DERNIERS TRAVAUX DE PIERRE MARIE
a. Exposé de ces travaux.
A cette conception classique des centres du langage et des aphasies Pierre Marie a fait récemment de graves objections.
Le 23 mai 1906 paraît dans la Semaine médicale un premier travail intitulé « Revision de la question de l'aphasie » avec ce sous-litre « la troisième circonvolution frontale gauche ne jonc aucun rôle spécial dans la fonction du langage ». « Il s'agit ici, dit l'auteur, d'une sorte de dogme adopté sans conteste par de nombreuses générations médicales... je me vois dans la nécessité de m'inscrire en faux, contre l'opinion, universellement admise qui localise l'aphasie de Broca dans la troisième frontale gauche. » S'il est « indéniable » que fréquemment on trouve dans l'aphasie le ramollissement de cette région, c'est là « purement et simplement une coïncidence... un fait surajouté » qui n'exerce aucune « influence notable sur le tableau clinique ». L'auteur discute également l'aphasie de Wcmicke (aphasie sensorielle) et renverse aussi toute la doctrine classique sur ce point. Il développe la même manière de voir les 17 et 18 novembre dans le même journal et le 8 novembre à la Société de Neurologie.
Voici l'enchaînement des idées exposées dans ces mémoires.
1" D'abord, se basant sur un gros matériel anatomoclinique (50 autopsies) recueilli à Bicètre, Pierre Marie proclame un fait trop méconnu, dit-il, par les auteurs précédents : « chez tout aphasique, il existe un trouble plus ou moins prononcé dans la compréhension du langage parlé », c'est-à-dire que dans toute aphasie, même motrice, il y a toujours un élémenl psychosensoriel. Il indique d'ingénieuses expériences pour établir ce fait. Il ne faut donc pas dire que l'intelligence est intacte chez l'apha-
sique; au contraire, il y a une diminution liés marquée de su capacité intellectuelle. El Pierre Marie s'attache à démontrer que ces troubles sont bien des troubles de l'intelligence et non
pas seulement du langage. — Dès lors, « la doctrine de la surdité verbale et la localisation de celle-ci au niveau du pied de la première circonvolution temporale gauche ne peuvent être acceptées » et la théorie de l'aphasie sensorielle ou aphasie de Wernicke s'écroule par sa base.
2° Abordant ensuite le dogme de la localisation de l'aphasie de Broca dans le pied de la troisième circonvolution frontale gauche, Pierre Marie apporte un fait nouveau de lésion de cette région sans aphasie et plusieurs faits d'aphasie motrice sans lésion du centre de Broca.
3° Il déclare cependant que l'aphasie de Wemickë et l'aphasie de Broca sont « des réalités cliniques incontestables ». Dans la première (sensorielle des classiques) les malades peuvent parler, parfois même ils parlent trop; mais ils parlent mal (jargonaphasie, paraphasie); ils ne peuvent plus lire ni écrire; tout cela à cause de leur déchéance intellectuelle. Dans la seconde (motrice des classiques) c'est le tableau de l'aphasie de Wernicke avec ceci en plus que les malades ne peuvent plus parler. L'aphasie de Broca, c'est l'aphasie de Wernicke avec la parole en moins. « L'aphasie de Broca n'esl autre chose qu'une aphasie compliquée d'anarthrie ou, si l'on préfère, suivant les cas, une anarthrie compliquée d'aphasie » d'où cette formule :
Aphasie = Aphasie de Wernicke.
Aphasie de Broca = Aphasie de Wernicke -h anarthrie.
i" Le siège de la lésion de l'anarlhrie reste le siège classique. Quant au siège de la lésion de l'aphasie (au singulier, car il n'j en a qu'une, celle de Wernicke), c'est « le territoire dil de Wernicke (gyrus supramarginalis, pli courbe et pieds des deux premières temporales »; c'est-à-dire la zone classique du langage (fig. SU, p. 203] moins le pied t\c> circonvolutions frontales (partie antérieure). Dans ce territoire de Wernicke, Pierre Marie ne veul pas distinguer des centres divers pour la surdité verbale, pour l'alexie, etc. « L'aphasie de Wernicke esl un symptôme qui apparaîl avec tous ses éléments Ai'^ qu'il existe une lésion. môme limitée, de la /.mie de Wernicke en un quelconque de ses points. - .Nouvelle confirmation d'une loi posée par Pierre Marie ei Guillain en 1902 de la '■ production globale des hémisyn-
dromes cérébraux par la lésion d'une portion seulement de la zone qui leur donne naissance ».
o° Donc, en définitive, dans l'aphasie de Wernicke, lésion de la zone de Wernicke; dans l'aphasie de Broca, lésion de cette même zone et de la zone de l'anarthrie (région capsulolenticulaire).
b. Discussion de ces travaux de Pierre Marie1.
lû Je tiens à faire remarquer tout d'abord que ces travaux de Pierre Marie, fussent-ils acceptés en totalité, ne renversent pas du tout la doctrine de la localisation du langage et des localisations cérébrales en général. Rien dans ces publications ne justifie la joie qu'exprime ainsi Surbled dans la Pensée contemporaine du 25 novembre 190G : « la thèse du savant médecin Bicètre... montre que la localisation de l'esprit, tentée à différentes reprises par tant de sectaires2, proposée encore récemment par Flechsig, n'est pas acceptable et doit être définitivement abandonnée ».
Pierre Marie fait au contraire remarquer que la zone de Wernicke qu'il garde comme centre de l'aphasie « est aussi un de ceux que Flechsig considère comme un centre tout spécial d'association » et il ajoute : « nos conclusions concordent donc, pour ce qui est de ce territoire de Wernicke, avec celles des classiques ». Donc, Pierre Marie est un localisateur des fonctions psychiques; il peut chercher à modifier les localisations antérieurement admises; mais il n'est pas le moins du monde antilocalisateur. Au contraire.
2° Au fond, Pierre Marie réduit la zone du langage sur l'écorce aux deux foyers médian et postérieur (fig. 24, p. 203) et n'admet pas (voilà l'idée nouvelle) le rôle du foyer antérieur (pied de la troisième frontale gauche).
A l'appui de cette manière de voir, Pierre Marie cite des faits de lésion de cette région sans aphasie. Mais le centre de Broca n'est pas un point mathématique; ce n'est pas une zone très restreinte dont l'entière intégrité ou l'entière destruction seraient faciles à constater sûrement. Chez beaucoup de malades ayant ce centre détruit, il peut se faire une suppléance par les parties voisines puisque l'aphasie peut guérir sans guérison de la lésion.