Alfred de Vigny, La Maison du Berger, II
CHAPIÏRK V
Ai-je réussi à faire sentir l'unité énigmatique et profonde de l'ironie et de l'enthousiasme, et comment ce miroir, infidèle mais vraiment magique, de la Vie, identique à l'intelligence, réfracte en images riches et inspirées notre puissante et ineffahle et inépuisable intuition? C'est à l'acte même, indéfini et pourtant distinct en chaque occasion singulière, <le cette réfraction intellectuelle que je voudrais m'attacher maintenant. El, parce qu'il est question d'une puissance illimitée et d'une expression qui ne saurait tarir, c'est donc au développ»'ment intérieur, et comme à la a création continuée », de ces images distinctes que doit aller cette fois l'attention,
1. On reconnaîtra, dans ce clia|>itre, rinfliience de l'illusiouisine nietzschéen (Cf. La Volonté de Puissance, V partie).
no INTUITION ET AMITIE
cependant que l'on essaiera de décrire, dès sa genèse première, le cours de celte dialectique.
Dialectique de l'esprit ou dialectique du cœur? Si nos analyses ne furent point vaines, l'àmc que nous appelons nôtre, et la nature à laquelle s'adresse cette àme en son élan curieux, procèdent l'une et l'autre du lyrisme intérieur, et traduisent en constructions poétiques ou savantes ; la fécondité de notre désir. Mais cette traduction systé- Jf matique de notre ineffable secret se réalise, abstraite ou sensible encore, selon des lois, souples sans doute et non rigides, pourtant impérieuses et qui s'imposent à nous, constituant l'armature organique, et comme le squelette interne, de notre esprit. Que notre fantaisie dominante se propose, consciente ou non, de rendre, par les variations analogues et incomparables de son art, le thème musical de notre sensibilité, les images personnelles et vives, oîi ce motif résonne en mille sortes, ont déjà leur nature inaliénable et leur syntaxe logique, maîtresses de notre fantaisie qu'elles limitent. Que notre volonté de savoir se propose, très consciente, de formuler nettement, par les strictes analogies des schémas organisés, l'expression constante de notre àme et des choses, les idées impersonnelles et immobiles, oui cette double apparence se dépose en mille formes solidaires, ont, plus sûrement encore, leur nature intelligible et leur syntaxe rationnelle, gardiennes de notre volonté de savoir qu'elles déterminent. 11 est donc en nous, malgré l'inexhaustible puissance que nous sommes et recelons,
LA IJIALECTIQUE DU CfU-LR |jj
une intellii^once, vivante ou aljslraile, qui nous règle et nous modèle; et la dialectique de l'esprit que je voudrais retracer, pour souple qu'elle soit et révélatrice des intuitions immédiates, ne saurait être prise pour la dialectique capricieuse du sentiment pur.
Capricieuse, non, sans doute. Mais la nature et la syntaxe, par lesquelles se définit l'œuvre de notre intelligence, en expriment-elles moins, parce qu'elles réalisent logiquement cette œuvre, la puissance qui se développe par notre Vie? Au delà des images distinctes et de leur agencement rationnel, c'est la richesse de notre sensibilité qui nous émeut et nous inspire; et la logique de notre raison imite, en la simplifiant, l'histoire féconde et exubérante de notre cœur. Les formes de notre poésie et de notre science n'enserrent pas nos impressions naïves et notre âme ingénue en des moules fabriqués et contraignants; une logique individuelle, refondue sans cesse par le bouleversement de nos émotions, interprèle, suivant une méthode changeante et nuancée, les mille catastrophes de notre existence secrète. Et si notre pensée, plus impersonnelle, obéit à des règles sociales «pii désignent et enclosent la vérité et la croyance, c'est encore une sensibilité commune et luxuriante qui a produit, pour agir au dehors et assurer son action, ces règles et cette vérité. L'intuition qui ;*aisif l'immédial, et l'enthousiasme qui crée l'énergie, sont au luincipe de l'intelligence qui explique et retlèle. Si nous vouhtns comprendre la dialecti(|\ie de l'esprit, par laquelle se
dilatent notre connaissance et notre monde, nous devrons, par un approfondissement intérieur de notre âme vivante, en chercher le modèle et l'inspiration dans la dialectique vitale de notre cœur, énergique et inquiet.
C'est donc, par ce retour sur nous-mêmes et par cette marche réÛexive vers l'intimité originelle de notre puissance, une décomposition graduelle de cette image mythique et de cette vérité illusoire que nous pratiquerons sciemment. Reconnaître sans trêve l'insuffisance des représentations réglées par lesquelles nous figurons et immobilisons le devenir de notre univers et l'écoulement des impressions fluides, quelle attitude plus familière, je ne dirai pas à la pensée du philosophe de profession (suspect de préjugé critique), mais à la pensée philosophique du savant qui réfléchit et s'interroge sur la qualité de son œuvre? Et cette dénonciation des systèmes où l'intelligence naïve enfermerait volontiers, ainsi qu'en des cadres nécessaires, la réalité qu'elle détient, les plus affîrmatifs parmi les savants, et les plus épris encore des dogmatismes tenaces, la formulent à leur tour avec une sorte de regret résigné. Ceux-là même, de qui l'esprit clair et positif s'accommode mal des perspectives fuyantes et des fonds mouvants et mystérieux, s'ils réclament pour tous les objets du savoir humain les déterminations précises de la quantité et
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s'ils définissent, sans réserve aucune, la Vie clle-mènie par les expressions algébriques de la mesure, — défendent leur sérénité affirmative de toute connivence secrète avec les chercheurs d'Absolu, et ramènent la nécessité de nos lois à l'exigence de notre orj^anisation corporelle <*t de notre situation de fait'. N'est-ce pas, dès lors, au mystère même de la Vie, déguisé sans doute et nettement oublié dans la sphère du savoir positif, mais s'imposant quand même avec une obstination irréductible, que ces mathématiciens de la biologie raj)[tortent le principe, et la limite, de leur explication intégrale? Et quand bien même, choqués en leur goût du vrai et du saisissable par les indécisions floues d'un pragmatisme de la croyance, ils répugneraient hautement «aux libertés « métaphysiques » des doctrines de l'action, c'est encore à une attitude humaine et |)ratique que se réduira pour eux la « création » du savoir et la « constitution » positive de la vérité.
Mais d'autres, parmi les savants, plus réfléchis peutêtre et plus fidèles, en leur audace critique, à la logique interne de la science, mettent en question cett« nécessité relative et pratiqua d'un système de formules, et, accentuant le rôle de notre attitude, réclament une rcprt'scnlution <h^ l'univers qui se nuidèle sur la diversité do nos imj)ressions, et ne préjuge |)()iiil, par des cadres imposés, de l'identité problématique des apparences. Ce n'est |)oint seulement le monde de la Vie (|ui bénéficiera de cette