‹ Intuition et amitiéChapitre 37 sur 63 · I. VA. ù nouveau Le Guide spiriluei · texte numérisé non relu

I. VA. ù nouveau Le Guide spiriluei

devant l'effigie de l'Apôtre. Quel charme on éprouve à demeurer sous les voûtes paisibles, durant les heures vibrantes d'une matinée de juillet! Sur la terrasse qui domine cette ombre fraîche, le soleil blanchit les dalles; et le regard se promène, tantôt brûlant tantôt reposé, de la lumière ardente des sommets à l'herbe jaunie du cortile. Et de celte impression très simple d'une beauté sensible, que boivent nos yeux et dont notre corps se pénètre et s'imbibe, un sentiment se dégage de clair obscur mystique et de mélodie intime et silencieuse. Une tortue reposait, inconsciente, hors de la galerie, derrière le pilier secret que dérobe, à la base, l'élégante margelle du puits sans échos. Et les saints de pierre, et les bêtes sculptées, images qui s'éveillent à la vie, formes naissantes du cœur qui se tait, frères et sœurs de l'animal assoupi, du soleil qui flambe et de l'âme qui cherche, tout cela, divers et unanime, corps multiple d'un rêve de pureté, insinuait au rêve la douceur musicale des heures de l'adoration.

Quelle richesse en ces heures de rêve et de recueillement, où les choses rentrent en nous, belles et émouvantes, non plus éparses et projetées par notre insouciance aux mille régions d'un espace qui les divise et les mutile! Nous ne les sentons pas diverses; nous n'avons point de notre essence distincte l'expérience illusoire; il nous ne savons point que leur être est fondu à notre accueil. Au delà de l'un et du multiple, au delà de nous mêmes et du monde, non point dormants et inactifs,

mais éveillés vraiment et faisant notre œuvre, tendus et attentifs mais assurés et confiants, sans crainte des erreurs impossibles et des chutes irréelles, nous passons par la vie multiple et nous sommes la vie une, car nous sommes identifiés au principe sans forme de qui les les formes procèdent.

Création de notre art? Fiction de notre désir? Mythe suprême qui nous abuse? De ces jugements qui méconnaissent la valeur du Silence, combien est choquante la pauvre et sèche illusion! Mais pourquoi dénier à cette intuition secrèle des recueillements intimes la qualité précieuse inhérente aux créations esthétiques? Toutes les valeurs vitales, par lesquelles l'être se reconnaît et s'éternise, sont l'œuvre harmonieuse et l'invention du désir. L'œuvre souveraine de la Vie, principe inspirateur de toutes évaluations, par lequel, infini et innombrable, s'instaure et se découvre l'être lui-même, en l'acte premier de son devenir implicite, est donc, profondément, la création immédiate d'un art initial, présent et actif au cœur du Silence. Cet art est le nôtre, bien qu'en nous il apparaisse, et que sa fécondité nous entraîne et nous surpasse. Et c'est |)ourquoi, mieux qu'aux formules toujours elliptiques, où s'inscrit en termes d'abstraction et d'entendement la qualité intuitive do ces expériences premières, nous rocoiniaissoiis aisément la réalité de celle présence féconde dans Iharinduio des créations architecturales etdans la mélodie intérieure de nos .sonlinicnts.

Combien cette vérité musicale nous a déjà s(Mublé

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vivante dans l'intuition transposable et riche des âmes féminines ! Mais n'est-ce point en elles, contrastant avec la massive éloquence des pensées viriles, que nous trouverons, expressive et mélodieuse, la qualité des silences révélateurs? Sur la Prairie de Pérouse, blanche d'éblouissement, arrête le regard surpris une façade merveilleuse, l'Oratoire de saint Bernardin. Des figures se détachent de la muraille sculptée par Duccio. Droite et" joignant les mains, prie mystérieusement, au silence de ses lèvres dédaigneuses de paroles, la gracieuse et suave Dévotion. Et, tandis que la Ville et le Pré se taisent, et que le regard captivé s'attache aux formes muettes, une musique spirituelle et intérieure s'élève, des six régions de louanges et d'amour, vers la Majesté du Christ. Visages illuminés de jubilation délirante ou faces extasiées dans la joie sans retour, mains porteuses de violes et de mandores ou joueuses de cymbales, corps souples et qui se meuvent légèrement au rythme d'une danse sacrée, — inconscientes de leur réalité supraterrestre, hors d'ellesmêmes et pourtant recueillies en leur essence musicale que nulle sonorité ne déguise, ainsi nous révèlent notre nature et nous déclarent notre silence les anges femmes de ce rêve sculpté.

Aux terres de Silence, sur les routes qui descendent de la Colline du Paradis, allant vers la maison des Lépreux ou Sainte-Marie des Anges, le doux et silencieux François exhalait soudain en cantiques rythmés son amour fervente. Mais, si la joie intérieure dévorait parfois cette

âme d'extase, il ne trouvait plus de paroles fidèles pour traduire la Vie sans forme de son intuition fluide; et, croisant deux bâtons pour en faire le simulacre muet d'une viole impuissante, il « jouait en son âme ' » les mélodies silencieuses de la connaissance ineffable et du mystère créateur-.

Certes, aux profondeurs musicales du Silence qui nous réalise, le Verbe des lèvres et le Verbe intérieur abdiquent leur ambition. Mais devrons-nous bannir de ces régions secrètes la volonté de connaissance qui nous guida jusqu'au seuil? Qui donc ignore, si jamais une pensée réelle en lui vint à mûrir, combien inférieure est la parole des lèvres, ou celle de l'entendement, à la maturation subconsciente et sûre des œuvres qui éclosent dans l'obscure tension de notre silence? Et n'est-ce point la fécondité de cet abandon que nous admirions naguère dans la géniale insouciance des intuitions scientifiques? Mais qui de nous, aussi, lorsque ses lèvres, ou celles d'autrui, donnent aux choses ou aux sentiments l'expression (|ui les désigne, n'éprouve, au delà des mots les plus fidèles, la réalité secrète d'une signification meilleure? C'est donc que le recueillement qui nous ramasse, et le silence qui nous intériorise, ne détruisent point en nous cette volonté de connaissance dont nous eûmes souci. Bien au contraire : c'est au profond de notre Silence qu'elle

i. « Ils jouaient oa leur âme à dos ëtoilos niorios ».

(Henri de Régnier, Poèmes anciens et romanesques : Le Songe de la Forêt).

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