Cf. s. François de Sales, Introduction à la vie dévote
pénible apprentissage? Et l'intuition mystique, inspiratrice cachée de la vie spirituelle, n'est-elle point, dès lors, pour les faiblesses invincibles, condamnées à l'agitation de surface, le terme idéal mais irréel d'une promesse mensongère et d'une vaine espérance? En sorte que le principe même de notre réalisation, situé par delà les symboles et les mythes, objet d'une expérience directe et vive, donné à tous par l'acte qui les institue, deviendrait, à son tour, lointain et fuyant, objet d'une conception indirecte et froide, plus mythique et plus illusoire que les symboles fugitifs de notre savoir et de notre fantaisie.
Peut-être certaines natures exubérantes, comme éparses à jamais dans le tumulte de leur expansion, demeurentelles étrangères pour toujours au Silence, qui les apaiserait en les réduisant. Mais ces natures, qui agissent « au dehors », n'ont point soupçonné, en leur dispersion inévitable, que le Silence existât. Les hommes qui aspirent au recueillement intime, dans l'agitation fougueuse de leur mouvement et de leur verbe, sont déjà recueillis en cette aspiration, et vivent et savouroul l'intériorité suave des silences féconds et salutaires. Il est vrai qu'une discipline vivante jterfectionne leur volonté de recueillement, et qu'ils franchissent à mesure Iqs étapes de l'intériorisation. Qu'importe, s'ils sont nés pour les ardeurs du ravissseinent et pour les créations muettes, que traduit, sans les altérer, la fougue de leur geste et de leur parole?
11 est des races silencieuses, qui ont puisé leur goût du mystère et delà solitude aux sources discrètes et fraîches de la forêt natale, aux ondes grises et voilées de brume des mers armoricaines. Une lumière brumeuse et claire, une étoile aux nuances alternées, habite la douceur révélatrice des yeux. Un rêve flotte, indistinct, informulable, inconscient de sa vitalité immortelle, sur l'abandon gracieux des visages recueillis. Une extase muette et sans objet peuple sans fin de clair obscur religieux et mouvant les cœurs absorbés dans la contemplation vague et la plénitude brûlante. Une tristesse innommée enveloppe cette douceur et ce rêve et cette extase d'un nimbe vaporeux et mystique; et le silence qui anime ce mystère et cette solitude rayonne en lueurs pâles ou fauves dans l'or et la cendre des chevelures brumeuses et stellaires.
Il est des âmes silencieuses, qui traversent le tourbillon des foules et l'océan trouble des vaines paroles, sans permettre à l'agitation qui les harcèle de les détourner de leur vision. On les accuse de froideur et d'orgueil; on leur conseille d'imiter les autres âmes et de s'abandonner au mouvement qui les guette. Mais on ne rompra jamais la fermeté de leur silence. Elles ne sauraient concevoir et désirer ce qu'elles ne trouvent pas au « centre » inviolable de leur puissance personnelle; et les mots forcés qui traduiraient leur contrainte ne feraient qu'accentuer la froideur apparente et l'orgueil prétendu, qui rendent impénétrable le mystère de leur enthousiasme.
Il est des enfants silencieux, qui s'égarent dans les
méandres d'une sensibilité confuse, et peuplent de créations imaginaires et fantastiques la solitude aimée des jardins paisibles. Nul compagnon n'agrée à leur crainte sauvag-e, si ce n'est l'Ombre qu'ils forgent et de qui l'àme est silencieuse et retirée à l'égal de leur âme. Ils bravent, impassibles, les reproches et les colères, car on leur demande de livrer leur sentiment et de trahir leur solitude; et, sans même se l'avouer, ignorants qu'ils sont du mystère qu'ils vivent, ils savent qu'ils ne peuvent se livrer et se trahir. Ils garderont leur mutisme fidèle parmi les cohues qui les briment et les raillent; et si quelquesuns, plus habiles, leur extorquent une parole et pensent les connaître, c'est l'image fausse et complexe de leur simplicité foncière qu'ils produiront ainsi, malgré eux, au dehors, réservant à leur ferveur jalouse la joie de leur cher silence.
Il est des terres silencieuses et des horizons que nos Ames embrassent, incapables de parcourir leur étendue et de nommer les lignes qui les sillonnent. De la terrasse fleurie qui borde Pérouse, à l'heure où lo soleil décline, tandis que se voilent les montagnes et la plaine dans la brume qui surgit, l'immense vallée s'ouvre au regard, transparente et fluide, indistincte et lumineuse, une et infinie, tel un monde sans bornes et sans figure qu'une pensée vague et sans limites accueillerait et porterait en sa divination informe et absolue, au delà des nombres et des problèmes. Cependant (pie l'espace recule et s'approfondit en l'ombre plus épaiss(\ uim' blancheur énigma-
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tique et abrupte attire et fascine de son mystère les yeux qui la soupçonnent. Est-ce une colline rocheuse? est-ce une ville éclatante? L'àme ne s'est point émue de ce doute, qui demeure pour son désir essentiel une formule étrangère. Du paysage muet, identique à son essor, cette blancheur de silence et de recueillement n'est-elle point le « centre » radieux et la joie illuminante? Au centre de l'âme qui enserre le monde de son horizon immense et voilé, éclate et rayonne, simple et silencieuse de gloire. Ville sainte de la contemplation intérieure, — Assise !
S'il est des races, des âmes et des terres de Silence, nous pouvons, désireux de toucher le principe qui nous réalise et de nous identifier à notre Vie, parfaire notre marche à la béatitude, et créer en nous, par une accoutumance conforme à notre nature, la haine décisive des for' mules douloureuses et l'exigence de l'immédiation. En celte culture de notre âme qui nous pacifie et nous libère par degrés, nous discernerons les stades du Silence et les moments de la joie *.
Au silence verbal extérieur nous arriverons sans peine, détachés des expressions faciles, de l'indiscrétion sociale, du besoin puéril de partager nos impressions et de nous répandre dans la curiosité des hommes. Et cette libération du discours confus, qui nous ramène ainsi vers les fines
1. Sur cette réalisation (les stades du silence, cf. la Voix du Silence.
précisions de la vie spirituelle, nous permet de prendre conscience des mille distinctions de notre log^ique, des nuances innombrables de notre sentiment, des jeux subtils de la parole intérieure. Nous déterminons ainsi le recueillement nécessaire de notre pensée, qui nous réfléchit et nous révèle et nous ordonne. Maîtres du passé que nous évoquons, du présent que nous réglons, de l'avenirque nous dessinons, nous sommes donc les maîtres de notre vouloir et de notre acte; et le discours intériorisé nous rend possesseurs de notre nature, dominateurs des choses, harmonieux avec nous-mêmes.
Au silence verbal intérieur nous acheminera, plus malaisément, un progrès nouveau. Mais nous ne saurions manquer d'y parvenir, en notre répugnance à la traduction grossière, en notre goût de la pure simplicité. Comment ne sentirions-nous pas que cette pensée régulière et logique ordonne l'image de notre sentiment, évoque l'ombre de notre histoire, dessine le schéma de notre action? Si nous voulons arriver au contact avec nous-mêmes, nous oublierons, dès lors, les distinctions nettes de la parole intérieure, pour nous recueillir profondément dans la conscience vitale de nos impressions rythmiques, dans la conscience rythmique de notre vie sentimentale. Par là devra s'abolir en nous toute diversité factice, et mourir le tumulte troublant des voix pas- BÎonnelles, qui nous détournent encore du recuoilloment pacifique et nous aliènent bruyaunncnt à notre essence informulée. Par là devra s'évanouir, .lu [Jiofond de nous,
la mémoire tâtonnante et soupçonneuse, qui poursuit péniblement dans les ténèbres d'un passé mort les vestiges contradictoires de nos intentions problématiques, et reconstruit sans trêve pour nos rougeurs coupables l'image obsédante et désespérante de noire imperfection. Par là devra s'anéantir, malgré nous, la pensée discursive et vagabonde, qui reporte indéfiniment sur les causes et les formes de nos sentiments une conscience et un amour, que mériterait d'absorber le réel immédiat de notre vie efficace et concentrée. Par là, enfin, devra disparaître, à notre insu, la tentation savante, et qu'un amour-propre inspire, de ménager nos transformations et de convertir notre cœur. Le passé compris et accepté d'une même mémoire et d'un même oubli ; le présent, ramassé et saisi dans l'élan unique d'un même abandon ; le futur, possédé et créé dans l'acte unique d'une même ignorance ; — la quiétude parfaite et « continuée » dans les sécheresses inhérentes à ce renoncement qui nous étonne; — telle est la purification spontanée, et décisive, reconnaissable sans doute à la fatalité de son avènement, par où s'établit en notre âme pacifiée le Silence le plus vital et la joie la plus intérieure, au delà du sentiment et du désir, au « centre » même de notre puissance inépuisable ^
Mais ne croyons pas que cette quiétude pacifiante, cet acte décisif et invincible, supérieur à la tentation, inapte au renouvellement, appauvrissent notre âme, et la