‹ Introductory French readerChapitre 9 sur 52 · LA VACHE DU PBUSTOB · texte numérisé non relu

LA VACHE DU PBUSTOB

Payais fait pour le vétérinaire d'Ussel. Voyant mon embarras, le juge de paix me pressa de questions, et je dus répondre que s'il interrogeait mère Barberin, le but que nous nous étions proposé se trouvait man- 5 que ; il n'y avait plus de surprise.

Cependant au milieu de mon embarras j'éprouvais une vive satisfaction : puisque le juge de paix connaissait mère Barberin^ et qu'il s'informerait auprès d'elle de la vérité ou de la fausseté de mon récita cela

lo prouvait que mère Barberin était toujours vivante. Cela me rendit si joyeux que je trouvai des paroles persuasives pour le convaincre que la déposition du vétérinaire devait suffire pour prouver que nous n'avions pas volé notre vache.

15 — Et où avez-vous eu l'argent nécessaire pour acheter cette vache ?

— Nous l'avons gagné.

— Où ? Comment ?

J'expliquai comment^ depuis Paris jusqu'à Yarses^ 20 et depuis Varses jusqu'au Mont-Doré, nous l'avions

gagné et amassé sou à sou.

Quand j'eus achevé mon récit, le juge de paix me

regarda longuement avec des yeux doux et attendris.

Je m'imaginais qu'il allait me dire qu'il nous rena5 dait la liberté, mais il n'en fut rien ; sans m'adresser

la parole, il me laissa seul. Je restai assez longtemps

livré à mes réflexions, mais à la fin le juge de paix

revint avec Mattia.

— Je vais faire prendre des renseignements à soUssel, dit-il, et si, comme je l'espère, ils confirment

vos récits, demain on vous mettra en liberté.

— Et notre vache ? demanda Mattia.

— On vous la rendra.

— Ce n'est pas cela que je vonlaîs dire, répliqua Mattia, qui va lui donner à manger? qui va la traire?

— Sois tranquille^ gamin.

Mattia aussi était rassuré.

— Si on trait notre yache^ dit-il ^n souriant, est-oe 5 qu'on ne pourrait pas nous donner le lait? cela serait bien bon pour notre souper.

Aussitôt que le juge de paix fut partie j'annonçai à Mattia la grande nouvelle qui m'avait fait oublier que nous étions en prison : mère Barberin vivante. 10

— La vache du prince fera son entrée triomphale^ dit Mattia.

Le geôlier ne tarda pas à rentrer nous apportant une grande terrine toute pleine de lait — ^le lait de notre vache — mais ce n'était pas tout ; avec la terrine 15 il nous donna un gros pain blanc et un morceau de veau froid qui^ nous dit-il^ nous était envoyé par M. le juge de paix.

Jamais prisonniers n'avaient été si bien traités ; alors en mangeant le veau et en buvant le lait je 20 revins de mes idées sur les prisons ; décidément elles valaient mieux que je ne me l'étais imaginé.

Ce fut aussi le sentiment de Mattia :

— Dîner et coucher sans payer^ dit-il en riant^ en voilà une chance ! 25

Je voulus lui faire peur.

— Et si le vétérinaire était mort tout à coup^ lui dis-je, qui témoignerait pour nous ?

— On n'a de ces idées-là que quand on est malheureux^ dit-il sans se fâcher^ et ce n'est vraiment pas 30 le moment.

A huit heures du matin notre porte s'ouvrit, et nous vîmes entrer le juge de paix, suivi de notre ami le

Ul YAOHE du PBIlirOB. 67

yétérinaire^ qui avait vonln venir lui-même nous mettre en liberté. Quant au juge de paix^ sa sollicitude pour deux prisonniers innocents ne se borna pas seulement au dîner qu'il nous avait offert la veille ; il me 5 donna un beau papier timbré.

— Vous avez été des fous, me dit-il amicalement,

de vous embarquer ainsi sur les grands chemins ;

voici un passe-port, ce sera votre sauvegarde désor-

- mais. Bon voyage, les enfants.

lo Et il nous donna une poignée de main ; quant au

vétérinaire, il nous embrassa.

Nous étions entrés misérablement dans ce village; nous en sortîmes triomphalement, menant notre vache par la longe et marchant la tête haute, en ^5 regardant les paysans par-dessus nos épaules.

Encore dix kilomètres, encore huit, encore six ; chose curieuse, la route me paraissait plus longue en me rapprochant de mère Barberin que le jour où je m'étais éloigné d'elle, et cependant, ce jour-là, il retombait une pluie froide dont j'avais gardé le souvenir.

Nous étions enfin arrivés au haut de la colline où commence la route qui par plusieurs lacets conduit à Ohavanon, en passant devant la maison de mère Bar- 25 berin.

Encore quelques pas, et nous touchions à l'endroit ou j'avais demandé à Vitalis la permission de m'asseoir sur le parapet pour regarder la maison de mère Barberin, que je pensais ne jamais revoir.

30 — Prends la longe, dis-je à Mattia.

Et d'un bond je sautai sur le parapet ; rien n'avait

68 IiBOTUBES rnjLNÇÀlBBB.

changé dans notre vallée ; elle avait tonjonn le même aspect ; entre ses deux boaqnets d'arbres^ j'aperçus la maison de mère Barberin.

 ce moment^ un petit flocon de fumée jaune s'éleva au-dessus de la cheminée. 5

— Mère Barberin est chez elle, dis-je.

Alors tout à coup je sentis les larmes m'emplir les yeux, et, sautant au bas du parapet, j'embrassai Mattia.

— Descendons vite, dis-je. lo

— Si mère Barberin est chez elle, comment allonsnous arranger notre surprise? demanda Mattia.

— Tu vas entrer seul, tu diras que tu lui amènes une vache de la pai*t du prince, et quand elle te demandera de quel prince il s'agit, je paraîtrai. 15 • Gomme nous arrivions à l'un des coudes de la route qui se trouvait juste au-dessus de la maison de mère Barberin, nous vîmes une coiffe blanche apparaître dans la cour ; c'était mère Barberin, elle ouvrit la barrière et, sortant sur la route, elle se dirigea du 20 côté du village.

Nous étions arrêtés et je l'avais montrée à Mattia. . — Elle s'en va, dit-il; et notre surprise ?

— Nous allons en inventer une autre.

— Laquelle ? 25

— Je ne sais pas.

— Si tu l'appelais ?

La tentation fut vive, cependant j'y résistai ; je m'étais pendant plusieurs mois fait la fête d'une surprise, je ne pouvais pas y renoncer ainsi tout à coup. 30

Nous ne tardâmes pas à arriver devant la barrière de mon ancienne maison, et nous entrâmes comme j'entrais autrefois.

LA. YAOHE DU PBn^OB 69

Connaissant bien les habitudes de mère Barberin, je savais que la porte ne serait pas fermée, et que nous pourrions entrer dans la maison ; mais avant tout il fallait mettre la vache à Tétable. J^allai donc voir 5 dans quel état était cette étable, et je la trouvai telle qu'elle était autrefois, encombrée seulement de fagots. J'appelai Mattia, et après avoir attaché notre vache devant Tauge nous nous occupâmes à entasser vivement ces fagots dans un coin, ce qui ne lofut pas long, car elle n'était pas bien abondante, la provision de bois de mère Barberin.

— Maintenant, dis-je à Mattia, nous allons entrer dans la maison, je m'installerai au coin du feu pour que mère Barberin me trouve là ; comme la barrière

15 grincera lorsqu'elle la poussera pour rentrer, tu

auras le temps de te cacher derrière le lit avec Oapi, et

elle ne verra que moi ; crois-tu qu'elle sera surprise !

De ma place je voyais la barrière, et il n'y avait

pas à craindre que mère Barberin nous arrivât à

aopimproviste.

Tout à coup j'aperçus une coiffe blanche.

— Cache-toi vite, dis-je à Mattia.

La porte s'ouvrit ; du seuil mère Barberin m'aperçut.

25 — Qui est là ? dit-elle.

Je la regardai sans répondre, et de son côté elle me regarda aussi.

Tout à coup ses mains furent agitées par un tremblement.

30 — Mon Dieu 1 murmura-t-elle, mon Dieu 1 est-ce possible, Rémi I

Je me levai, et courant à elle je la pris dans mes bras.

70 LBCTUEBS FRANÇAISES.

— Maman I

— Mon garçan, c'est mon garçon !

Il nous fallut plusieurs minutes pour nous remettre et pour nous essuyer les yeux.

— Bien sûr, dit-elle, que si je n'avais pas toujours 5 pensé à toi je ne t'aurais pas reconnu ; es-tn changé^ grandi !

Un sifflement étouffé me rappela que Mattia était caché derrière le lit ; je l'appelai, il se leva.

— Celui-là c'est Mattia, dis-je, mon frère. 10

— Ah, tu as donc retrouvé tes parents? s'écria mère Barberin.

— Non, je veux dire que c'est mon camarade, mon ami, et voilà Capi, mon camarade aussi et mon ami; salue la mère de ton maître, Capi ! 13

Capi se dressa sur ses deux pattes de derrière, et ayant mis une de ses pattes de devant sur son cœur il s'inclina gravement, ce qui fit beaucoup rire mère Barberin et sécha ses larmes.

Mattia, qui n'avait pas les mêmes raisons que moi 20 pour s'oublier, me fit un signe pour me rappeler notre surprise.

— Si tu voulais, dis-je à mère Barberin, nous irions un peu dans la cour ; c'est pour voir le poirier dont j'ai souvent parlé à Mattia. 25

— Nous pouvons aussi aller voir ton jardin, car je l'ai gardé tel que tu l'avais arrangé, pour que tu le retrouves quand tu reviendrais, car j'ai toujours cru et contre tous que tu reviendrais.

— Et les topinambours que j'avais plantés, les 30 as-tu trouvés bons ?

— C'était donc toi qui m'avait fait cette surprise;

LA VACHE DU PRINOB. 71

je m'en suis doutée ;'tu as toujours aimé à faire des surprises.

Le moment était venu.

— Et rétable à vache, dis-je, a-t-elle changé depuis 5 le départ de la pauvre Roussette, qui était comme

moi et qui ne voulait pas s'en aller?

-^ Non, bien sûr, j'y mets mes fagots.

Comme nous étions justement devant l'étable, mère Barberin en poussa la porte, et instantanément notre lo vache, qui avait faim, et qui croyait sans doute qu'on lui apportait à manger, se mit à meugler.

— Une vache, une vache dans l'étable ! s'écria mère Barberin.

Alors n'y tenant plus, Mattia et moi, nous écla- 15 tâmes de rire.

Mère Barberin nous regarda bien étonnée, mais c'était une chose si invraisemblable que l'installation de cette vache dans l'étable que, malgré nos rires, elle ne comprit pas.

20 — C'est une surprise, dis-je, une surprise que nous te faisons.

— Une surprise, répéta-t-elle, une surprise !

— Je n'ai pas voulu revenir les mains vides chez mère Barberin, qui à été si bonne pour son petit

25 Bemi, l'enfant abandonné ; alors, en cherchant ce qui pourrait être le plus utile, j'ai pensé que ce serait une vache pour remplacer la Roussette, et à la foire d'Ussel nous avons acheté celle-là avec l'argent que nous avons gagné, Mattia et moi.

30 — Oh 1 le bon enfant, le cher garçon ! s'écria mère Barberin en m'embrassant.

Puis nous entrâmes dans l'étable pour que mère Barberin pût examiner notre vache^ qui maintenant

72 LBGTURES FBAKÇAISEd.

était sa vache. A chaque découverte que mère Barberin faisait^ elle poussait des exclaBiationB de contentement et d^admiration.

— Quelle belle vache 1

Tout à coup elle s'arrêta en me regardant : 5

— Ah, ça ! tn es donc devenu riche ?

— Je crois bien, dit Mattia en riant, il nous reste cinquante-huit sous.

Et mère Barberin répéta son refrain, mais avec une variante : 10

— Les bons garçons !

Gela me fut une joie de voir qu'elle pensait à Mattia, et qu^elle nous réunissait dans son cœur.

H. Malot.

DEUXIEME PAETIE.

Deux jeanes gens étaient debout dans le bureau des diligences de Cemay, où ils venaient arrêter des places pour Elaysersberg. Tous deux semblaient avoir le même âge (environ vingt-quatre ans). 5 Le plus petit était brun^ pâle, prompt dans ses mouvements et d'une impatience qui trahissait, au premier coup d'œil, son origine méridionale; le second, au contraire, grand, blond et coloré, offrait le type complet de cette race mélangée de TAlsace, lo dans laquelle on trouve ^expansion française tempérée par la bonhomie allemande. Tous deux avaient à leurs pieds de petites malles. Sur Tune d'elles on lisait: Hekbi Fobtin, Marseille,

Et aux quatre coins, sur la cire qui portait Tem- 15 preinte du cachet, cette devise : Mon droit

Sur Pautre était écrit: Joseph Mulzek, Strasbourg.

Et pour légende du cachet: Caritas.

Le buraliste venait d'inscrire leurs noms sur le

registre, lorsque Henri demanda le pesage des deux

ao malles. Le buraliste déclara qu'il aurait lieu à Kaysers-

berg; mais le jeune homme allégua l'embarras d'une

pareille formalité au moment de l'arrivée, en ajoutant

qu'il avait le droit de la faire sur-le-champ. Le bu-

raliste, ainsi pressé, s'obstina de son côté ; Joseph voulut en vaiu s'entremettre, en faisant observer à Henri qu^il leur restait à peine le temps nécessaire pour dîner; en vertu de sa devise, le Marseillais ne cédait jamais lorsqu'il croyait avoir raison, et il le 5 croyait toujours. La discussion se prolongea jusqu'au moment où le buraliste, fatigué, se décida à quitter la partie en remontant chez lui. Henri voulut continuer avec le facteur ; mais, par bonheur, celui-ci ne parlait qu'allemand. Il fallut donc se résigner à 10 suivre à l'auberge son compagnon, sur lequel il retourna sa mauvaise humeur.

— Comment! s'écria-t-il dès quMl se trouva seul avec lui, tu ne me soutiens même pas contre cet entêté ! 15

— Il me semble, répliqua Joseph en souriant, que c'était plutôt à lui qu'il eût fallu un soutien ; tu entassais les arguments comme sMl se fût agi d'un procès qui pût compromettre ta fortune ou ton honneur. 20

• — Il valait mieux, à ton avis, ne pas défendre ton droit ?

— Quand le droit ne vaut pas la peine d'être défendu...

— Ah ! te voilà ! interrompit Henri avec chaleur; 25 tu es toujours prêt à céder, toi. Au lieu de regarder

le monde comme un champ de bataille, tu le regardes comme un salon où l'on se fait des politesses.

— Non, dit Joseph, mais comme un grand vaisseau dont les passagers se doivent une amitié et une tolé- 30 rance réciproques. Chaque homme est mon ami jusqu'à ce qu'il se soit déclaré mon ennemi.

— Et moi, je l'estime mon ennemi jusqu'à ce qu'il

se soit déclaré mon ami^ reprit le Marseillais ; c'est nne prudence qui m'a toujours réussi, et je t'engage à y avoir recours.

Tout en parlant, les deux cousins étaient arrivés A

S l'auberge du Cheval-Blanc. La salle à manger dans laquelle ils entrèrent se trouvait vide ; mais une grande table était dressée à l'une des extrémités, et l'hôtes^ venait ^'y mettre trois couverts. Henri ordonna d'ajouter celui de Joseph et le sien.

lo — Je vous fais excuse, monsieur, dit la femme, nous ne pouvons vous servir ici.

— Pourquoi cela ? demanda le jeune homme.

— Parce que les personnes dont nous venons de mettre le couvert désirent manger seules.

15 — Qu'elles mangent dans leur chambre alors, reprit brusquement Henri ; ici, c'est la salle et la table communes ; tout voyageur a droit d'y entrer et de s'y faire servir.

— Que nous importe de diner dans cette pièce ou 20 dans une autre ? demanda Joseph.

— Et qu'importe à ces personnes que nous y soyons? répliqiia Henri.

— Elles sont venues avant monsieur, objecta l'hôtesse.

25 — Alors, ce sont les premiers arrivés qui font la loi dans votre auberge ? s'écria Henri.

— Nous connaissons d'ailleurs ces personnes.

— Et vous tenez plus à elles qu'à nous ?

— Monsieur doit comprendre que quand il s'agit 30 de pratiques...

— Il faut que les autres voyageurs se soumettent à leurs caprices ?

— On vous servira ailleurs.

76 LECTURES FBAirÇAISBS.

— Avec les restes de vos trois privilégiés, n'est-ce pas?

L^hôtesse parut blessée.

— Si monsieur craint de mal dîner au GhevaU BlanCy il y a d'autres auberges à Gernay, dit-elle. 5

— C'est à quoi je pensais, répliqua rapidement Henri en prenant son chapeau.

Et, sans écouter Joseph, qui voulait le retenir, il s'échappa rapidement et disparut.

Mulzen se décida donc à le laisser chercher fortune 10 ailleurs, et à se faire servir sans retard dans une pièce voisine. Mais au moment où il allait 7 passer, les trois personnes attendues parurent dans le salon. C'étaient une vieille dame avec sa nièce, et un homme d'une cinquantaine d'années, qui paraissait leur servir 15 de protecteur.

L'hôtesse, qui leur racontait ce qui venait de se passer, s'interrompit tout à coup à la vue de Joseph. Celui-ci salua et voulut se retirer ; mais le conducteur des deux dames le retint. 20

— Je suis désolé, monsieur, dit-il avec bonhomie, du débat qui vient d'avoir lieu. En demandant à dîner seuls, nous voulions éviter certains convives dont la conversation et les manières eussent pu effaroucher ces dames, mais non chasser les voyageurs du 25 Cheval-Blanc, comme votre ami a paru le croire, et la preuve, c'est que je vous prie de vouloir bien vous asseoir à cette table avec nous.

Joseph voulut s'en défendre en affirmant qu'il n'était nullement blessé d^une précaution qu'il tron- 30 vait toute naturelle ; mais M. Rosman (c'était le nom donné par les deux dames à leur conducteur) insista

d'un ton si ouvert et si bienveillant qu'il crut devoir lui céder.

La vieille dame, qui semblait avoir peu l'habitude des vovages, s'assit vis-à-vis de lui, avec sa nièce, en ^ poussant un gémissement

— Vous êtes lasse, Charlotte? demanda M. Bosman.

— Si je suis lasse I s'écria la vieille femme ; passer un jour entier dans une voiture qui vous secoue

To comme une escarpolette ! manger hors de ses heures ; courir toutes sortes de dangers — car je ne sais pas comment nous n'avons pas versé cent fois ; la diligence penchait toujours !...

— Allons, Charlotte, vous en voulez aux voyages... 15 dit M. Bosman gaiement, mais j'espère que votre

prévention ne tiendra pas devant ce potage ; on n'en fait pas de meilleur à Fontaine.

Joseph s'était d'abord renfermé dans un silence discret ; mais M. Bosman lui adressa plusieurs fois la

20 parole, et la conversation était devenue générale, quand on avertit que la diligence allait partir. Tous se hâtèrent de gagner le bureau.

En y arrivant, Joseph aperçut son cousin qui accourait. Le temps que Mulzen venait de mettre à

25 dîner, Henri l'avait passé à parcourir les auberges de Cernay, sans rien trouver de préparé, et enfin, pressé par le temps, il s'était vu forcé d'acheter quelques fruits et un petit pain qu'il achevait.

Ce repas d'anachorète n'avait point, comme on doit

30 le penser, adouci son humeur. Joseph s'en aperçut et ne lui fit aucune question ; on avait d'ailleurs commencé l'appel des voyageurs, et ils se préparaient à prendre leurs places, lorsque le buraliste s'aperçut

quMl avait commis une erreur en les inscrivant, et que la voiture se trouvait au complet.

— Au complet ! répéta Henri; mais vous avez reçu nos arrhes.

— Je vais vous les rendre, monsieur, répliqua le 5 commis.

7- Du tout, s^écria le jeune homme; dès que vous les avez acceptées, il y a eu contrat entre nous; j'ai droit de partir, et je partirai.

En prononçant ces mots, il saisit la courroie etia grimpa sur l'impériale où une place se trouvait vide ; le voyageur auquel elle appartenait voulut réclamer; mais Henri persista en déclarant que nul n'avait le droit de le faire descendre. Joseph essaya en vain une transaction; le Marseillais, que le diner manqué 15 avait aigri, persista dans sa résolution.

— " Chacun son droit y'^ s'écria-t-il; c'est ma devise. La tienne est ^^ Charité "/ sois donc charitable, si tu veux; moi, je ne prétends être que juste; j'ai payé cette place, elle m'appartient, je la garde. 20

Le voyageur qu'il remplaçait objecta la priorité de possession; mais Henri, qui était avocat, répondit par des textes de loi. On demeura ainsi quelque temps, échangeant des explications violentes, des récriminations, des menaces. Madame Charlotte, qui enten- 25 dait tout du coupé, poussait des gémissements d'épouvante. Enfin Joseph proposa au buraliste de faire atteler un voiturin dans lequel il prendrait place avec le voyageur dépossédé. L'expédient fut accepté par les parties intéressées, et la diligence partit. 30

On se trouvait au mois de décembre; l'air, déjà humide et froid au moment du départ, devint encore plus glacial à la tombée du jour. Henri, accoutumé

à son soleil de Provence^ avait beau boutonner jus* qu'au menton son paletot de voyage^ il frissonnait comme une feuille. Son visage était bleu^ ses dents claquaient; bientôt une pluie fine commença à pé- 5 nétrer ses vêtements.

Lorsque la voiture arriva à Eaysersberg^ il était nuit. Henri descendit à demi moi't de froid^ et gagna la cuisine de l'auberge où il voyait briller un grand feu; mais en entrant il aperçut le foyer entouré d'un

lo cercle de voyageurs, parmi lesquels se trouvaient Joseph Mulzen et l'étranger dont il avait pris la place. Le cabriolet fourni par le buraliste les avait conduite par une route de traverse plus courte^ et tous deux étaient arrivés depuis une demi-heure.

15 À la vue du triste état dans lequel se trouvait son cousin, Mulzen se hâta de lui céder sa chaise; quant au voyageur dépossédé à Gernay, il ne put retenir un éclat de rire.

— Parbleu ! je dois remercier monsieur de m'avoir

20 chassé de l'impériale, dit-il ; car, sans son usurpation, je me trouverais gelé à sa place, au lieu d'être chaudement à la mienne.

Henri était en trop mauvaise position pour répondre ; il s'assit devant le feu et tâcha de se réchauf-

25 fer.

Dès qu'il eut un peu repris ses sens, il demanda une chambre et un lit; mais l'auberge était pleine de gens. Joseph et son compagnon, bien qu'ils fussent arrivés plus tôt, n'avaient eux-mêmes trouvé qu'une couchette

yy à laquelle le premier avait généreusement renoncé en faveur du second. Cependant, après beaucoup de questions et de recherches, il se trouva un lit vacant dans une des chambres ; mais elle était occupée par

quelques colporteurs^ qui refusaient d'y recevoir aucun étranger.

— Onfc-ils loué la chambre pour eux seuls? demanda Henri.

— Nullement, répliqua l'aubergiste. 5

— Ainsi vous avez droit de disposer du lit vacant.

— Sans aucun doute.

— Alors quelle raison donnent-ils pour refuser un nouveau compagnon de chambre ?

— Ils ne donnent point de raison ; tous quatre pa- lo raissent d'assez mauvais drôles, et personne ne s'est soucié d'avoir une querelle avec eux.

Henri se leva vivement.

— C'est une faiblesse, s'écria-t-il ; pour ma part, je ne passerai pas une nuit blanche parce qu'il convient 15 à quatre inconnus d'accaparer les lifcs de votre auberge ; conduisez-moi à leur chambre; il faudra bien qu'ils entendent raison.

Il avait repris sa casquette et allait sortir avec l'aubergiste ; mais M. Eosman, qui venait chercher un 20 domestique pour emporter ses bagages, avait entendu les mots échangés entre les deux cousins; il s'avança vers eux, et dit de son air libre et riant :

— Acceptez un lit chez moi, messieurs; je demeure

à quelques pas, et je me ferai un plaisir de vous rece- 25 voir.

Henri et Joseph s'inclinèrent en remerciant, mais sur des tons visiblement distincts: celui de Mulzen était reconnaissant et joyeux ; celui de son compagnon, contraint, quoique poli. 11 n'avait point oublié 30 que M. Eosman était la cause première du maigre dîner qu'il avait fait à Cernay.

— Monsieur a trop d'obligeance, dit-il en adoucis-

sant sa voix ; mais je ne voudrais pas lui causer un pareil embarras. Il est bon d'ailleurs que l'on donne une leçon à ces gens^ et qu'on leur apprenne à respecter les droits des autres voyageurs.

5 A ces mots^ il salua^ et prit le chemin de la chambre occupée par les colporteurs. Joseph^ craignant quelque rixe^ le suivit; mais ils s'en tinrent à quelques murmures^ malgré lesquels Henri se coucha. Son cousin, rassuré, se décida alors à redescendre,

loet joint M. Bosman qui avait eu la bonté de l'attendre.

En arrivant chez ce dernier, il trouva madame Charlotte et sa fille Louise préparant le thé devant nu feu. On le força à prendre place devant la table,

15 tandis que Louise remplissait les tasses. Quant à madame Charlotte, elle n'était point encore revenue du trouble occasionné par le voyage ; elle prétendait sentir, dans son fauteuil, les oscillations de la diligence. Elle s'informa pourtant de ce qu'était devenu

20 le jeune homme qui, à Cernay, avait pris l'impériale d'assaut, et M. Bosman raconta ce qui venait de lui arriver à l'auberge.

— Mais il ne cherche donc partout que guerre et procès ! s'écria madame Charlotte; c'est un homme à

25 fuir comme le feu.

— On ne saurait trouver un cœur plus loyal, fit observer Mulzen ; il tient seulement à suivre partout sa devise: Chacun son droit.

— Tandis que la vôtre est: Charité, reprit en sou- ^ riant la vieille femme. Oh! j'ai tout entendu à

Cernay.

— ► Vous voyagez ensemble ? demanda M. Bosman.

— Kous sommes cousins, répondit Joseph, et nous

veaons à Kaysersberg pour un testament dont Touverture doit avoir lieu demain.

— Un testament ! répéta madame Charlotte éton* née.

— Celui de notre oncle, du docteur Harrer. 5 Les deux femmes et M. Rosman firent un mouvement.

— Ah! vous êtes les parents du docteur? reprit ce dernier, eu regardant le jeune homme; le hasard ne })ouvait alors mieux vous adresser, monsieur; car j'ai 10 été sou ancien compagnon et son meilleur ami.

Cette espèce de reconnaissance servit d^ntroduction pour parler du mort. Mulzen ne Favait jamais vu. If causa longtemps du docteur, écouta avec un intérêt ému tout ,ce qu'on lui racpnta de sa vie, de ses derniers 15 instants ; enfin il mon fa à la chambre qui lui était destinée, enchanté de ses hôtes qui se retirèrent également satisfaits.

La fatigue prolongea son sommeil, et lorsqu'il se réveilla le lendemain, il étîiit déjà tard. Il s'habilla 20 Il la hâte pour rejoindre son cousin avec lequel il devait se rendre chez le notaire ; mais il trouva ce dernier au salon en compagnie de M. Bosman et de Henri que l'on avait fait chercher. Madame Charlotte et Louise ne tardèrent pas elles-mêmes à paraître. 25 Quand tout le monde fut réuni, M. Rosman se tourna vers les deux jeunes gens, et dit en souriant :

— Personne ici n'est étranger à l'affaire qui vous conduit à Kaysersberg, messieurs; car ma bell^-sœur, madame Charlotte Hevel, et sa nièce Ijouise Arroaud, 30 dont je suis le tuteur, y viennent comme vous pour assister à l'ouverture du testament de leur frère et oncle le docteur Harver.

Les deux jeunes gens saluèrent madame Charlotte et mademoiselle Ix)uise9 qui leur rendirent le salut.

— J'ai pensé, continua M. Rosman, que la lecture des dernières dispositions du docteur pouvait se faire 5 chez moi, puisque le hasard y avait réuni toutes les parties intéressées.

Henri répondit par un signe d'assentiment. Chacun s'assit, et le notaire allait briser le cachet du testament, lorsqu'il s'arrêta.

lo — Ce testament est d'une date déjà ancienne, dit-il, et, dans les derniers mois de sa vie, M. Harver m'avait exprimé plusieurs fois l'intention de le détruire afin de. laisser à chacun de ses héritiers la part réglée par les lois. S'il ne l'a point fait, je ne puis l'attribuer j 5 qu'à la rapidité de sa mort. J'ai dû déclarer ceci pour la décharge de ma conscience; maintenant je demande à tous les intéressés présents s'ils ne veulent point accomplir l'intention du docteur, et annuler d'un commun accord le testament, avant qu'aucun «o d'eux sache s'il le dépouille ou s'il l'enrichit.

Cette proposition inattendue fut suivie d'une pause de quelques instants. Mulzen fut le premier à prendre la parole.

— Pour ma part, dit-il, n'ayant aucun droit parti- 25 culier à la bienveillance du mort, je ne puis regarder

comme un sacrifice l'acceptation de l'égalité dans les partages, et j'y flccéderai volontiers.

—Je n'y mettrai point d'obstacle pour ce qui me regarde, continua madame Charlotte.

30 -r— Et moi j'y consentirai, au nom de ma pupille, ajouta M. Bosman.

— Alors, dit le notaire en se tournant vers Henri, il ne reste que monsieur...

Celui-ci parut éprouver quelque embarras.

— Je n*ai, comme mon cousin, dit-il, aucun motif d'espérer une disposition testamentaire qui me favorise; mais par cela même je dois me montrer plus réservé. Anéantir d'avance les dispositions du docteur, 5 c'est attenter à la fois au droit du testateur et à celui du légataire inconnu.

— N'en parlons plus alors, interrompit le notaire ; l'unanimité seule pouvait légitimer ma proposition; restons dans le droit de ehaenn, eûmmft le demande 10 monsieur, et veuillez écouter.

À ces mots il déchira l'enveloppe, ouvrit le testament, et lut ce qui suit :

'^ Des quatre héritiers qui peuvent prétendre à ma succession, je n'en connais que deux, ma sœur Char- 15 lotte Bevel et ma nièce Louise Armand ; mais toutes deux n'ont, depuis longtemps, qu'un même intérêt comme elles n'ont qu'un même cœur, et ne forment, en réalité, qu'une seule personne; je n'ai donc véritablement de ce côté que Louise pour héritière. Ma 20 première intention avait été de lui donner ce que je possède ; mais parmi mes deux autres neveux il peut s'en trouver un également digne de tout mon intérêt; reste seulement la difficulté de le distinguer.

^^Ne pouvant le faire moi-même, et connaissant 25 l'intelligence et le tact de ma nièce Louise, je m'en remets à son jugement, et je déclare prendre pour légataire universel celui des deux cousins qu'elle choisira pour mari.

"Harvbr." 30

— Dieu me pardonne ! le docteur a donné là à ma nièce une tâche difficile ! s'écria madame Charlotte.

— Moins que vous ne le croyez, ma sœur, dit Rosman en souriant. Je connaissais depuis longtemps le testament d'Harver, et j'avais pris en conséquence mes informations ; quel que soit le choix de Louise, elle n'a

5 rien à craindre.

— Alors que mademoiselle décide, reprit le notaire en riant.

— Je m'en rapporterai à ma tante, murmura la jeune fille, qui se jeta dans les bras de madame Cbar-

lo lotte.

— A moi ? reprit celle-ci...; mais c'est fort embarrassant, ma chère, et je ne sais en vérité...

En prononçant ces mots d'un air incertain, son regard avait glissé sur Mulzen ; Henri s'en aperçut. 15 — Ah! votre choix est fait, madame, dit-il vivement, et, quoi qu'il puisse me coûter de regrets, je dois l'approuver.

— Mademoiselle, ajouta-t-il en prenant Joseph par la main et le conduisant jusqu'à la jeune fille, votre

20 tante a bien vu et bien jugé ; mon cousin vaut mieux que moi.

— Ce que vous faites prouve le contraire, dit madame Charlotte attendrie, mais nous connaissons déjà un peu M. Mulzen; et puis... tenez... vous méritez

25 qu'on vous dise toute la vérité...

— Dites, dites! interrompit Fortin.

— Eh bien! sa devise me rassure, tandis que la vôtre me fait peur ; il promet l'indulgence, et vous la justice. Hélas! cher monsieur, la justice peut

30 suffire aux anges, mais pour les hommes il faut de la charité.

Page 1