Corneille, Polyeucte, acte IV, scène ii
L IRONIi: ET L ENTHOUSIASME 105
notre mépris? Dans la carrière d'un Jean-Christophe, les exaltations lyriques du Buisson ardent supposent les paroxysmes critiques de la Foire sur la place; et, dans l'évolution d'un Philippe, l'enraciné qui divinise pieusement ses morts fut jadis le déraciné qui blasphémait sciemment ses dieux. Et n'est-ce point de cette fusion originelle que procède le tragique émouvant et mystérieux de l'existence et de la passion, cet appétit féminin des retours curieux et des dég-uisements émotionnels, cette éclosion logique et funeste des sentiments contradictoires qui nous affinent et nous torturent? Beauté haïssable et chère des âmes délicates et meurtries, scrupules nécessaires et vains, remords purifiants et odieux, moisson bénie des regrets qui nous empoisonnent, tristesses qui raillez alTreuscment notre folie en nous imprégnant de la suavité cruelle des joies alanguissantes, espérances flatteuses et chimériques dont l'illusion lucide et charmeuse magnétise notre clairvoyance, — en cette vie absurde et noble quelle férocité savante et caustique mais quelle violence superbe de création exaltée! Et cette vie onduleuse et tragique, cette inspiration qui s'analyse, cette humanité qui se bafoue et se dépasse, par une hardiesse musicale prête à se démentir, nous transjiosons tout cela dans la nature, échange mystique et ricanement belliqueux des ironies passionnées de l'intelligence et des enthousiasmes instinctifs du cœur. C'est alors que le spectacle des choses « hum;i nisées » se transforme jiour notre ;\me en expérience
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lyrique de nos sentiments, épars dans les régions proches ou lointaines de l'univers. L'agonie des soleils mourants, et le cataclysme héroïque des nuages, qui s'empourprent, pâlissent et frémissent de révolte lumineuse et de regret diaphane, vibre dans notre vision en<'hantée et spiritualisée, comme une blessure magique et enivrante dans la chair de Parsifal ou comme l'andanle mystérieux et troublant de la Cinquième Symphonie.
Qu'est-ce donc que cette vie intérieure de notre sensibilité malade et exquise, cette vie féminine des choses ^ù notre âme frissonne et se disperse, cette diffusion de notre lyrisme concret dans les voluptés et les angoisses d'une nature évanescente, sinon la richesse mystique de notre cœur innombrable, et le masque sincère et tragique que nous prêtons à notre désir sans forme pour figurer notre puissance? Ce que nous appelons notre âme est déjà la création de notre fantaisie et comme le dithyrambe de notre inquiétude; et ce que nous appelons la nature est l'œuvre même, libérée de tout scrupule, de cette figuration de notre désir. Sans doute, en ce labeur inspiré qui réalise notre inefTuble, l'intelligence déguise en illusion vivante cette puissance inépuisée que la formule savante et le poème du sentiment n'égaleront jamais. Et, consciente de sa pauvreté, multipliant les mythes et reniant ses images provisoires, c'est en un jeu ironique et souriant, oîi vibre l'enthousiasme inspirateur, qu'elle construira, sensible et sensuelle, douloureuse et apaisanle, logique et absurde, ramassée en
intuition pure et singulière ot réfractée en mille' a[>|jarences distinctes, la vision multiple et prenante de la Vie cachée et mystique. Art ou science? Passion qui se déploie ou raison qui s'évalue? Déguisement qui se discerne ou réalité qui se dévoile? Qu'importent ces distinctions trompeuses, si le masque est nécessaire à la révélation, si la réalité féconde est un jaillissement d'apparences, si le monde des formules savantes est lœuvre mythique d'un art originel, si la raison (jui s'évalue est encore une passion qui s'exprime, si le jeu ironique et morbide de nos sensibilités souffrantes est l'inépuisable floraison de nos enthousiasmes divins? Pareille au Sphinx d'Egypte, allongé en la noblesse éternelle de son attitude dans les sables qui l'emprisonnent, dédaigneux des paroles banales que réclame à son masque d'énigme la curiosité des barbares d'outre-mer, silencieux et railleur, mais réservant aux initiés la vision étincelante de ses prunelles, parsemées d'or et de rêve, oii s'exprime la vie bouillonnante des cités intérieures, — notre àme |)rofonde et véritable dérobe aux curiosités profanes et blessantes le secret de ses épanchements souterrains et de ses voluptés parfaites, déguise aux réticences d'un sourire les révélations changeantes do son regard, mais .mime de son inquiétude indomptable rininiobillté de son attitude et la raillerie de son mas(|U('. Ou(> ne sommesnous les initiés, les Pèlerins heureux des joies spirituelles, libres d'accéder, sous la prison des sables, aux merveilleuses retraites de la Ville Inconnue? Si le regard
brillant et nuancé du Sphinx trouble nos cœurs timides, pourrions-nous affronler le mystère que ce regard dénonce et dérobe? Pourquoi fuirions-nous devant cette révélation de Tinnocence, au lieu d'enhardir notre courage aux mystiques résonnances de la « Maison du Berger »?
« Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes Qui ne sauraient porter son ardeur et son poids, Pourquoi le fuir? — I>a vie est double dans les flammes. D'autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois : C'est le Soleil du ciel, c"est l'Amour, c'est la Vie; Mais qui de les éteindre a jamais eu l'envie? Tout en les maudissant, on les chérit tous trois K »
Non certes, nous ne maudirons ni la Vie, ni l'Amour, ni l'Enthousiasme, non plus que l'Ironie, leur miroir; mais nous essaierons d'en aborder l'énigme en étudiant la Dialectique du Cœur.