‹ Introductory French readerChapitre 15 sur 52 · LA FUITE DE VARENKBS · texte numérisé non relu

LA FUITE DE VARENKBS

famille royale, enveloppèrent la caserne, fermèrent la porte des écuries, et s'opposèrent au départ des dragons. Pendant ce mouvement rapide et instinctigsr du peuple, le fils du maître de poste sellait son meu- 5 leur cheval et partait à toute bride pour devancer à Varennes Tarrivée des voitures, dénoncer ses soupçons à la municipalité de cette ville, et provoquer les patriotes à Farrestation du monarque. Pendant que cet homme galopait sur la route de Varennes, le roi, dont

loil portait la destinée^ poursuivait, sans défiance, sa course vers cette même ville. Drouet était sûr de devancer le roi, car la route de Sainte-Menehould à Varennes décrit un angle considérable et va passer par Glermont^ où se trouve un relais intermédiaire,

15 tandis que le chemin direct, tracé seulement pour les piétons et les cavaliers, évite Olermont, aboutit directement à Varennes, et accourcit ainsi de quatre lieues la distance entre cette ville et Sainte-Menehould. Drouet donc avait des heures devant lui, et la perte

20 courait plus vite que le salut. Cependant la mort courait aussi derrière Drouet et menaçait à son insu les jours de cet homme pendant que lui-même menaçait, à Finsu du roi, les jours de son souverain.. Un maréchal-des-logis des dragons enfermés dans la

25 caserne de Sainte-Menehould avait seul trouvé moyen de monter à cheval et d^échapper à la surveillance du peuple. Instruit par son commandant du départ précipité de Drouet, et en soupçonnant le motif, il s'était élancé à sa poursuite sur la route de Varennes,

30 sûr de l'atteindre et résolu de le tuer. Il le suivit en effet A vue, mais toujours à distance, pour ne pas exciter ses soupçons et pour l'approcher insensiblement et le joindre enfin dans un moment favorable et dans

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un endroit isolé de la route. Dronet, qui s'était retourné plusieurs fois pour voir s'il n'était pas poursuivi^ avait aperçu ce cavalier et compris ce manège ; né dans le pays et en connaissant tous les sentiers^ il se jette tout à coup hors de la route à travers champs^ 5 et, à la faveur d'un bois où il s'enfonce avec son cheval, il échappe à la vue du maréchal-des-logis et poursuit à toute bride sa course sur Yarennes.

Arrivé à Olermont, le roi est reconnu par le comte Charles de Damas qui l'attendait à la tête de deux es- 10 cadrons. Sans mettre obstacle au départ des voitures, la municipalité de Olermont, en proie à de vagues soupçons par le séjour prolongé des troupes, ordonne aux dragons de ne pas marcher. Ils obéissent au peuple. Le comte de Damas, abandonné de ses esca- 15 drons, trouve moyen de s'évader avec un sous-officier et trois dragons seulement, et galope vers Varennes à quelque distance du roi : trop faible ou trop tardif secours.

La famille royale, enfermée dans la berline et vo- 20 yant que rien ne mettait obstacle à sa marche, ignorait ces sinistres incidents. Il était onze heures et demie du soir quand les voitures arrivèrent aux premières maisons de la petite ville de Varennes. Tout dormait ou semblait dormir, tout était désert et silen- 25 cieux.

La petite ville de Varennes est formée de deux quartiers distincts, ville haute et ville basse, séparés par une rivière et un pont. M. de Goguelas avait placé le relais de l'autre côté du pont. La mesure 30 en elle-même était prudente, puisqu'on cas d'émotion

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populaire le changement des chevaux et le départ étaient plus faciles une fois le pont franchi ; mais il allait que le roi en fût averti ; il ne Fêtait pas. Le roi et la reine^ vivement agités, descendent eux- 5 mêmes de voiture et errent une demi-heure dans les rues désertes de la ville haute, cherchant à découvrir le relais. Us frappent aux portes des maisons où ils voient des lumières, ils interrogent ; on ne les comprend pas. Ils reviennent enfin découragés rejoin-

rodre les voitures que les postillons impatientés menacent de dételer et d^abandonner. A force d'instances, d'or et.de promesses, ils décident ces hommes à remonter à cheval et à passer outre. Les voitures repartent. Les voyageurs se rassurent. La ville haute

15 est traversée sans obstacle. Les maisons fermées reposent dans le calme le plus trompeur. Quelques hommes seulement veillent, et ces hommes sont cachés et silencieux.

^ iBntre la ville haute et la ville basse s'élève une tour

20 à rentrée du pont qui les sépare. Cette tour pose 8UF une voûte massive, sombre et étroite, que les voitures sont obligées de franchir au pas et où le moindre obstacle peut entraver le passage. Les voitures sont à peine engagées dans l'obscurité de cette voûte

25 que les chevaux, eflfrayés par une charette renversée et par des obstacles jetés devant leurs pas, s'arrêtent, et que cinq ou six hommes sortant de l'ombre, les armes à la main, s'élancent à la tête des chevaux, aux sièges et aux portières des voitures, et ordonnent aux

30 voyageurs de descendre et de venir à la municipalité faire vérifier leurs passeports. L'homme qui commandait ainsi à son roi, c'était Drouet. A peine arrivé de Saiute-Menehould, il était allé arracher à leur

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sommeil quelques jeunes patriotes de ses amis^ et leur &ire part de ses conjectures. Peu sûrs encore de la réalité de leurs soupçons^ ou voulant réserver pour eux seuls la gloire d^arrêter le roi de France, ils n^avaient pas averti la municipalité^ éveillé la ville, ni ameuté 5 le peuple.

A cette apparition soudaine, à ces cris, à la lueur de ces sabres et de ces baïonnettes, les gardes du corps se lèvent de leurs sièges, portent la main sur leurs armes cachées, et demandent d^un coup d^œil les ordres 10 du roi. Le roi leur défend d'employer la force pour lui ouvrir un passage. On retourne les chevaux et on ramène les voitures, escortées par Drouet et ses amis, devant la maison d^un épicier nommé Sausse. Là on fait descendre le roi et la famille pour exami- 15 ner les passeports et constater la réalité des soupçons du peuple. Au même moment les affidés de Drouet se répandent en poussant des cris par toute la ville, frappent aux portes, montent au clocher, sonnent le tocsin. Les habitants, effrayés, s^éveillent ; les gar- 20 des nationaux de la ville et des campagnes voisines arrivent, un à un, à la porte de M. Sausse. TEu vain le roi commence par nier sa qualité ; ses trafts, ceux de la reine le trahissent ; il se nomme alors au maire et aux officiers municipaux ; il prend les mains de M. 25 Sausse : " Oui, je suis votre roi, dit-il, et je confie mon sort et celui de ma femme, de ma sœur, de mes enfants à votre fidélité ! Nos vies, le sort de Tempire, la paix du royaume, le salut même de la constitution sont entre vos mains. Laissez-moi partir ; je 30 ne vais pas vers l'étranger, je ne sors pas du royaume, je vais au milieu d'une partie de mon armée et dans une vUle française recouvrer m^ liberté réelle, et trai-

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ter de là avec l^Assemblée^ dominée comme moi par la terreur de la populace. Je ne vais pas détruire^ je yais abriter et garantir la constitution ; si vous me retenez^ c^en est fait d^elle^ de moi^ de la France, peut- 5 être. Je vous conjure comme homme, comme mari, comme père, comme citoyen. Ouvrez-nous la route ! dans une heure nous sommes sauvés ! la France est sauvée avec nous ! "

Ces hommes, attendris, hésitent et semblent vain-

lo eus. Le spectacle de leur roi suppliant qui presse leurs mains dans les siennes, de cette reine tour à tour majestueuse et agenouillée, qui s^efforce, ou parle désespoir ou par la prière, d'arracher de leur bouche le consentement au départ, les bouleverse. Ils céde-

15 raient s'ils n'écoutaient que leur âme, mais ils commencent à craindre pour eux-mêmes la responsibilité de leur indulgence. Le peuple leur demandera compte de son roi, la nation de son chef. L'égoïsme les endurcit. La femme de M. Sausse, que son mari

20 consulte souvent du regard, et dans le cœur de laquelle la reine espère trouver plus d'accès, reste ellemême la plus insensible. Pendant que le roi harangue les ofiSciers municipaux, la princesse, assise dans la boutique, montre ses enfants à madame Sausse :

25 " Vous êtes mère, lui dit la reine; vous êtes femme !

le sort d'une femme et d'une mère est entre vos

mains ! Songez à ce que je dois éprouver pour ces

enfants, pour mon mari I

— Madame, répondit sèchement la femme de l'épi-

30 cier, je voudrais vous être utile. Vous pensez au roi, moi ]e pense à monsieur Sausse. Une femme doit penser à son mari." Tout espoir est détruit, puisqu'il n'y a plus de pitié

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dans le cœur même des femmes. La reine^ indignée et furieuse^ se retire^ avec madame Elisabeth et les enfants^ dans deux petites chambres hautes de la maison de madame Sausse. Toutes ses passions, de 5 femme, de mère, de reine, la colère, la terreur, le désespoir, se livrèrent un tel assaut dans son âme que ses chQveux, blonds la veille, furent blancs le lendemain. \) ^ ^/\ ♦ ♦

La nuit s^était écoulée à Varennes pour le roi et pour le peuple dans les palpitations de ^espérance et 10 de la terreur. Les captifs étaient loin de se désespérer encore. Ils ne doutaient pas que M. de Bouille, averti sans doute par quelques-uns des officiers qu'il avait postés sur la route du roi, n'eût marché tout la nuit à leur secours. A chaque instant ils s'atten- 15 daient à le voir paraître, et le moindre mouvement du peuple, le moindre cliquetis d'armes dans les rues de •Varennes leur semblaient l'annonce de son arrivée.

On pressait les préparatifs du départ, dans la crainte que les troupes de M. de Bouille ne vinssent forcer la 20 ville on couper la route. Le roi retardait autant qu'il pouvait. Chaque minute gagnée lui donnait une chance de délivrance ; il les disputait une à une à ses gardiens. Au moment de monter en voiture, une des femmes de la reine feignit une indisposition grave et 25 subite. La reine refusa de partir sans elle. Elle ne céda qu'aux menaces de la violence et aux cris du peuple impatient. Elle ne voulut pas qu'on portât les mains sur son fils. Elle le prit dans ses bras, monta en voiture, et le cortège royal, escorté de trois 30 ou quatre mille gardes nationaux, se dirigea lentement vers Paris. ^e

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