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CHAPITRE IV

Cette analyse du développement double et solidaire de rironic et de l'enthousiasme nous permettra sans doute d'éclaircir le problème de l'innocence spirituelle. Mais que ces deux puissances viennent à éclore dans la même àme, n'en résultera-t-il point pour cette âme une sorte de partage douloureux et comme de déchirement intérieur, alors même que cette lutte serait masqué© au regard des autres par le mensonge du sourire? Bien plus : n'est-ce point le paradoxe étrange, et presque monstrueux, de notre sensibilité décadente, que nous puissions être touchés jusqu'aux larmes, et sourire, sans remords, de notre propre émotion? Sans remords! Comme si le dédoublement et le mensonge de notre

1. Nous avons utilisé, en vue do ce cliapilre, certaines indicotiuns de }i, Uromard, dans son Essai sur la sincérité (Alcan).

pauvre moi n'était pas un mal déjà et une souffrance, et comme si la joie de l'être se trouvait ailleurs que dans la simpliste du cœur qui s'efiforce et la pureté de l'àme qui savoure'! Pourtant, c'est bien ici le mal inéluctable, et comme le péché radical, de notre nature vicieuse. Pareille au Centaure de la fable antique, bête et homme tout ensemble, lié par un mariage adultère que dément son amour idéal pour la vierge née parmi les hommes, notre âme est soulevée par l'enthousiasme vers les régions transcendantes et pures de la joie spirituelle, et rabaissée par l'ironie vers les plaines mornes et humiliées de la conscience mauvaise.

Est-ce donc que, souffrant sans remède ni espoir de ce partage qui nous déchire et nous écartèle, nous sommes condamnés à subir le duel indéfini des deux puissances adverses, tantôt ravis jusqu'aux extases créatrices de la joie surhumaine, tantôt bannis et comme prostrés dans les grimaces infécondes d'une railleuse et vaniteuse et douloureuse sécheresse? Combien plus profond et moins hostile à nous-mêmes le rapport véritable qui se développe en notre âme vivante et assouplie, entre les transports enthousiastes de l'intuition tendue et les retours ironiques de l'intelligence sagace! N'est-ce point la vie même, laborieuse et cachée, du Centaure nostalgique, cette poussée qui tourmente en lui le désir bestial et l'agite, rué en son âme de matière, et comme ravalant à ses

1, SimpHcitas intendit Deum, puritas apprehendit euin et gustat. (De Imilatione Cliristi, lib. ii, cap. iv).

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limites charnelles l'appétit inexhaustible des étreintes idéales? Ne blâmons point l'ironie comme un blasphème; ne renions point l'ironie comme un vice. Suivons-la, bien plutôt, dociles à ses erreurs séduisantes, dans les riches détours de sa dialectique féline et onduleu.se. Au cœur même de cette vagabonde splendide et cvnique nous sentirons peut-être, comme voilés et dérobés sous une chair d'emprunt mais rythmés au rythme de cette fièvre étrangère et fascinante, les battements fiévreux et sacrés de l'enthousiasme surhumain.

Et pourijuoi parler de sécheresse? Ce n'est pas aux cœurs insensibles et fermés que l'ironie profonde et habituelle s'enracine et s'agrippe le mieux. Certes, une àme sèche et pauvre connaît et pratique les stériles et durs exercices de la raillerie superficielle et méchante. Mais qu'il y a loin de cette moquerie studieuse et comme scolaire, de cette recherche pénible des pointes qui blessent et des morsures qui entament, à l'ironie aisée et pénétrante et vivante qui s'échappe sans apprêts do nos sensibilités frémissantes et mal closes, de nos perversités émouvantes et naïves! Quelle ironie constante — et si candide — aux discours aimés et tendres que tiennent les enfants — les chers petits enfants — à leurs amis du jour, aux victimes de leur Iciidiossi'! \i[ combien ils savent, ees intuitifs et ces passionnes, ces assoilTés

jaloux d'exclusives caresses, découvrir et caresser le ridicule des gestes et la gaucherie des propos! Mais qu'un sentiment plus rare naisse et éclose en cette àme enfantine, à quoi discernerons-nous la secrète présence du trouble nouveau, si ce n'est à l'ironie mensongère dont s'enveloppe aussitôt cette pudeur de l'àme et cette discrétion du cœur? Sommes-nous enfants sur ce point, en la naïveté de (ios éclosions passionnelles, nous qui tenons cachés à nous-mêmes, par une délicatesse railleuse, les sentiments que nous chérissons et que nous feignons sincèrement de ne point connaître? Est-ce crainte de profaner, par une diffusion indiscrète, ce que nous avons enserré jalousement au profond du sanctuaire intime? Mais pourquoi dérober ainsi à la clarté de notre aveu intérieur le sentiment qui nous fait vivre et nous transforme? Pourquoi surtout, dans les colloques avec ce que l'on aime, cette perpétuelle mascarade qui déguise l'un à Fautre les aimés, et les contraint à la divination hésitante, et souvent désespérante, de ce que leur cache à tous deux le mensonge involontaire d'une ironie réciproque et douloureuse? Si vous désirez entrer en contact avec l'àme la plus aimante et la plus éprise, n'allez point à ceux qui parlent à découvert et de qui le cœur se révèle par les discours, n'allez point à ceux (jui se taisent et qui séquestrent leur passion dans la tombe du silence; allez à ceux qui parlent et pourtant se taisent, à ceux qui dérobent leur visage et leur cœur et mettent à leur amour silencieuse

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le masque sincère de leur vivante ironie. Ce n'est point pudeur vaine, ignorance impossible, cabotinage du sentiment. Non : c'est qu'une attache intime et vitale relie cette passion qui nous inspire et nous maîtrise à cette ironie qui la reflète et la déforme. C'est qu'au secret môme de nos sensibilités intuitives pénètre avidement notre intelligence curieuse. C'est que notre amour enthousiaste et inépuisable nous apparaît au travers de l'image intellectuelle et élégante qui la délimite et l'épuisé sans fin. C'est que nous percevons notre cœur vivant et qui palpite sans règle, par delà cette image nette et définie qui impose une formule régulière au rythme de nos battements. Comment pourrions-nous, dès lors, désireux d'égaler par nos conceptions claires la vie trouble et profonde de nos âmes, ne point nier et railler cette profondeur vivante et informe, et infiniment féconde, que nous n'égalons point? Toujours f'ugendrée à lîouveau jiar la spontanéité débordante du sentiment qui nous réalise, l'ironie, qui contrefait le sentiment, puise à cette vitalité la vie souple et inépuisable qui l'entretient et la régénère. C'est pourquoi toute sensibilité |»rofondo se double d'ironie, et revêt d'un masque trompeur sa propre sincérité. Mais c'est pounjuoi aussi toute sensil)ilité profonde, consciente plus ou moins de ce masque qui la déligure et dont elle ne saurait abjurer le mensonge intime, souffre de ce dédoublement qu'elle aime, cl se recueille on (pichiue sorte dans le cher et cruel remords de sa [tropre et nécessaire trahison.

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Ainsi les plus aimants et les plus sensibles parmi les hommes, qui sont de tous les plus vibrants et les plus enthousiastes, parce que leur déguisement inévitable s'adaptera le moins fidèlement à leur réelle nature, seront de tous les plus ironiques et les plus scandaleux et les plus tristement misérables.

Et la sensibilité du cœur, idéale et spiritualisée, n'est pas seule le principe des ironiques retours et des tristesses mordantes. La sensibilité des sens, dont la vie fraîche et l'ardeur passionnée révèlent à notre inquiétude première et candide une sorte d'innocence virginale et charnelle, se double, elle aussi, dans la mesure de sa ferveur enthousiaste, de conscience curieuse et inefficace et d'ironie aggressive et douloureuse. Quels singuliers détours et quelles rares hypocrisies dans les arcanes mystérieux de la sensualité la plus naïve et la plus franche! A-t-on remarqué à quel point les charnels ont des âmes railleuses et attristées? Non qu'ils exercent à l'égard des autres une raillerie hostile, dont leur tendresse sensuelle les détournerait sans doute. Non qu'ils renoncent, par scrupule idéaliste, à la joie immédiate et sincère que recèlent, en leur cœur de primitifs, les enthousiasmes voluptueux. Mais ces intuitifs delà chair, tout abandonnés qu'ils soient à la ferveur de leur instinct, n'en sondent pas moins curieusement les sources cachées de leurs riches impressions; et l'inefficacité de leur effort, pour modeler ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils pressentent à la mesure de ce qu'ils conçoivent et idéalisent, les entraîne

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à nier ironiquement la jouissance oii ils s'abîment; et cette négation railleuse et ravalante, expression à rebours d'un enthousiasme inquiet mais impuissant à définir son inquiétude, engage dans les complications intellectuelles d'une tristesse intime ces Parsifals avides de volupté, ces hommes « simples qui suivent leur cœur ». iN'est-ce pas que, livrés sans réserve aux odeurs frissonnantes et grisantes, l'àme bercée aux effluves subtils qui l'emportent, lointaine et comme dilatée, au pays informe des rêves, aux joies voluptueuses des paradis artificiels, une tristesse étrange nous envahit, un désir de conscience et de précision paradoxales, une lassitude de jouir au delà des forces.de l'intelligence, une raillerie sur nous-mème et sur la vanité de cet incompréhensible abandon? Le plus subtil, le plus vague, et le plus vital de nos sens est donc le principe des ironies les plus riches en désillusions et en tristesses; et cette tristesse ironique mesure la richesse et la vitalité de l'enthousiasme sensuel qui l'engendre. Pareils à ces hypnotisés qui, dans les cliniques, accomplissent docilement les gestes suggérés par d'autres et adoptent sincèrement les croyances que d'autres leur imposent, mais témoignent par l'imperceptible sourire de leurs lèvres qu'ils gardent à demi la conscience d'un abandon qui les dépasse, — nous traversons avec la réserve d'un sourire les régions mystiques où s'épanouissent obscurément nos libres et fécondes sensibilités. Mais les gestes que; nous accomplissons et les croyances que nous vivons sont notre vie à nous el l'd'uvrc person-

nelle de l'enthousiasme qui nous traverse et nous anime et nous emporte; et si les « barbares » de l'extérieur voient surtout notre sourire et nous jugent à l'abaissement de notre tristesse, nous sentons 'bien, nous les acteurs de notre riche tragédie, que notre joie et notre abandon dépassent infiniment les restrictions de notre sourire, et que la tristesse qui nous appauvrit et nous contracte est encore, en l'inquiétude vitale qu'elle manifeste, une réalisation partielle de ce qui fait notre joie.

Comprend-on à présent, en l'inconscience relative de cette dialectique de l'àme, pourquoi les artistes les plus frémissants et les plus lyriques furent toujours, en leur inspiration la plus sincère, comme imprégnés passionnément d'ironie subtile et ardente? Ce n'est point une artificielle et dramatique création, en celte Tragédie enthousiaste de l'amour salutaire, que le Méphistophélès ironique et négateur, vainqueur en apparence de la vie, mais créé vraiment par la vie et résorbé par elle à l'heure définitive des enthousiasmes triomphants et de l'intuition rédemptrice. Faust et Méphistophélès, l'aspiration agissante et l'intelligence qui voudrait la mesurer et qui la nie parce que sa propre mesure est dépassée par elle, — c'est là sans doute le double aspect du génie de Gœthe, et c'est aussi le double aspect de notre nature à tous. Mais l'ironie du négateur n'est donc que l'image intellectuelle et insuffisante de l'enthousiasme intuitif du créateur de sentiment et d'action; Méphistophélès est comme le double de Faust; et c'est dans l'àme du héros que se

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déroule, inspirée par l'inquiélude vitale et railleuse seulement de ses propres échecs, la tentation subtile et aventureuse de l'intelligence avide d'égaler le principe dont elle procède. Aussi Méphistophélès n'est-il point vaincu par la victoire de la Vie sur la négation qu'il incarne. Si la tristesse et l'ironie meurent au terme de l'éjireuve, Faust, racheté par l'amour supérieur, emporte en son àmc, au Ciel du triomphe et de la béatitude, le désir de connaître et de réaliser qui animait lo Tentateur infernal. Et quel triomphe secret pour Méphistophélès anéanti que cet achèvement dans l'intuition suprême, cette réalisation (l(! l'insuffisance et cet accomplissement de l'indescriptible! Vraimentcette défaite de l'ironie par l'enthousiasme n'est-elle pas, bien plutôt, une victoire mortelle et sublime de cette ironie inquiète et amoureuse, satisfaite enfin do voir déifié l'objet de son amour'? Et c'est bien encore à cette dialectique mystérieuse de l'àme que s'éclaire pour nous l'œuvre étrange d'un Verlaine, ce « parallélisme » constant de la dévotion passionnelle et de l'ironie desséchante et perverse. Oh! (ju'il fut enthousiaste et sincère, le « pauvre Léliaii », dans ses effusions terrestres comme dans ses aveux mystiques, dans son lyrisme nuptial- et ses défaillances charnelles comme dans son amour exclusif et tendre « à sa mère Marie''! » Mais qu'il fut

1. Celle idée de Mépliislophclés et de F.uisl, envisa,!;es cutiimc les deux aspects du génie de Gœllie, a été mise en valeur p.ir M. .le.intdouard Spenlé, dans un cours inédit.

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