LA FUITE DE VARENKES
ses yenx Pinsurrection et la captivité ; mais^ en échappant à son regard, elle crut avoir échappé à la nation même. Madame Elisabeth, appuyée aussi sur le bras d'un des gardes, suivait à quelque distance. Le roi 5 avait voulu sortir le dernier avec le dauphin, âgé de sept ans. Le comte de Fersen, déguisé en cocher, marchait un peu plus loin devant le roi et lui servait de guide. Le rendez-vous de la famille royale était sur le quai des Théatins, où deux voitures bourgeoises
lo attendaient les voyageurs. Les femmes de la reine et la marquise de Tourzel les y avaient devancés. ^^JL<ci - Dans le trouble d^une fuite si hasardeuse et si compliquée, la reine et son guide traversèrent le Pont- Boval et s'enfoncèrent-un instant dans la rue du Bac.
15 S'apercevant de son erreur, Tinquiétude la saisit, elle revint précipitamment sur ses pas. Le roi et son fils, obligés de venir au même endroit par des rues détournées et par un autre pont, tardèrent une demi-heure. Ce fut un siècle pour sa femme et pour sa sœur. ' En-
20 fin ils arrivèrent, ils se précipitèrent dans la première voiture ; le comte de Fersen monta sur le siège, saisit les rênes, et conduisit lui-même la famille royale jusqu'à Bondy, premier relais de poste entre Paris et Châlons. Là on trouva tout attelés, par les soins du
25 comte, la berline construite pour le roi et un cabriolet de suite. Les deux femmes de la reine et un des gardes du corps déguisés montèrent dans le cabriolet ; le roi, la reine, le dauphin, madame Boyale, madame Elisabeth, la marquise de Tourzel, dans la berline.
30 Deux gardes du corps s'assirent, l'un devant, l'autre derrière. Le comte de Fersen baisa les mains du roi et de la reine, les confia à la Providence, et regagna PariSj d'où il partit la même nuit par une autre route
pour Bruxelles, afin de rejoindre la famille royale plus tard. A la même heure. Monsieur, frère du roi, comte de Provence, partit aussi du Palais du Luxembourg pour Bruxelles, où il arriva sans être reconnu, y
Les voitures du roi roulaient sur la route de Ghâ- 5 Ions ; les relais de huit chevaux étaient commandés à tontes les postes, un moment d'avance. Cette quantité de chevaux, la grandeur et la forme remarquable de la berline, le nombre des voyageurs qui en occupaient Fintérieur, les gardes du corps, dont la livrée 10 s'accordait mal avec leur noble physionomie et leur attitude militaire, cette figure bourbonienne de Louis XVI assis au fond, dans le coin ^e ïa voiture, et qui contrastait avec le rôle de valet de chambre qu'avait emprunté le roi, toutes ces circonstances étaient de 15 nature à éveiller les soupçons sur la route et à compromettre le salut de la famille royale. Mais le passeport du ministre des affaires étrangères répondait à tout. Ce passeport était ainsi conçu : " De par le roi, mandons de laisser passer madame la baronne 20 Korf se rendant à Francfort avec ses deux enfants, une femme, un valet de chambre, et trois domestiques ;" et plus bas : " Le ministre des affaires étrangères, Montmorii\Jjr Ce nom étranger, ce titre de baronne allemande,M'opulence proverbiale des ban- 25 quiers de Francfort, tout avait été bien calculé par le comte de Fersen pour pallier ce que le cortège royal avait de trop suspect et de trop inusité. En effet, rien n'excita l'émotion publique, et rien ne ralentît la course jusqu'à Montmirail, petite ville entre Meaux et 30 Châlons. Là, une réparation à faire à la berline sas-
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pendit d'une heure le départ du roi. Ce retard d'une heure, pendant lequel la fuite du monarque pouvait être découverte aux Tuileries, et des courriers lancés sur sa trace, consterna les fugitifs. Cependant la 5 voiture fut promptement réparée, et les voyageurs repartirent, sans se douter que cette heure perdue coûtait peut-être la liberté et la vie à quatre personnes sur cinq qui composaient la famille royale.
Ils étaient pleins de sécurité et de confiance.
lo L'heureux succès de leur évasion du château, la ponctualité des relais jusque-là, la solitude des routes, Pinattention des villes et des villages qu'ils étaient obligés de traverser, tout leur soulageait le cœur. Ils entrèrent à Châlons sous ces heureux auspices. C'é-
15 tait la seule grande ville qu'ils eussent à traverser. Il était trois heures et demie de l'après-midi. Quelques oisifs se groupaient autour des voitures pendant qu'on changeait les chevaux. Le roi se montra un peu imprudemment à la portière, il fut reconnu du
20 maître de poste. Mais ce brave homme sentit qu'il avait la vie de son souverain dans un regard ou dans un geste d'étonnement ; il refoula son émotion dans son âme ; il détourna l'attention de la foule, aida luimême à atteler les chevaux à la voiture du roi, et
25 pressa les postillons de partir. Le sang du roi ne tacha pas cet homme parmi tout ce peuple.
La voiture roula hors des portes de Châlons. Le roi, la reine, madame Elisabeth dirent à la fois : ''Nous sommes sauvés!" En effet, après Châlons,
30 le ^ut du roi n'appartenait plus au hasard, mais à la
prudence et à la force. Le premier relais était à
: Pûnt-Sorameville. En vertu des dispositions de M.
.de: Bouille, M. de Choiseul et M. de Ooguelas, à la
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tête d'un détachement de cinquante hussards, devaient s'y trouver pour protéger le roi au besoin, et se replier derrière lui. Le roi se croyait sûr de trouver là des amis dévoués et armés ; il ne trouva personne. Le peuple semblait inquiet et agité; il rôdait % en murmurant autour des voitures ; il examinait d'un regard soupçonneux les voyageurs. Néanmoins, personne n'osa s'opposer au départ, et le roi arriva à sept heures et demie du soir à Sainte-Menehould. Dans cette saison de l'année il faisait encore grand jour. lo Inquiet d'avoir passé deux des relais assignés sans y trouver les escortes convenues, le roi, par un mouvement naturel, mit la tête à la portière pour chercher dans la foule un regard d'intelligence ou un officier affidé qui lui révélât le motif de cette absence des 15 détachements. Ce mouvement le perdit. Le fils du maître de poste, Drouet, reconnut le roi, qu'il n'avait jamais vu, à sa ressemblance avec Feffigie de Louis XYI sur les pièces de monnaie.
Néanmoins, comme les voitures étaient déjà atte- ao lées, les postillons à cheval, et la ville occupée par un détachement de dragons qui pouvait forcer le passage, ce jeune homme n'osa pas entreprendre d'arrêter seul les voitures dans cet endroit.
Le commandant du détachement de dragons^ qui 2s épiait en se promenant sur la place, avait reconnu également les voitures royales au signalement qu'on lui en avait remis. Il voulut faire monter la troupe à cheval, pour suivre le roi ; mais les gardes nationales de Sainte- Menehould, rapidement instruites de la 30 ressemblance des voyageurs avec les portraits de la