelligence. » (Jules Soury).

Pour Wundt (1887), le lobe frontal est le centre de l'apercep-

I. Cette page d'Hitzig apparaît à Jules Soury « comme le testament de l'ancienne psychologie ». Il me semble qu'on peut tout aussi bien y voir « l'annonce d'une ère nouvelle » pour la physiopathologie des centres psychiques.

tion (Apperceptionseentrum). « En outre, la volonté ne faisant qu'un au fond avec L'aperception, la destruction du lobe frontal, avec la ruine de l'aperception, entraine celle de la volonté. »

Meynert, Etfunk, Jules Soury ont au contraire combattu celte manière de voir.

Goltz (1893) montre la différence d'action sur le caractère et la nature morale des animaux suivant qu'une altération porte sur les ivuions antérieures ou sur les régions postérieures du cerveau. Ainsi, après l'ablation des lobes antérieurs, il observe trois ordres de phénomènes, d'ailleurs connexes, qui diffèrent diamétralement de ceux qui suivent l'ablation du cerveau postérieur {Binterhirn) : « 1° des phénomènes d'excitation générale exagérée; 2° l'absence de contrôle ou de domination sur soimême; 3° la violence de certains mouvements réflexes incoercibles, par défaut des fonctions d'arrêt ou d'inhibition » ; d'où le « caractère irritable, agressif, violent jusqu'à la fureur. De bons animaux, les chiens les plus pacifiques du monde, peuvent devenir, après cette opération, méchants, hargneux, batailleurs. Emportés par une sorte d'aveuglement furieux, ils se précipitent, dès qu'ils les aperçoivent, sur des chiens qui ne leur ont jamais fait aucun mal, qu'ils traitaient même autrefois en amis : ils les mordent, les déchirent avec rage. Ce changement de caractère a été observé par Goltz dans vingt-deux cas. »

Bianchi (1894), qui a expérimenté sur douze singes et six chiens et leur a extirpé soit un lobe frontal soit les deux lobes frontaux, pense que ces lobes « seraient l'organe dans lequel les produits sensoriels et moteurs des différentes zones sensorielles et motrices de l'écorce cérébrale viendraient se coordonner et se fondre... De celte fusion naît ce que l'on appelle le tonus psychique de l'individu. L'extirpation des lobes frontaux produit la désagrégation de la personnalité, l'incapacité à la formation par séries des groupes d'images et de représentations. La disparition de l'organe de la fusion physiologique entraîne l'absence de la base anatomique du jugement et de la critique. » Un singe opéré par Bianchi fut présenté par lui au Congrès de Home et soumis à une commission composée de Hilzig (président), Tarnburini, Monde! , Pitres, Sciamanna, Sergi, Kurella, Mingazzini, qui, après un examen forcément écourté, confirma en partie les conclusions de Bianchi. Le rapporteur, Sciamanna « reconnaît qu'il s'est produit un changement profond dans la personnalité de l'animal ; celui-ci... se montre dans des conditions psychiques

inférieures à celles des singes normaux à cause de l'insuffisance des perceptions et du défaut de discernement ». En 1900, Bianchi continue à donner « la plus grande importance aux lobes frontaux qui recevraient les produits élaborés dans les centres de perception et transmettraient la synthèse directrice des actes à la zone motrice ». Enfin, en 1904, il montre qu' « il existe une seule zone dont les lésions n'aient jamais produit, de troubles moteurs ni sensitifs, mais qui, par contre, déterminent la perte des facultés mentales supérieures : c'est celle des lobes préfrontaux... Les expériences, les maladies de cette zone et l'anatomie embryologique concourent à démontrer que la zone frontale est le siège de la synthèse intellectuelle et émotive de la personnalité. »

Pour Flechsig (1896) le centre frontal « intéresse surtout la personnalité de l'individu; il règle la participation personnelle aux événements extérieurs ou intérieurs qui concernent l'individu. La lésion du centre frontal supprime l'attention active et provoque l'indifférence complète, change de fond en comble le caractère. » Et Hitzig a proclamé, en 1900, que si, s'appuyant sur des recherches physiologiques, il a « émis l'hypothèse que des organes de ce genre se trouvent dans la région préfrontale, c'est à Flechsig que revient le mérite d'avoir fourni une preuve embryologique ' de l'exactitude de cette opinion. «

Shepherd Ivory Franz conclut d'un récent travail (1906) que « chez les singes, de même que chez les chats, les lobes frontaux servent normalement à la formation des associations sensorielles. Quand les lobes frontaux sont détruits, les habitudes récemment acquises sont détruites, mais les animaux peuvent former de nouvelles associations ou réapprendre leurs anciens tours. Quand il s'agit d'associations solidement établies, la destruction des lobes frontaux n'entraîne pas leur perte... ces habitudes bien établies sont en quelque sorte devenues réflexes. Ce qui vient d'être dit tend à faire attribuer une grande valeur aux lobes préfrontaux dans notre vie mentale2. »

Je termine ce paragraphe par cette phrase de Charpy : « il est

1. La myélinisation commence par les centres sensitifs, sensoriels et se termine par les centres psychiques.

2. Dans le même numéro de la Revue neurologique on trouvera l'analyse d'un livre de Polimanti qui conclut au contraire que, chez le singe, « les lobes frontaux n'ont pas plus de rapport avec l'intelligence que les autres parties du cerveau; on ne saurait localiser dans les lobes frontaux l'activité psychique supérieure ".C'est aussi L'opinion d'Ezio Sciamanna \Ibidem, 1906, p. 447).

difficile de ne pas croire, avec Hilzig, que si les idées se forment dans toute t'écorce cérébrale, c'est surtout dans le lobe frontal, caractéristique du cerveau humain, que s'organisent la réflexion, les idées abstraites, la volonté frénatrice des centres sensitivomoteurs, en un mot les manifestations élevées de l'intelligence. Il en est de même de la conscience. »

I». Etud<> anatomoclinique .

Même avec des développements conlirmatifs ultérieurs, la physiologie expérimentale ne donnera jamais, sur cette question délicate de la localisation du psychisme supérieur chez l'homme, que des présomptions et un commencement de preuve. La démonstration complète et définitive ne peut être demandée qu'à l'anatomoclinique qui observe chez l'homme même.

a Travaux d'ensemble.

L'histoire anatomoclinique du lobe préfrontal parait commencer en 1888 avec la thèse de Léonora Welt, élève de Eichhorst à Zurich, et le travail de Jastrowilz.

Franz Binz, le malade de Welt (lésion traumatique de l'os frontal), « de pacifique, gai, poli et propre qu'il était, devint mauvais, querelleur, violent et sale, sans que l'intelligence fût obscurcie ». Dans douze observations rapprochées, l'effet de ces lésions fut « des symptômes de déficit de la personne morale ». Jastrowilz « a recueilli plusieurs cas intéressants de démence avec excitation gaie, d'un tour d'esprit jovial, comique ou humoristique (Witzelsucht1), observée uniquement dans des tumeurs du lobe frontal » et qu'il appelle moria. Il y a aussi « des tumeurs des lobes frontaux avec des symptômes de nature mélancolique (Grimm) ». La moria « se montre également chez quelques paralytiques généraux, à la période de début, chez des déments sôniles, chez des alcooliques, où existe aussi une atrophie des lobes antérieurs du cerveau... La psychose ici décrite me paraît donc un phénomène important pour les localisations du lobe frontal... Il semble bien que la moria ne se rencontre que dans les lésions en foyer, surtout dans les tumeurs, des lobes frontaux, non dans celles des autres parties du cerveau. »

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