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TRAGÉDIE BK CINQ ACTES, EN YEBS, PAR H. DE

JOUAT.

Je jurai bien que, d'une façon ou de l'autre, dussêje porter atteinte à la bourae commune, je verrais 25 Syïla; d'autant plus qu'on lisait en grosses lettres sur l'affiche : M, Tahna remplira le rôle de Sylla. Cependant, comme mieux valait y aller par l'entremise d'Adolphe, je m'informais immédiatement du gisement de la rue Pigalle, et je me mis en route. 30

HOK PREMIER VOYAGE 1 PARIS. 113

Après bien des tours et des détours^ j'arrivai à mon but vers neuf heures du matin.

Adolphe n'était pas encore levé , mais son père se promenait dans le jardin. J'allai à lui. Il s'arrêta. 5 — Eh bien, me dit-il, vous voilà donc à Paris ?

— Oui, monsieur de Leuven.

— Pour longtemps ?

— Pour deux jours.

— Que venez-vous faire?

lo — Je viens voir deux personnes: Adolphe et Talma.

— Ah çà ! Vous êtes donc devenu millionnaire, que vous faites de pareilles folies?

Je racontai à M. de Leuven la façon dont nous 15 avions fait la route, Paillet et moi. Il me regarda un instant.

— Vous arriverez, vous, me dit-il, vous avez de la volonté. Allons, courez éveiller Adolphe ; il vous conduira chez Talma, qui vous donnera des billets ;

30 puis vous reviendrez déjeuner ici.

Adolphe se leva et s'habilla. A onze heures nous sonnions à la porte de Talma. Talma était à sa toilette ; mais Adolphe était un familier de la maison ; on l'introduisit. J'entrai tout naturellement derrière

25 Adolphe. Talma avait la vue très courte ; je ne sais pas s'il me vit ou s'il ne me vit pas.

De Leuven lui exposa notre demande ; Talma prit une plume et nous signa deux places. Alors Adolphe lui dit qui j'étais. A cette époque, j'étais le fils du

30 général Alexandre Dumas, c'était tout ; mais, enfin, c'était déjà quelque chose. D'ailleurs, Talma se rappelait avoir rencontré mon père. Il me tendit la main* J'avais grande envie de la lui baiser. Avec

114 LECTURES EBANÇAI8B8.

mes idées du théâtre, Talma était un dieu pour moi.

Tout rhonnenr fut pour moi, Talma I moi, je savais le passé ; toi, tu ne pouvais deviner Tavenir.

La toile tomba au milieu d'immenses bravos. J'é- 5 tais étourdi, ébloui, fasciné. Adolphe me proposa d'aller remercier Talma dans sa loge. Je le suivis à travers cet inextricable dédale de corridors qui se tordent dans l'intérieur du Théâtre-Français. Adolphe poussa une porte. La loge du grand artiste s'ouvrit ; jc elle était pleine d'hommes que je ne connaissais pas, et qui tous avaient un nom ou devaient en avoir un.

Je restai à la porte, bien humble, bien rougissant.

— Talma, dit Adolphe, c'est nous qui venons vous remercier. 15

Talma me chercha des yeux ; il m'aperçut contre la porte.

— Ah ! ah I dit-il, avancez donc I Je fis deux pas vers lui.

— Eh bien, dit-il, monsieur le poète, ètes-vous con- 20 tent?

— Je suis mieux que cela, monsieur, je suis émerveillé !

— Eh bien, il faut revenir me voir, et me redemander d'autres places. as

— Hélas, monsieur Talma, je quitte Paris demain ou après-demam au plus tard.

— Comment ! vous ne pouvez rester jusqu'à aprèsdemain au soir ?

— Impossible ! il faut que je retourne en province. 30

— Que faites-vous en province ?

MON PBEMIER VOYAGE 1 PARIS. 115

— Je n'ose pas vous le dire. Je suis clerc de notaire.

— Bah ! dit Talma^ il ne faut pas désespérer pour cela I Corneille était clerc de procureur ! Messieurs.

5 je vous présente un futur Corneille !

Je rougis jusqu'aux yeux.

— Touchez-moi le front, dis- je à Talma, cela me poiiiera bonheur.

Talma me posa la main sur la tête.

10 — Allons, soit ! dit-il. Alexandre Dumas, je te . baptise poète au nom de Shakespeare, de Corneille, et de Schiller !... Ketourne en province, rentre dans ton étude, et, si tu as véritablement la vocation. Fange de la poésie saura bien aller te chercher où tu seras, et 15 Rapporter là ou tu auras affaire.

Je pris la main de Talma, que je cherchais à baiser.

— Allons, allons ! dit-il, ce garçon-là a de Tenthousiasme, on en fera quelque chose.

Et il me secoua cordialement la main. 20 Je n'avais plus rien à faire là. Une plus longue station dans cette loge pleine de célébrités eût été embarrassante et ridicule ; je fis un signe à Adolphe, et nous sortîmes.

J'aurais volontiers sauté au cou d'Adolphe dans le 85 corridor.

— Oh ! oui, lui dis-je, soyez tranquille ; je viendrai à Paris, je vous en réponds !

Nous descendîmes par le petit escalier tournant, et nous nous trouvâmes sur la place du Palais-Boyal. 30 — Là, maintenant, dit Adolphe, vous savez votre chemin. Bonsoir, je vous quitte ; il est tard, et il y a loin d'ici à la rue Pigalle.

Et Adolphe tourna le coin et disparut. Il était

tard^ en effet ; tout était éteint^ et quelques rares passauts attardés traversaient la place du Palais-Boyal. *

Quoi qu'en eût dit Adolphe, je ne savais pas du tout mon chemin, aussi fus-je très embarrassé quand je me trouvai seul. Puis, il faut bien que je l'avoue, c j'étais assez inquiet de me trouver dans les rues de Paris à une heure si avancée ; j'avais entendu raconter une foule d'attaques nocturnes, de vols et d'assassinats, et, avec mes cinquante sens dans ma poche, je tremblais. lo

Il y eut alors dans mon âme un combat entre le courage et la crainte. La crainte l'emporta. J'appelai un fiacre. Le fiacre vint à moi, j'ouvris la portière.

— Monsieur sait qu'il est minuit passé ? me dit le 15 cocher.

— Je le sais, répondis-je. Et tout bas : — C'est bien pour cela que je prends un fiacre, ajoutai-je.

— Où va notre bourgeois ?

— Rue des Vieux- Augustins, hôtel des Vieux- Au- 20 gustins.

— Hein ! fit le cocher.

Je répétai.

— Monsieur est bien sûr que c^est là qu'il veut aller? 25

— Parbleu !

— En ce cas, en route !

Et il mit ses chevaux au galop. Vingt secondes après, il s'arrêta, descendit de son siège, et vint m'ouvrir la portière. 30

— Eh bien? lui demandai-je.

- — Eh bien, nous sommes arrivés : rue des Vieux- Augustins^ hôtel des Vieux- Augustins.

MON PREMiEô Voyage "l'fASis. 117

Je compris alors rétonnement du cocher en voyanV im grand gaillard de vingt ans, qui ne paraissait nullement paralysé, prendre un fiacre à la place du Palais-Royal pour aller rue des Vieux- Augustins. 5 Mais comme il eût été trop ridicule d^avouer que j'ignorais la distance qui séparait les deux localités :

— C'est bien, lui dis-je d'une voix ferme. Comt)ien vous dois- je ?

— C'est cinquante sous.

lo — Cinquante sous, m'écriai- je, désespéré d'avoir fait si inutilement une pareille dépense.

— C'est le tarif.

— Cinquante sous pour venir du Palais-Royal ici ?

— J'ai prévenu monsieur qu'il était minuit passé. 15 — Tenez, dis-je, voici vos cinquante sous.

J'avais un profond remords d'avoir dilapidé mon argent, surtout en songeant que, Paillet n'eût-il rien dépensé de son côté, il ne nous restait plus que vingt francs cinquante centimes.

20 Paillet avait été à l'opéra, et avait dépensé huit francs dix sous. Il nous restait douze francs. Nous nous regardâmes avec un certain inquiétude.

— Ecoute, me dit-il, tu as vu Talma ; moi, j'ai entendu la Lampe merveilleuse ; c'est tout ce que tu

25 désirais voir, c'est tout ce que je désirais entendre ; si tu m'en crois, au lieu de partir après-demain, nous partirons demain.

— C'est justement ce que j'allais te proposer.

— Eh bien, ne perdons pas de temps. Il est une 30 heure du matin ; dormons le plus vite possible jusqu'à six heures ; mettons-nous en route, étalions coucher, si nous pouvons, à Nanteuil.

— Bonsoir.

— Bonsoir.

Le lendemain, on plutôt le même jour, à buît heures, nous avions dépassé la Villette; à trois heures nous dînions à Dammartin ; à sept heures, nous sonpions à Nanteuil, et, le mercredi, à une heure, chargé s de deux lièvres et de six perdrix, nous entrions à Crépy, en donnant nos derniers vingt sous à un pauvre.

Nous nous séparâmes, Paillet et moi, à Feutrée de la grande place. Je rentrai chez maître Lefèvre par l'allée, et je montais à ma chambre pour faire un ^o changement de toilette. Je demandai des nouvelles de M. Lefèvre. M. Lefèvre était revenu dans la nuit.

Je donnai mon gibier à la cuisinière, je rentrai dans l'étude, et je me glissai à ma place. Mes trois 15 compagnons d'étude étaient chacun à la sienne. Je m'informai si M. Lefèvre avait fait quelque question à mon endroit.

M. Lefèvre avait demandé ou j'étais ; ces messieurs avaient répondu qu'ils l'ignoraient, et tout s'était 20 borné là.

L'heure du dîner arriva. Nous nous mîmes à table ; tout se passa comme d'habitude ; seulement, après le dîner, comme je me levais pour me retirer :

— Monsieur Dumas, me dit M. Lefèvre, je voudrais 2s causer un instant avec vous.

Je compris que l'orage approchait, et je résolus de tenir ferme.

— Volontiers, monsieur, répondis- je.

M. Lefèvre m'indiqua une chaise en face de son 30 fauteuil, de l'autre côté de la cheminée. Je m'assis.

— Monsieur Dumas, dit-il, en grattant son pied droit avec sa main gauche, ce qui était son habitude

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la plus chérie, monsieur Dumas, ayez-vous quelques idées de mécanique ?

— Non, en théorie, monsieur ; oui, en pratique.

— Eh bien, cela suffira pour que vous compreniez 5 rna démonstration.

— J'écoute, monsieur.

— Monsieur Dumas, pour qu'une machine, quelle qu'elle soit, fonctionne régulièrement, il faut qu'aucun de ses rouages ne s'arrête.

ro — C'est évident, monsieur.

— Eh bien, monsieur Dumas, je ne vous dis pas davantage ; je suis le mécanicien, vous êtes une des roues de la machine ; voilà deux jours que vous vous êtes arrêté, et voilà, par conséquent, deux jours que

15 votre coopération individuelle manque au mouvement général.

Je me levai.

— Très bien, monsieur, lui dis- je.

— Au reste, ajouta M. Lef èvre d'un ton un peu 20 moins dogmatique, l'avertissement n'est que provisoire.

— Vous êtes trop bon, monsieur ; je le prends, moi, pour définitif.

— Oh 1 alors, dit M. Lefèvre, c'est encore mieux. Je saluai gracieusement M. Lefèvre, et je me

25 retirai dans ma chambre.

C'était une grande résolution prise ; c'était un grand dessein arrêté ; désormais, mon avenir était à Paris, et j'étais décidé à tout faire au monde pour quitter la province.

Alexandre Dumas.

120 LEGTUBES FRAKÇAISBÔ.

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