LA PUCELLE D^ORLEANS
Yosges. De la porte de la maison de son père^ elle voyait le vieux bois des chênes. Les fées hantaient ce bois ; elles aimaient surtout une certaine fontaine près d'un grand hêtre qu'on nommait Tarbre des fées. 5 Les petits enfants y suspendaient des couronnes, y chantaient. Ces anciennes fées et maîtresses des forêts ne pouvaient plus, disait-on, se rassembler à la fontaine ; elles en avaient été exclues pour leurs pcché& Cependant l'Eglise se défiait toujours des
lo vieilles divinités locales ; le curé, pour les chasser, allait chaque année dire une messe à la fontaine.
Jeanne naquit parmi ces légendes. Mais le pays offrait à côté une toute autre poésie, celle-ci sauvage, atroce, trop réelle, hélas ! la poésie de la guerre. La
15 guerre I^^ mot seul dit toutes les émotions; ce n'est
pas tous^^ jours, sans doute, l'assaut et le pillage,
mais bien plutôt l'attente, le tocsin, le réveil, et dans
la plaine au loin le rouge sombre de l'incendie.
Jeanne eut sa part dans ces romanesques aventures.
20 Elle vit arriver kppauvres fugitifs, elle aida à les recevoir ; elle leur cédait son lit et allait coucher au grenier. Ses parents furent aussi une feis obligés à s'enfuir. Puis, quand le flot des brigands fut passé, la famille revint et retrouva le village saccagé, la mai-
25 son dévastée, l'église incendiée.
Elle sut ainsi ce que c'est que la guerre. Elle se demanda si Dieu permettrait cela toujours, s'il ne mettrait pas un terme à ces misères, s'il n'enverrait pas un libérateur, comme il l'avait fait si souvent
30 pour Israël, un Gédéon, une Judith!
Un jour d'été à midi, Jeanne étant au jardin de Bon père, tout près de l'église, elle vit une éblouisfiante lumièire« et elle entendit une voix : '^ Jeaniie,
88 UGTUBBS FBAKÇAISBâ.
sois bonne et sage enfant ; va souvent à l'église." Lébl pauvre fille eut grand'peur. Une autre fois elle entendit encore la voix» vit la clarté, mais dans cette clarté de nobles figures dont Pune avait des ailes. H lui dit : *' Jeanne, va au secours du roi de France, et s tu lui rendras son royaume. '' Elle répondit, toute tremblante : ''Messire, je ne suis qu'une pauvre fille ; je ne saurais chevaucher, ni conduire les hommes d'armes. '^ La voix répliqua : **Tu iras trouver M. de Baudricourt, capitaine de Yaucouleurs, et il te lo fera mener au roi. Sainte Catherine et Sainte Marguerite viendront t'assister." Elle resta stupéfaite et en larmes, comme si elle eût déjà vu sa destinée toute entière.
Jeanne ne nous a rien dit de ce premier combat 15 qu'elle soutint. Mais il est évident qu'il eut lieu et qu'il dura longtemps, puisqu'il s'écoula cinq années entre sa première vision et sa sortie de la maison paternelle.
Les deux autorités, paternelle et céleste, comman-ao daient des choses contraires. L'une voulait qu'elle restât dans Tobscurité, dans la modestie et le travail ; l'autre qu'elle partît et sauvât le royaume. L'ange lui disait de prendre les armes. Le père, rude et honnête paysan, jurait que, si sa fille s'en allait avec 25 les gens de la guerre, il la noierait plutôt de ses propres mains.
Pour échapper à l'autorité de sa famille, il fallait qu'elle trouvât dans sa famille même quelqu'un qui la crût ; c'était le plus difficile. Au défaut de son 30 père elle convertit son oncle à sa mission. Il la prit avec lui, comme pour soigner sa femme. Elle obtint de lui qu'il irait demander pour elle l'appui du Sire
Lk PUCBLLE D^OBLÉAKS. Ôd
de Baudricourt^ capitaine de Vaucouleurs. L'homme de guerre reçut assez mal le paysan^ et lui dit qu'il n'avait rien à faire sinon de la ramener chez son père ** bien souffletée/* Elle ne se rebuta pas, elle voulut
5 partir, et il fallut bien que son oncle l'accompagnât. C'était le moment décisif ; elle quittait pour toujours le village et la famille.
Elle arriva donc dans cette ville de Vaucouleurs avec ses gros habits rouges de paysanne. Elle se fit
lo mener chez Baudricourt et lui dit avec fermeté que, malgré les ennemis du Dauphin, il serait fait roi, et qu'elle le mènerait sacrer. Le capitaine fut bien étonné ; il soupçonna qu'il y avait là quelque diablerie. Il consulta le curé, qui apparemment eut les
15 mêmes doutes. Mais le peuple ne doutait point; il était dans l'admiration. De toutes parts on venait la voir. Un gentilhomme lui dit : *' Eh bien! il faut donc que le roi soit chassé et que nous devenions Anglais I" Elle se plaignait à lui du refus de Baudri-
20 court. '^ Et cependant, dit-elle, avant la mi-carême, il faut que je sois devant le roi. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n'y a pour lui de secours que moi-même, quoique j'aimasse mieux rester à filer
25 près de ma pauvre mère ; maïs il faut que j'aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur le veut." — Et quel est votre seigneur? — '* C'est Dieu !" Le gentilhomme fut touché, n promit par sa foi que, sous la conduite de Dieu, il la mènerait au roi.
30 C'était un rude voyage et bien périlleux qu'elle entreprenait. Tout le pays était couru par les hommes d'armes des deux partis. Il n'y avait plus ni route,
ni pont^ les rivières étaient grosses, c'était au mois de février, 1429.
La coar de Charles VII était loin d'être unanime en faveur de la Pucelle. L'opposition était si forte contre elle que, lorsqu'elle fut arrivée, le conseil dis- 5 cuta encore pendant deux jours si le roi la verrait. Le roi la reçut enfin, et au milieu du plus gi'and appareil ; on espérait apparemment qu'elle serait déconcertée. C'était le soir ; cinquante torches éclairaient la salle, plus de trois cents chevaliers étaient 10 réunis autour du roi. Tout le monde était curieux de voir la sorcière ou l'inspirée.
Elle se présenta humblement, démêla au premier regard le roi qui s'était mêlé exprès à la foule des seigneurs, et quoiqu'il soutînt d'abord qu'il n'était «5 pas le roi, elle lui embrassa les genoux. Mais, comme il n'était pas sacré, elle ne l'appelait que dauphin. *' Gentil dauphin, dit-elle, le Roi des cieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et vous serez lieutenant du Roi 20 des cieux, qui est roi de France."
Il en advint à Poitiers comme à Vaucouleurs ; en un moment tout le monde fut pour elle. Les femmes, demoiselles et bourgeoises, allaient la voir et elles en revenaient tout émues. Les hommes mêmes y al- 25 laient ; ces conseillers, ces juges, ces avocats, s'y laissèrent mener sans y croire, et quand ils l'avaient entendue, ils pleuraient, tout comme les femmes, et disaient : ** Cette fille est envoyée de Dieu."
Il n'y avait plus de temps à perdre. Orléans criait 30 au secours ; Dunois renvoyait coup sur coup. On équipa la Pucelle, on lui forma une sorte de maison. Son frère vint la trouver et se joignit à ses gens.
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Ce fut une merveille pour les spectateurs de voir la première fois Jeanne Darc dans son armure blanche et sur un beau cheval noir^ au côté une petite hache et l'épée de Sainte Catherine. Elle avait fait chercher
5 cette épée derrière Tautel de Sainte Catherine^ ou on la trouva en effet. Elle portait un étendard blanc fleurdelisé, sur lequel était Dieu avec le monde dans ses mains ; à droite et à gauche, deux anges qui tenaient chacun une fleur de lis. " Je ne veux p«iB, dit-
lo elle, me servir de mon épée pour tuer personne." Elle entra dans la ville [d'Orléans] à huit heures du soir, lentement ; la foule ne permettait pas d'avancer.
Le jour d'après, elle alla visiter de près les bastilles anglaises ; toute la foule^ hommes, femmes, et enfants,
15 allaient aussi à regarder ces fameuses bastilles où rien ne remuait. Le peuple était hors de lui; il n'avait plus peur de rien; il était ivre de religion et de guerre, dans un de ces formidables accès de fanatisme où les hommes peuvent tout faire et tout croire.
20 Le chancelier de Charles VII, Tarchevêque de Reims, avait retenu la petite armée à Blois. Le vieux politique était loin de se douter de cette toute-puissance de l'enthousiasme, ou peut-être il la redoutait. Il vint donc bien malgré lui. La Pucelle alla au-
25 devant, avec le peuple et les prêtres qui chantaient des hymnes; cette procession passa et repassa devant les bastilles anglaises, l'armée entra [dans Orléans] protégée par des prêtres et par une fille [4 mai 1429]. Cette fille qui, au milieu de son enthousiasme et de
30 son inspiration, avait beaucoup de finesse, démêla très-bien la froide malveillance des nouveaux venus. Elle comprit qu'on voudrait agir sans elle, au risque de tout perdre. Elle avait raison de le croire. Comme
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elle se reposait un moment^ elle se dresse tontà coup: ^^ Ah ! mon Dieu ! dit elle^ le sang de nos gens coule par terre ! c'est mal fait ! pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée? Vite, mes armes, mon cheval?" Elle fut armée en un moment. Elle partit au grand galop. 5 A son arrivée, les fuyards tournèrent visage. La bastille fut attaquée de nouveau. Talbot essaya de la secourir. Mais il sortit de nouvelles forces d'Orléans, la Pucelle se mit à leur tête, et Talbot fit rentrer les siens. La bastille fut emportée, ^o
Il ne restait plus un Anglais au midi de la Loire. Ceux du nord abandonnèrent leurs bastilles, leur artillerie, leurs prisonniers, leurs malades. La Pucelle défendit qu'on les poursuivît, puisqu'ils se retiraient d'eux-mêmes. 15
Mais avant qu'ils ne s'éloignassent et ne perdissent de vue la yille, elle fit dresser un autel dans la plaine, on y dit la messe, et en présence de Fennemi le peuple rendit grâce à Dieu [Dimanche, 8 mai].
L'effet de la délivrance d'Orléans fut prodigieux. 20 Tout le monde y reconnut une puissance surnaturelle. Plusieurs la rapportaient au diable, mais la plupart  Dieu; on commença à croire généralement que Charles VU avait pour lui le bon droit.
Charles VU devait saisir ce moment, aller hardi- 25 ment d'Orléans à Reims, mettre la main sur la couronne. Cela semblait téméraire, et n'en était pas moins facile dans le premier effroi des Anglais. Puisqu'ils avaient fait l'insigne faute de ne point
LA PUGELLB D'ORLÉAXS. 93
sacrer encore leur jeune Henri VI, il fallait les devancer. Le premier sacré devait rester roi. C'était aassi une grande chose pour Charles VII de faire sa royale chevauchée à travers la France anglaise, de 5 prendre possession, de montrer que partout en France le roi est chez lui.
La Pucelle était seule de cet avis. Les politiques souriaient ; ils voulaient qu'on allât lentement et sûrement, c'est-à-dire qu'on donnât aux Anglais le
lo temps de reprendre courage. Ils eurent beau dire cette fois, les voix timides ne pouvaient plus être écoutées. Chaque jour affluaient des gens de toutes les provinces, qui venaient au bruit des miracles de la Pucelle, ne croyaient qu'en elle, et, comme elle,
15 avaient hâte de mener le roi à Beims. C'était un irrésistible élan. L'indolent jeune roi lui-même finit par se laisser soulever à cette vague populaire, à cette grande marée qui montait et poussait au nord. Roi, courtisans, politiques, enthousiastes, tous ensemble,
20 de gré ou de force, les fous, les sages, ils partirent. An départ, ils étaient douze mille ; mais le long de la route la masse allait grossissant ; d'autres venaient, et toujours d'autres.
L'armée partit de Gien le 28 juin, passa devant
25 Auxerre, sans essayer d'y entrer ; cette ville était entre les mains du duc de Bourgogne. Troyes avait une garnison mêlée de Bourguignons et d'Anglais. H y avait peu d'apparence de forcer une grande ville si bien gardée, et cela sans artillerie. Mais comment
30 s'arrêter à en faire le siège? Comment avancer en laissant une telle place derrière soi? L'armée souffrait déjà de la faim. Ne valait-il pas mieux g'en retourner ? Les politiques triomphaient.
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Il n'y eut qu'un vieux conseiller, le président Maçon, qui fût d'avis contraire, qui comprît que dans une telle entreprise la sagesse était du côté de Tenthousiasme. '* Quand le roi a entrepris ce voyage, dit-il, il ne Ta pas fait pour la grande puissance des 5 gens d'armes, ni parce que le voyage lui semblait possible ; il l'a entrepris parce que Jeanne lui disait d'aller en avant et de se faire couronner à Reims, qu'il y trouverait peu de résistance, tel étant le bon plaisir de Dieu." 10
La Pucelle, venant alors à frapper à la porte du conseil, assura que dans trois jours on pourrait entrer dans la ville. '' Nous en attendrions bien six, dit le chancelier, si nous étions sûrs que vous dites vrai. — Six ? vous y entrerez demain I'' 15
Elle prend son étendard, tout le monde la suit aux fossés ; elle y jette tout ce qu'on trouve, &gots, portes, tables, solives. Et cela allait si vite quq.les gens de la ville crurent qu'en un moment il n'y aurait plus de fossés. Les Anglais commencèrent à s'éblouir, 20 comme à Orléans; ils croyaient voir une nuée de papillons blancs qui voltigeaient autour du magique étendard. Les bourgeois, de leur côté, avaient grand'peur ; ils se réfugiaient déjà aux églises ; ils criaient qu'il fallait se rendre. Les gens de guerre 25 ne demandaient pas mieux. Ils parlementèrent, et obtinrent de s'en aller avec tout ce qu'ils avaient.
Oe qu'ils avaient, c'était surtout des prisonniers, des Français. Les conseillers de Charles YII qui dressèrent la capitulation n'avaient rien stipulé pour 30 ces malheureux. La Pucelle y songea seule. Quand les Anglais sortirent avec leurs prisonniers garrottés, elle se mit aux portes, et s'écria : '^ mon Dieu I ils
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ne les emmèneront pas I^' Elle les retint en eSet^ et le roi paya leur rançon.
Maître de Troyes le 9 juillet^ il fit le 15 son entrée à Beims^ et le 17 il fut sacré.
5 Charles VII fut oint par Farcheyêque de Thuile de la sainte ampoule^ qu'on apporta de Saint-Bemy. Toutes les cérémonies furent accomplies sans qu'il y manquât rien. Il se trouva le vrai roi^ et le seul dans les croyances du temps. Les Anglais pouvaient dé-
lo sonnais faire sacrer Henri, ce nouveau sacre ne pouvait être, dans la pensée des peuples, qu'une parodie de l'autre.
La Pucelle avait fait et fini ce qu'elle avait à faire. Aussi, dans la joie même de cette triomphante
13 solemnité, elle eut l'idée, le pressentiment peut-être, de sa fin prochaine. Lorsqu'elle entrait à Reims avec le roi et que tout le peuple venait au-devant en chantant des hymnes: "0 le bon et dévot peuple I dit-elle. Si je dois mourir, je serais bien heureuse
2o que l'on m'enterrât ici 1 — Jeanne, lui dit l'archevêque, où croyez-vous donc mourir ? — Je n'en sais rien ; où il plaira à Dieu. Je voudrais bien qu'il lui plût que je m'en allasse garder les moutons avec ma sœur et mes frères. Us seraient si joyeux de me revoir I J'ai
25 fait du moins ce que notre Seigneur m'avait commandé de&ire.''
J« MiOHBLBT.
96 L£CTUB£S F&AKÇAISSS.
AIT OOUTENT.
Je n'avais pas de parti pris en entrant au convent On a vu que j'y arrivais sans humeur et sans chagrin ; je ne demandais pas mieux que de m'y soumettre à la discipline générale. Mais quand je vis cette discipline si bête à mille égards et si méchamment prescrite 5 par la D***, je mis mon bonnet sur l'oreille et je m'enrégimentai résolument dans le camp des diables.
On appelait ainsi celles qui n'étaient pas et ne voulaient pas être dévotes. Ces dernières étaient appelées les sages. Il y avait une variété intermédiaire 10 qu'on appelait les bêtes, et qui ne prenaient parti pour personne, riant à gorge déployée des espiègleries des diables, baissant les yeux et se taisant aussitôt que paraissaient les maîtresses ou les sages, et ne n^anquant jamais de dire aussitôt qu'il y avait danger: 15 " Ce n'est pas moi !'*
Au C6 n'est pas moi des bêtes égoïstes, quelques unes complètement lâches prirent bientôt l'habitude d'ajouter : " C'est Dupin ou G***."
Dupin, c'était moi ; G***, c'était autre chose ; c'é- 20 tait la figure la plus saillante de la petite classe et la plus excentrique de tout le couvent.
C'était une Irlandaise de onze ans, beaucoup plus grande et plus forte que moi qui en avait treize. Sa voix pleine, sa figure franche et hardie, son caractère 25 indépendent et indomptable lui avait fait donner le surnom de garçon.
AU COUVBNT. 97
Mary 6*** (le garçon) était sortie lorsque j'entrai au couvent. On m'en fit un portrait effroyable. Elle était la terreur des hêtes, et naturellement les bêtes étaient venues à moi pour commencer. Les sages
5 m'avaient tâtée, et comme elles craignaient le bruit et Icipétulance de Mary, elles tâchèrent de me mettre en garde contre elle. J'avoue qu'au portrait qu'on m'en fit, j'eus peur aussi.
Mary arriva, et dès le premier regard sa figure
lo sincère me fut sympathique. " C'est bon, me dis-je, nous nous entendrons." Mais c'était à elle, comme plus ancienne, à me faire les avances. Je l'attendais fort tranquillement.
Elle diébuta par des railleries ; je me mis à rire
15 d'aussi bon cœur que les autres. Mary vit du premier coup d'œil que je n'avais pas de dépit parceque je n'avais pas de vanité. Elle continua de me railler, mais sans aigreur, et, une heure après, elle me donna sur l'épaule une tape à tuer un bœuf, que je
2olui rendis sans sourciller et en riant. "C'est bon, cela ! dit-elle, en se frottant l'épaule. Allons-nous promener.
— Où?
— Partout, excepté dans la classe.
25 — Comment faire ?
— C'est bien malin I Regardez-moi et &ites de même."
On se levait pour changer de table, la mère Alippe entrait avec ses livres et ses cahiers. Mary profite du 30 remue-ménage, et, sans prendre la moindre précaution, sans être observée cependant de personne, franchit la porte et va s'asseoir dans le cloître désert, où, trois minutes après, je vais la rejoindre sans plus de
cérémonie. ''Te yoilà? me dit^lle^ qu'as-ta inyenté pour sortir ?
— Bien du tout^ j'ai fait ce que je t'ai tu faire.
— C'est très bien, celai dit-elle. Il y en a qui font des histoires, qui demandent à aller étudier le piano, 5 ou qui ont un saignement de nez, ou qui prétendent qu'elles vont faire une prière dans l'église ; ce sont des prétextes usés et des mensonges inutiles. Moi, j'ai supprimé le mensonge, parce que le meusouge est lâche. Je sors, je rentre, on me questionne, je ne ré- 10 ponds pas. On me punit, je m'en moque, et je fais tout ce que je veux.
— Cela me va.
— Tu es donc diable ?
— Je veux l'être. 15
— Autant que moi ?
— Ni plus ni moins.
— Accepté ! fit-elle en me donnant une poignée de main. Rentrons maintenant et tenons-nous tranquilles devant la mère Alippe. C'est une bonne 20 femme ; réservons-nous pour la D***. Tous les soirs, hors de classe, entends-tu?
— Qu'est-ce que cela, hors de classe ?
— Les récréations du soir dans la classe, sous les yeux de la D***, sont fort ennuyeuses. Nous, nous 25 disparaissons en sortant du réfectoire, et nous ne rentrons plus que pour la prière. Quelquefois la D*** ne prend pas garde ; le plus souvent elle en est enchantée, parcequ'elle a le plaisir de nous injurier et de nous punir quand nous rentrons. La punition 30 c'est d*avoir son bonnet de nuit tout le lendemain sur
la tête, même à l'église. Les religieuses qui vous rencontrent ainsi font des signes de croix et orient :
Shame ! àhame I cela ne fait de mal à personne. Quand on a eu beaucoup de bonnets de nuit dans la quinzaine^ la supérieure vous menace de vous priver de sortir. Elle se laisse fléchir par les parents ou elle 5 oublie. Quand le bonnet de nuit est un état chronique^ elle se décide à vous tenir renfermée ; mais qu'est-ce que cela fait ? ne vaut-il pas mieux renoncer à un jour de plaisir que de s'ennuyer volontairement tous les jours de sa vie?
lo — C'est fort bien raisonné ; mais la D***, que faitelle quand elle vous déteste à l'excès ?
— Elle vous injurie. On ne lui répond rien, elle enrage d'autant plus.
— Vous f rappe-t-elle ?
15 — Elle en meurt d'envie, mais elle n'a pas de prétexte pour en. venir là, parce que les unes tremblent devant elle, comme les sages et les bêtes ; et les autres, comme nous, la méprisent et se taisent.
— Combien sommes-nous de diables dans la classe ? 20 — Pas beaucoup dans ce moment-ci, et il était
temps que tu vinsses pour nous renforcer un peu. Il y a Isabelle, Sophie, et nous deux. Toutes les autres sont des bêtes ou des sages. Mais sois tranquille, il y en a de la grande classe qui sortent de même et qui 25 viendront nous rejoindre ce soir. Ma sœur Marcella en est quelquefois.
— Et alors que fait-on ?
— Tu verras, tu seras initiée ce soir.
J'attendais la nuit et le souper avec grande impa-
3otience. Au sortir du réfectoire on entrait en récréation. Dans l'été les deux classes se mêlaient dans le jardin. En hiver (et nous étions en hiver) chaque classe rentrait chez elle, les grandes dans leur belle et
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spacieuse salle d'études^ nous dans notre triste local, où nous n'avions pas assez d'espace pour jouer, et où la D*** nous forçait à nous amuser tranquillement, c'est-à-dire à ne pas nous amuser du tout. La sortie du réfectoire amenait un moment de confusion, et 5 j'admirai combien les diables des deux classes s'entendaient à faire naître ce petit désordre, à la faveur duquel on s'échappait aisément. Le cloître n'était éclairé que par une petite lampe qui laissait les trois autres galeries dans une quasi-obscurité. Au lieu de lo marcher tout droit pour gagner la petite classe, on se jetait dans la gallerie de gauche, on laissait défiler le troupeau, et on était libre.
Je me trouvai donc dans les ténèbres avec mon amie G*** et les autres diables qu'elle m'avait annoncées. 15 Je ne me rappelle de celles qui furent des nôtres ce soir-là que Sophie et Isabelle, c'étaient les plus grandes de la petite classe. Elles avaient deux ou trois ans de plus que moi ; c'étaient deux charmantes filles. 20
Quand nous fûmes réunies dans le cloître, je vis que toutes étaient armées, qui d'une bûche, qui d'une pincette. Je n'avais rien. J'eus l'audace de rentrer dans la classe, de m'emparer d'une barre de fer qui servait à attiser le poêle, et de retourner auprès de 25 mes complices sans être remarquée.
Alors on m'initia au grand secret, et nous partîmes pour notre expédition.
Ce grand secret, c'était la légende traditionnelle du couvent, une rêverie qui se transmettait d'âge en âge 30 et (le diable en diable depuis deux siècles peut-être ; une fiction romanesque qui pouvait bien avoir eu quelque fond de réalité dans le principe, mais qui uq
reposait certainement pins qne snr le besoin de nos imaginations. Il s'agissait de délivrer la victime. Il y avait quelque part une prisonnière^ on disait même plusieurs prisonnières^ enfermées dans un réduit im- 5 pénétrable, soit cellule cachée et murée dans Tépaisseur des murailles^ soit cachot situé sous les voûtes des immenses souterrains qui s'étendaient soas le monastère. Parvenir dans les souterrains, c'était une de ces fortunes inespérées qui arrivaient une
lofois, deux fois au plus dans la vie d'un diable après des années de persévérance. Y entrer par la porte principale, il n'y fallait pas songer. Cette porte était située au bas d'un large escalier à côté des cuisines, qui étaient des caves aussi, et ou se tenaient
15 toujours les sœurs converses.
Mais nous étions persuadées qu'on pouvait entrer dans les souterrains par mille endroits. Selon nous toute porte condamnée, tout recoin obscur sous un escalier, toute muraille qui sonnait le creux, pouvait
20 être en communication mystérieuse avec les souterrains, et nous cherchions de bonne foi cette communication jusque sous les combles.
Nous voilà donc lancées, mes compagnes pour la centième fois, moi pour la première, à la recherche
25 de cette introuvable captive qui languissait on ne savait où, mais quelque part certainement, et que nous étions peut-être appelées à découvrir. Elle devait être bien vieille depuis tant d'années qu'on la cherchait en vain ! Elle pouvait bien avoir deux
30 cents ans, mais nous n'y regardions pas de si près. Nous la cherchions, nous l'appelions, nous y pensions sans cesse, nous ne désespérions jamais.
Ce soir-là on me conduisit dans la partie des bâti-
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ments la plus ancienne, la plus excitante pour nos explorations. Nous nous attachâmes à un petit couloir bordé d'une rampe en bois. Un escalier, également bordé d'une rampe, descendait à cette région ignorée ; mais une porte en chêne défendait 5 rentrée de l'escalier. Il fallait tourner l'obstacle en passant d'une rampe à l'autre et en marchant sur la face extérieure des balustres. Au-dessous il y avait un yide sombre dont nous ne pouvions apprécier la profondeur. Nous n'avions qu'une petite bougie, 10 qui n'éclairait que les premières marches de l'escalier mystérieux. C'était un jeu à nous casser le cou. Isabelle y passa la première avec la résolution d'une héroïne, Mary avec la tranquillité d'un professeur de gymnastique, les autres avec plus ou moins d'à- 15 dresse, mais tontes avec bonheur.
Nous voici enfin sur cet escalier si bien défendu. En un instant nous sommes au bas des de^és, et, avec plus de joie que de désappointement, nous nous trouvons dans un espace carré situé sous la galerie, 20 une véritable impasse. Ris de porte, pas de fenêtre, pas de destination explicable à cette sorte de vestibule sans issue. Pourquoi donc un escalier pour descendre dans une impasse ? pourquoi une porte solide pour en fermer l'escalier? 25
On divise en plusieurs bouts la petite bougie, et chacune examine de son côté. Tandis que les unes explorent l'escalier, les autres tâtent le mur. Mais, hélas, rien ! Isabelle ne se décourage pas. Au pins profond de l'angle qui rentre sous l'escalier, elle dé- 30 clare que la muraille sonne le creux ; on frappe, on vérifie le fait.
" C'est là, s'écrie-t-on. Il y a là un passage muré.
mais ce passage est celui de la fameuse cachette. Par là on descend au sépulcre qui renferme des victimes vivantes/' On colle l'oreille à ce mur, on n'entend rien, mais
5 Isabelle affirme qu'elle entend des plaintes confuses^ des grincements de chaînes. Que faire ? " C'est tout simple^ dit Mary^ il faut démolir le mur. À nous tontes^ nous pourrons bien y feire un trou."
Bien ne nous paraissait plus facile ; nous voilà
lo travaillant ce mur, les unes essayant de l'enfoncer avec leurs bûches, les autres l'écorchant avec des pelles et des pincettes. Nous ne pouvions heureusement lui faire grand mal, parce que nous ne pouvions pas frappei; sans attirer quelqu'un par le bruit des
15 coups de bûche. Il Mlait nous contenter de pousser et de gratter. Cependant nous avions réussi à entamer assez notablement le plâtre, la chaux, et les pierPes, quand l'heure de la prière vint à sonner. Nous remîmes au lendemain la poursuite de l'entre-
20 prise, et rendez- vous fut pris au même lieu.
Nous nous aidâmes les unes les autres à faire disparaître la poussière et le plâtre dont nous étions couvertes, nous regagnâmes le cloître, et nous rentrâmes dans nos classes respectives comme on se mettait à
25 genoux pour la prière. Je ne me souviens plus si nous fûmes remarquées et punies ce soir-là. Nous le fûmes si souvent qu'aucun fait de ce genre ne prend une date particulière dans le nombrèx^ Mais bien souvent aussi nous pûmes poursuivre impunément notre
30 œuvre.
La poursuite du grand secret, la recherche de la cachette, dura tout l'hiver que je passai à la petite classe. Le mur de l'impasse fut notablement dé-
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gradé. Mais nous n^arrivâmes qu'à des traverses de bois devant lesquelles il fallait s'arrêter. On chercha ailleurs, on fouilla dans vingt endroits différents, toujours sans obtenir le moindre succès, toujours sans perdre Tespérance. 5
Un jour nous imaginâmes de chercher sur les toits quelque fenêtre en mansarde qui fût comme la clef supérieure du monde souterrain. Il y avait beaucoup de ces fenêtres dont nous ne savions pas la destination. Sous les combles existait une petite lo chambre ou Ton allait étudier un des trente pianos épars dans rétablissement. Chaque jour on avait une heure pour cette étude, dont fort peu d^entre nous se souciaient. L'heure du piano était donc tous les jours l'heure des aventures, sans préjudice de 15 celles du soir. On se donnait rendez-vous dans une de ces chambres éparses, et de là on partait.
Nous voilà sur les toits. Sauter par la fenêtre, c'était plus imprudent que difficile, et le danger nous stimulait, loin de nous retenir.^/ 20
Nous étions là depuis une heure, lorsque nous nous demandâmes comment nous reviendrions sur nos pas. La disposition des toits nous avait permis de descendre et de sauter de haut en bas. Semonter n'était pas aussi facile. Je crois même que sans échelle 25 c'était complètement impossible. Nous ne savions plus guère où nous étions. Enfin nous reconnûmes la fenêtre d'une pensionnaire, Sidonie Macdonald. On pouvait y atteindre en faisant un dernier saut. Celui-là était plus périlleux que les autres. J'y mis 30 trop de précipitation, et donnai du talon dans une croisée horizontale qui éclairait une galerie, et par laquelle je fusse tombée de trente pieds de haut dans
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les environs de la petite classe, si le hasard ne m'eût fait dévier un peu. J'en fus quitte pour deux genoux écorchés sur les tuiles ; mais ce ne fut point là l'objet de ma préoccupation. Mon talon avait enfoncé
5 une partie du châssis de cette maudite fenêtre et brisé une demi-douzaine de vitres, qui tombèrent avec un fracas épouvantable à l'intérieur^ tout près de l'entrée des cuisines.^Aussitôt une grande rumeur s'élève parmi les sœure^ converses, et, par l'ouverture
loque je viens de faire, nous entendons la voix de la sœur Thérèse qui crie aux chats et qui accuse Whiskey, le maître matou de la mère Âlippe, de se prendre de querelle avec tous ses confrères et de briser toutes les vitres de la maison. \^ l^ais la sœur Marie
15 défendait les mœurs du chat, et la sœur Hélène assurait au'une cheminée venait de s'écrouler sur les toits./ Ce débat nous causa ce fou rire nerveux chez les petites filles que rien ne peut arrêter. Nous entendions monter les escaliers, n^us allions être sur-
20 prises en flagrant délit de promenade sur les toits, et nous ne pouvions pas faire un pas pour chercher un refuge. Fanelly était couchée tout de son long dans la gouttière ; une autre cherchait son peigne. Quant à moi, j'étais bien autrement empêchée. Je venais
25 de découvrir qu'un de mes souliers avait quitté mon pied, qu'il avait traversé le châssis brisé, et qu'il était allé tomber à l'entrée des cuisines. J'avais les genoux en sang, mais le fou rire était si violent que je ne pouvais articuler un mot, et que je montrais mon pied
30 déchaussé en indiquant l'aventure par signes. Ce fut une nouvelle explosion de rires, et cependant l'alarme était donnée, les sœurs converses approchaient. Bientôt nous nous rassurâmes. Là où nous étions
cachées par des toits il n'était guère possible de nous découvrir sans monter par une échelle à la fenêtre brisée, ou sans suivre le même chemin que nous avions pris. Aussi, quand nous eûmes reconnu l'avantage de notre position, commençâmes-nous à faire 5 entendre des miaulements afin que Whiskey et sa fa^ mille fussent atteints et convaincus à notre place^ Puis nous gagnâmes la fenêtre de Sidonie, qui nous reçut fort mal. La pauvre enfant étudiait son piano. Elle était maladive et nerveuse, fort douce, et inca- lo pable de comprendre le plaisir que nous pouvions trouver à courir les toits. Quand elle nous entendit débusquer en masse par sa fenêtre, à laquelle, en jouant du piano, elle tournait le dos, elle jeta des cris perçants. Nous ne prîmes guère le temps de la ras- 15 surer. Ses cris allaient attirer les nonnes, nous nous élançâmes dans sa chambre, gagnant la porte avec précipitation, tandis que debout, tremblante, elle voyait défiler cette étrange procession sans pouvoir r^ connaître aucune de nous, tant elle était effarée. 20
Quant à moi, il me fallait aller à la recherche de mon soulier, et reprendre cette pièce de conviction s'il en était temps encore. Je parvins à ne pas rencontrer les sœurs converses et à trouver l'entrée des cuisines libre ; et, en effet, je retrouvai le soulier fortuné, 25 qui était venu tomber dans un endroit sombre et qui n'avait frappé les regards de personne. Whiskey seul fut accusé. J'eus grand mal aux genoux pendant quelques jours, mais les explorations ne furent pas ralenties. 30
George Sand.
KOK PBfiMiBB TOYAÛE k PA&IS. 10?
MON PREMIER VOYAGE À PARIS
Un samedi du mois de novembre M. Lefèvre nous annonça un de ses voyages mensuels à Paris. Presque en même temps^ à la fin du dîner^ la cuisinière entra et annonça qu^un de mes amis me demandait. 5 Je sortis. C'était Paillet, mon ancien maître clerc ; comme moi il avait quitté maître Mennesson. Il habitait momentanément sa ferme de Vez.
Paillet était venu à cheval, pour savoir le prix des gi-ains^ je crois. Nous allâmes faire un tour du côté iodes remparts.
J'étais en train de lui conter toutes mes douleurs, quand tout à coup je me fi-appai le front.
— Ah 1 mon cher, m'écriai-je, une idée 1
— Laquelle ?
15 — Allons passer trois jours à Paris.
— Et ton étude ?
— M. Lefèvre part lui-môme demain pour Paris ; il reste habituellement deux ou trois jours dehors ; dans deux ou trois jours nous serons revenus.
vi Paillet fouilla dans ses poches et en tira vingt-huit francs.
— Voilà, dit-il, tout ce que je possède ; et toi ?
— Moi, j'ai sept francs.
— Vingt-huit et sept, trente-cinq ! Comment veux- 25 tu que nous allions à Paris avec cela? Nous avons
déjà pour trente francs de voiture^ rien qu'à aller et revenir.
108 LBOTURES FRAKÇ AISES.
— Attends donCj j'ai nn moyen. ••
— Lequel ?
— Tu as ton cheval?
— Oui.
— Nous mettons nos habits dans un portemanteau^ 5 nous prenons nos Testes de chasse et nos fusils, et nous nous en allons en chassant ; en route nous mangeons le gibier^ et nous ne dépensons rien.
— Gomment cela?
— C'est bien simple : d'ici à Dammartin^ n'est-ce 10 pas^ nous tuons un lièvre^ deux perdrix^ et une caille?
— J'espère que nous tuerons mieux que cela.
— Moi aussi, je l'espère bien, mais je cote au plus bas. Nous arrivons à Dammartin, nous faisons rôtir le derrière de notre lièvre^ nous buvons^ nous man- 15 geons.
— Et après ?
— Après ? Nous payons notre vin, notre pain, et notre assaisonnement avec les deux perdrix, et nous donnons la caille pour boire au garçon. 20
— Mais pour qui nous prendra-t-on ?
— Pardieu I pour des écoliers en vacances.
— Mais nous n'avons qu'un fusil !
— C'est-ce qu'il nous faut ; un seul de nous deux chasse, l'autre le suit à cheval ; de cette façou, il y a 25 seize lieues d'ici à Paris, cela ne nous en &it que huit
à chacun.
— Et les gardes champêtres?
— Ah ! le bel. empêchement ! Celui de nous deux qui est à cheval les aperçoit de loin ; il en prévient 30 celui qui chasse. Le cavalier descend de son cheval,
le chasseur y monte, et avec un temps de galop sort du terroir. Quant au cavalier, le garde champêtre
HOK PREMIER VOYAGE X PARIS. 109
Tient à lui^ et le trouve cheminant^ les mains dans ses poches. '* — Que faites-vous là, monsieur? — Moi? Je me promène. — Tout à Fheure vous étiez achevai.
— Oui. — Et maintenant vous êtes à pied. — Oui. 5 Est-ce donc défendu, après qu^on s^est promené à
cheval, de se promener à pied? — Non, mais vous n'étiez pas seul. — C'est possible. — Votre compagnon chassait. — Croyez- vous ? — Parbleu 1 le voilà là-bas à cheval avec son fusil. — Mon cher monsieur, s'il est fo là-bas avec son fusil, courez après lui, et tâchez de l'arrêter. — Mais je ne peux pas courir après lui et l'arrêter, puisqu'il est à cheval, et que je suis à pied.
— En ce cas, vous ferez mieux, mon ami, d'aller jusqu'au premier village et de boire une bouteille à
15 notre santé." Toi ou moi, nous allongeons au brave homme une pièce de vingt sous ; le garde champêtre nous tire sa révérence, s'en va boire à notre santé, et nous continuons notre chemin.
— Tiens 1 tiens 1 tiens 1 dit Paillet, ce n'est pas 20 mal imaginé cela. On m'a dit que tu &tisais des
pièces ?
Je poussai nn soupir.
— O'est justement pour aller demander à de Leuyen des nouvelles des pièces que j'ai faites que je
25 yeux aller à Paris. Eh bien, une fois à Paris...
— Oh ! interrompit Paillet, une fois à Paris, j'ai un petit hôtel, rue des Vieux-Augustins, où je descends d'habitude, et où l'on me connaît; une fois à Paris, je ne suis donc pas inquiet.
30 — Alors, est-ce dit ?
— Ma foi, oui ! Ce sera drôle.
— Partous-nous pour Paris ?
— Nous partons.
110 LEOTURES PBAKÇAISK.
-^ Eh bien^ alors, an lien de partir demain, jMirtons ce soir ! Nous irons concher à Ermenonville, et, demain soir, en partant de bon matin d^Ermenonyille, nous pouvons être à Paris.
Nous rentrâmes : Paillet à Fhôtel pour faire seller 5 son cheval ; moi, chez maître Lefèvre, pour prendre mon fusil, et m'habiller en chasseur ; après quoi j'allai, mon fusil sur Fépaule, attendre Paillet à l'extrémité de la ville.
Paillet parut bientôt. Il était trop tard pour 10 chasser ; nous ne songeâmes tous deux qu'à gagner du pays. Je sautai en croupe.
Deux heures après, nous étions à Ermenonville. Une omelette, une bouteille de vin, et pain à discrétion constituèrent notre souper. Le lendemain, 15 notre compte, cheval compris, se montait à six francs; restaient vingt-neuf.
Nous nous regardâmes, Paillet et moi, d'un air qui voulait dire : Hein ! comme cela s'en va, l'argent ! Et nous nous remîmes en route, piquant droit sur 20 Dammartin où nous devions déjeuner. Mais le déjeuner ne nous inquiétait pas; il était dans le canon de notre fusil, et nous saurions bien l'en faire sortir.
C'était une terre très giboyeuse et parfaitement 25 gardée que celle d'Ermenonville ; aussi, à peine eûmes-nous fait un quart de lieue, qu'en six coups de fusil j'avais tué deux lièvres et trois perdrix. Je dois l'avouer en toute humilité, ces deivx lièvres et ces trois perdrix appartenaient à M. de Girardin-30 Brégy. Aussi, comme mon chien apportait la troisième perdrix, Paillet donna-t-il le signal convenu. Lie garde champêtre apparaissait à l'horizon. En un
HOK PREMIER VOYAGE A PARIS. 111
instant^ je fus à cheval^ emportant avec moi les pièces de conviction.
Le dialogue entre Paillet et le garde champêtre fut long et animé; mais il se termina comme je Favais 5 prévu. Paillet tira majestueusement une pièce de vingt sous de la bourse commune, et le total des dépenses fut porté à sept francs. Là était la perte; mais comme profit nous avions deux lièvres et trois perdrix.
lo Paillet me rejoignit, je restai à cheval, et il se mit en chasse à son tour. Nous alternâmes ainsi. A dix heures du matin, nous étions à Dammartin avec troi^ lièvres et huit perdrix. Sur deux gardes champêtres qui nous avaient abordés de nouveau, Pun avait
15 majestueusement refusé les vingt sous, l'autre les avait bassement acceptés.
Nos fonds étaient donc réduits à vingt-sept francs. Mais nous avions fait plus de la moitié du chemin ; mais nous avions trois lièvres et huit perdrix !
20 Gomme je l'avais prévu, nous en fûmes quittes pour un lièvre et trois perdrix, et encore fûmes-nous généreux. A onze heures nous nous remettions en route, et nous marchions en droite ligne sur Paris, où nous entr&mes à dix heures et demie du soir,
25 moi à pied, Paillet à cheval, avec quatre lièvres, douze perdrix, et deux cailles.
En arrivant à l'hôtel des Vieux- Augustins, Paillet se fit reconnaître et posa ses conditions. Il s'agissait, dit-il à notre hôte, d'un pari considérable que nous
30 avions fait avec des Anglais. Nous avions parié
d'aller à Paris, et d'en revenir, sans dépenser un sou.
Moyennant nos quatre lièvres, nos douze perdrix, et
nos deux cailles, notre hôte s'engageait à nous nour-
113 LBOTUEBS FRAJrÇAIBBS.
rir et à nous coucher deux jours et deux nuits, nous, notre cheval, et notre chien. En outre, au départ, il devait nous munir d^un pâté et d^une bouteille de vin. Â ces conditions, notre hôte déclara qu^il faisait une bonne affaire, et nous offrit un certifisat par 5 lequel il attesterait que, chez lui du moins, nous n^avions pas dépensé un sou. Nous le remerciâmes en lui disant que nos Anglais nous croirarent sur parole.
Nous avions dépensé un peu moins du tiers de notre avoir ; mais nous étions arrivés, et nous avions 10 la table et le lit assurés pour quarante-huit heures.
Malgré la fatigue de la journée, je dormis mal ; j'étais à Paris !
Le lendemain, je m'éveillai à sept heures.
En un tour de main je fus prêt. Je me mis en 15 route. Paillet avait ses affaires; moi, j'avais les miennes.
Je m'arrêtai devant le Théâtre-Français, et je vis sur l'affiche :
DEMAIN LUNDI ao
Sylla.