‹ Intuition et amitiéChapitre 4 sur 63 · M. Louis llavel · texte numérisé non relu

M. Louis llavel

tienne, ou bien aux affirmations, jadis positives, d'Auguste Comte?

Si les défenseurs de 1' « Intelligence » ne peuvent s'accorder à coup sur à son sujet que dans le silence de la critique, seront-ils d'accord tout au moins — explicitement cette fois — sur la qualité essentielle de leur ennemie dédaignée, l'intuition? Ne lui reprochent-ils pas, tantôt | d'être simplement la porte ouverte aux influences venues des choses, lui opposant alors l'activité si noble de l'intelligence organisatrice? Tantôt d'être une action m3'sté' rieuse, par laquelle notre esprit coïnciderait, de manière ineffable, avec une réalité que l'analyse n'atteint pas? Tantôt d'être, chez l'homme, l'analogue de l'acte créateur que les théologiens attribuent à leur Dieu, l'organe et de la production libre et de l'incompréhensible identification de l'individu à la Vie universelle^? Et, sans doute, la multiplicité de ces reproches constitue, à leurs yeux, une critique grave de l'intuitionisme. Mais, s'ils persistent à combattre l'intuition, laquelle de ces définitions diverses, incompatibles entre elles apparemment , adopteront-ils, pour assurer à leur attaque la clarté nécessaire? — Et les défenseurs de l'intuition, défenseurs de « désir » ou défenseurs de doctrine, sont-ils eux-mêmes plus harmonieusement unis en vue de la défense? Spontanés ou conscients, ont-ils de l'organe qu'ils affirment une idée plus distincte? Certes, un élan commun les groupe,

1. Cf., sur ces divers reproches, Fouillée, La Pensée et les nouvelles Écoles anli-inlelleclualisles (en particulier 1. III. cliap. v : L'intuilionisnie). (Alcan.)

poètes, musiciens et philosophes, âmes religieuses, traditionalistes, conquérants de l'air et de l'humanité supérieure; et leurs adversaires multiples, en les combattant comme s'ils faisaient bloc, attestent comme un fait la réalité de cette commune tendance. Et l'on pourrait dire encore, pour les libérer de ce reproche, que, si l'intelligence, par définition même, doit voir clair en son œuvre et la rendre intelligible, l'intuition, orientée à l'inverse de l'intelligence, contact avec le réel et réalité elle-même plutôt qu'examen et critique, a donc le droit de s'affirmer réelle sans avoir à éclaircir sa propre réalité. — Mais, si nous ne demandons pas à l'inconsciente Bérénice de nous expliquer son âme, pas plus que nous n'en ferions la demande aux canards et à l'âne qui participent à sa vie immédiate, nous serions fondés peut-être à réclamer de Philippe la formule de cette vie et de cette âme; et, si Philippe se récuse, le théoricien et « sec » Simon nous répondra sans doute. Que Pelléas et Mélisande, qu'Aglavaineet Sélysette ignorent le mystère qu'ils vivent, Maurice Mieterlinck est là pour nous expliquer ce mystère (tout au moins pour nous y « introduire »), et même pour nous en décrire « l'évolution » ; et si Marie- Magdelaine obéit obscurément à l'appel du Ressuscité Lazare, le sage et souriant philosophe, qui assiste à cette transformation mystérieuse, nous dira, pour le moins, ce qu'il ne peut comprendre dans cette transformation d'une âme. Mais surtout, puisqu'il existe une philosophie de l'intuition, et qu'elle a pour objet de nous amener au

contact avec le réel et de nous rendre sensible l'insuffisance de l'intellect pur, il appartient à cette philosophie de prendre conscience de la nature de l'organe qu'elle met ainsi en œuvre, de réaliser une critique, satisfaisante pour nous, des deux puissances qu'elle confronte. — Et ce n'est point là un problème théorique et lointain. Les adversaires sont aux prises; nous ne saurions, nous à qui se font entendre les exigences intellectuelles de la science positive, nous qui sentons en notre cœur — et comme dans nos membres — les exigences intuitives de la vie, nous tenir prudemment hors de la bataille. Bien plus : la bataille est en nous, entre les deux puissances qui s'y heurtent; si nous ne voulons être déchirés par leur conflit, nous devons réaliser nous-mêm'es l'arbitrage. Noiis devons soumettre à l'analyse les deux termes de l'antinomie, et pousser l'analyse aussi loin que possible. Loin de nous la pensée de nous dérober à cette enquête et de faire de ce livre une apologétique naïve de l'intuition et comme un « hymne intuitif » ! C'est à une enquête véritable que nous procéderons, à une discussion expérimentale, dans laquelle nous devrons accueillir en leur réalité concrète les deux attitudes contrastantes et les éprouver dans leur œuvre.

Mais la sincérité même de cette recherche critique, la résolution ferme de ne traiter en ennemies ni l'une ni l'autre de ces deux puissances rivales, ne nous permettentelles pas, en cet examen sévère dune antinomie grave, une atténuation anticipée de cette antinomie? Il s'agit

pour nous, en effet, el de comprendre L'intuition et de vivre V intelligence. Et si une « compréhension vécue » de la sorte est vraiment, de [notre part, un acte de réalisation immédiate, si elle détermine en nous une vie plus profonde et plus une, n'y aurait-il pas, dans la sincérité même de notre méthode concrète, une prévention favorable à la philosophie de l'intuition?

Nous ne saurions mieux prouver, il me semble, la sincérité de notre examen que par une acceptation franche (lu reproche capital dressé contre l'intuition par ses adversaires. Nous reconnaîtrons, dès lors, sans réserves, que l'intuitive connaissance est multiple et non pas une, que l'on aurait tort de confondre la notion intuitive et pascalienne des trois dimensions de l'espace avec l'intuition amoureuse et libératrice de Uriinhild sur le cadavre de Siegfried, et qu'il n'y a aucune analogie apparente entre l'intuition farouche deMara, dans le mystère de Claudel', et l'intuition intellectuelle qui féconde l'analyse dans l'esprit, tout spéculatif, do Henri Poincaré. Est-ce à dire que, livrés à cette évidence do la diversité dos formes intuitives, nous allions borner cette eiiquèlo à une revue scrupuleuse do ces formes diverses, et constituer ainsi un catalogue complot de nos expériences immédiates? Nous méconnaîtrions par là le principe même de celte

l. L'Annonce J'uilc à Marie.

recherche, s'il est vrai qu'un élan commun inspire les défenseurs de la réalisation directe, et que tous éprouvent le même sentiment obscur d'une vie plus intense et plus profonde, d'une richesse créatrice. Et, sans doute, il ne s'agit pas pour nous de décrire sans ordre quelques-unes de ces formes d'allure si distincte, nous fiant précisément pour en faire ressortir la valeur, à cette profondeur, à cette richesse, à cet élan spirituel. Notre tâche consiste plutôt, si nous voulons vivre l'intuition afin de la corn-, prendre, à saisir, dans les formes elles-mêmes que notre analyse dégagera, cet élan inspirateur, à déterminer l'ordre des expériences intuitives, non du dehors (comme si nous disposions sur l'échiquier les pièces diversement coloriées dun jeu de dames), mais du dedans (comme si, au moment critique d'une partie d'échecs, nous apercevions d'un coup d'œil, en sa nécessité dynamique et en sa diversité d'éléments et de phases, la partie toute entière). Ainsi, fidèles à l'analyse et soumis aux lois de la recherche intellectuelle, serons-nous fidèles aussi, à' travers cette démarche de l'intelligence, à l'essentielle et spirituelle exigence des immédiations intuitives. Et, s'il advient que réussisse notre efîort, non pour identifier en leur forme, mais pour saisir en leur âme, les intuitions multiples, nous aurons énervé par là, ce reproche, accepté par nous sans réserves, et qui se fondait précisément sur . le caractère irréductible des intuitions singulières.

C'est bien en leur âme qu'il convient de les saisir. L'intuition n'est pas une chose que l'on puisse déterrer en

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un coin de la conscience et exposer aux yeux, immobile et morte, sous une vitrine de collectionneur. Elle est, bien au contraire, une attitude multiforme, une orientation vivante, une vie spirituelle. Et que l'on affirme son unité ou sa diversité essentielles, on a également raison de le faire, car elle se réalise en l'unité dynamique d'actes infiniment divers mais semblablement produits et vécus. Et cette richesse de réalisations, indivise en son principe, distincte par ses résultats, une encore par l'équivalence de cette vitalité qu'elle détermine en des êtres qui s'ignorent ou peut-être se méconnaissent, nous permet de réconcilier en elle et la guerrière Brûnhild et le géomètre Pascal et l'envieuse Mara et l'analyste Poincaré. Pourquoi s'étonner, dès lors, que cette attitude protéiforme, infiniment féconde mais déguisée de mille sortes, soit discutée en sa valeur et même niée parfois en son existence? Sur des plans différents, avec des objectifs différents, en des êtres de qualité différente, ne doit-elle pas offrir une certitude d'apparence bien variable, ne donne-t-elle pas prise do façon bien variable à la contagion qui en vérifierait l'existence par l,a communauté de l'épreuve? Nul doute que l'âme de Pascal ne soit inaccessible à l'àme de l'inconsciente lîérénicc. Et je doute que l'Ame primitive et presque animale de la petite Bérénice fût accessible à l'àme religieuse du « déifié » Pasciil. l*ourtant c'est le même élan vital qui les ins[)ire l'un et l'autre, la mémo inquiétude frémissante d'une vie qui les «lépasse et qu'ils toucliont et réalisent en l'ardeur, cous-

ciente ou non, de leur recherche. Bérénice, elle non plus, « ne chercherait pas, si elle n'avait déjà trouvé » ; et l'on sait, par M. Barrés ou bien par Philippe, qu'elle a fini, comme Pascal, par se trouver elle-même.

Mais cette diversité de plans et cette incompréhension mutuelle des êtres semblablement et profondément inspirés, tout cela nous invite à ne point limiter notre enquête à ces analyses abstraites et impersonnelles où se complaisent parfois les psychologues. Si l'intuition est une attitude, elle est bien, en chaque occurrence, attitude concrète et singulière; et c'est la fonction d'une recherche vraiment expérimentale que d'en poursuivre l'allure, et comme la courbe génératrice, dans l'expérience singulière des vrais intuitifs, petits ou grands. Et, si nous voulons retrouver le principe vivant de cette attitude en toute la diversité de ses formes réelles, nous devrons distinguer sans doute entre l'âme masculine et l'âme féminine, qui ne sauraient offrir l'une et l'autre la même allure et répondre, avec la même pureté d'essence, à la même formule. Pour identique que soit l'inspiration et directe la sympathie, qui donc confondrait l'intuition fénelonienne et les expériences de Mme Guyon, l'intuition humble et triomphale de saint François et l'humilité énergique, mais docile et comme filiale, que l'on découvre et que l'on aime dans la ferveur intuitive et mystiquement amoureuse de cette tendre et admirable Chiire d'Assise? Mais, pour se réaliser vraiment expérimentale, notre enquête ne devra pas s'attacher à ces intuitifs, comme

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s'il étaient pour nous des objets de curiosité et d'étude spéculative. Les promesses et les désirs, dont nous parlions au début, n'ont rien d'impersonnel; et nous ne saurions atteindre, en sa réalité foncière, la vie d'intuition, si nous demeurions indifîérents, pour notre compte, à la réalité intérieure de cette vie. Et ne croj'^ons pas qu'il suffise d'une sorte de réalisation, toute intellectuelle, d'états étrangers; notre intelligence aura beau s'intéresser du dehors à ces états, elle n'en saisira pas le principe vivant, donc la vraie réalité. Ne croyons pas non plus qu'il nous suffise, par une suggestion plus efficace, d'éveiller en nous des états analogues, et de nous constituer par là en harmonie .avec les intuitions vécues par d'autres. Sans doute, nous réalisant et nous vivifiant nous-mêmes par cette méthode, nous saisirions plus directement ainsi ce qui fait la vie de l'intuition. Mais n'aurionsnous pas encore l'impression d'une sorte de jeu spéculatif, et comprendrions-nous vraiment, par cette imitation, intellectuelle encore, ce qui est le propre de l'intuition pure, son caractère à' immédiate et sincère connaissance? L'unique moyen, pour chacun de nous, de saisir réellement ce caractère, c'est, me semble-t-il, de nous réaliser en souplesse, de nous insérer, sans réserves, en chacune des attitudes intuitives, de nous identilier en nature, et comme en substance, avec ciiacun des êtres qui vivent ces attitudes, de « vivre en eux » et non de les faire vivre en nous, — bref, non d'universaliser leur expérience mais de singulariser la notre sous nnlle formes, avec le même

abandon et la même spontanéité. Par cette méthode vivante et sincère, plus immédiate que la suggestion, plus compréhensive que l'imitation, notre enquête de psychologue et de philosophe acquèrera, si nous en avons la force, la qualité même des expressions "intuitives et artistiques, ou bien mystiques et agissantes, qui ont fourni le motif premier de notre recherche. Ainsi seulement pourrons-nous sentir, en accentuant notre souplesse et multipliant nos réalisations, l'unité foncière et dynamique de ces formes intuitives diverses. Nous la saisirons dans le sentiment immédiat, et à nous intérieur, de Vu7iité (Vimpression qui accueille, en nous, ces expériences multiples et souples. Dans l'unité immédiate de notre propre qualité d'âme, nous découvrirons le principe commun, d'où procèdent, en des âmes diverses, des réalités différentes, — puisque cette qualité d'âme qui est nôtre les accueillera précisément, en vertu de nos transformations propres et indéfinies, chacune à son plan particulier et dans sa nature singulière.

Quelles sont ces formes de l'intuition? Et comment les reconnaître pour telles, si leur diversité radicale semble autoriser précisément l'adversaire à en nier l'existence? — Une marque commune et double nous autorise, en fait, à discerner partout l'intuition sous ses formes multiples. Toute connaissance est intuitive qui, non seu-

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lement se témoigne comme immédiate, mais coïncide .vraiment avec son objet, de manière à nous laisser en cet objet ou à nous introduire en lui. Et, parce que cette formule est encore peu exacte (et trop purement intellectuelle) en ce qu'elle suppose entre l'objet pénétré et nous une distinction de nature et d'être que nous n'éprouvons pas comme telle, nous ajouterons : Toute connaissance est intuitive, qui se témoigne comme réellement irréductible et intérieure à son objet, non comme donnée subie mais comme initiative vraiment efficace, coinme acte premier.

Si telle est leur marque commune, on se méprendrait à chercher ces formes diverses sur une même ligne, les disposant de la sorte en une même série directe, passant de façon progressive d'un bout à l'autre de la série. Sériées de la sorte, comment seraient-elles diverses? Elles ne procèdent pas ainsi les unes des autres. Leur lien n'est pas dans leur continuité prétendue; il consiste en une affinité intérieure, car toutes, bien que la formule de leur situation relative puisse être infiniment complexe, procèdent d'une môme inspiration première, se rattachent à un même centre. D'où les analogies qui s'olîrent de l'une à l'autre, et qui, tout en les maintenant diverses, attestent leur unité réelle. Chacune de ces formes exprime, de son plan de perspective, notre expérience toute entière, puisque chacune d'elles, intimement saisie par nous, réellement oécue par nous, traduit dès lors notre activité intégrale, constitue de notre part une atti-

tude totale et sincère. Et, parce qu'elle nous exprime ainsi tout entiers, chacune de ces formes « représente », dès lors, du point de vue qui lui est propre, chacune des autres, également expressives de notre activité totale, de notre essence personnelle. Mais les plans où elles se trouvent situées ainsi sont plus ou moins proches de la surface extérieure, plus ou moins élalés, par suite, ou concentrés, plus ou moins favorables à l'intuition complète et pure, plus ou moins débiteurs des secours de l'intelligence. Et, bien que chacune d'elles exprime, à sa manière, toute notre expérience, moins elle sera voisine du centre inspirateur, plus elle semblera de nature fragmentaire. Et, puisque l'intelligence est ouvrière de clarté facile, plus chaque forme de l'intuition sera débitrice de l'intelligence et voisine de la surface extérieure, plus elle offrira à l'esprit d'évidence apparente. *

L'évidence la plus apparente est celle de Vintuition sensible, qui, nous unissant aux objets du dehors, exigeant pour se parfaire et nous servir une expérience réfléchie, s'appliquant à telle chose définie et à tel usage déterminé, est, sans doute, parmi toutes les formes intuitives la plus étalée et la plus superficielle, mais aussi la plus spécialisée et- la plus fragmentaire. D'autant plus fragmentaire et spécialisée, qu'elle se produit par des sens différents et discontinus. Mais, précisément, si l'on creuse ces intuitions sensibles diverses, on découvre entre les sens différents une analogie primordiale et une correspondance merveilleuse, qui nous révèle, en une même

activité foncière et une même qualité d'expérience, Vunité profonde de l'intuition sensible. Et l'on dégage en elle, si on la purifie du besoin pour l'envisager en sa propre et foncière nature, un désintéressement « virginal d (selon l'expression de Bergson), une profondeur d'attouchement, qui fait d'elle une connaissance immédiate du réel saisi en lui-même, une intuition intellectuelle de la réalité. Mais, pour sérieuse que soit cette connaissance interne, parce qu'elle est contemplation dès lors et non profit, n'implique-t-elle pas, désintéressée, un jeu, non certes capricieux mais vraiment réaliste, avec les impressions qu'elle synthétise en son objet, ce qui la transforme par là en intuition esthétique? Et, parce qu'un tel jeu n'a rien d'arbitraire, et que le réel sensible est l'objet d'un sentiment qui nous le fait prendre au sérieux infiniment, et même (émus que nous sommes par cette vision profonde des choses) infiniment au tragique, nous atteignons donc cette réalité par une intuition affectioe, douloureuse et joyeuse tout ensemble. En cet attachement total au réel éprouvé notre œuvre personnelle se déclare, et comme notre fonction inéluctable; et, dévoués sans réserve à ce don de tout nous-même, nous réalisons, en cette attitude, une intuition morale. Quel sens aurait ce dévouement aux choses, s'il n'exprimait une divination immédiate du sens profond des « données » sensibles et de leur origine mystérieuse, constituant par 1;\ une intuition miffttique du réel? Crnusor ainsi le sens des choses, c'est manifester un sens ib- notre communion

intime avec les êtres ; mais c'est également, en ce fond mystérieux, éprouver la participation à notre œuvre, à notre sentiment, à notre connaissance immédiate, de tous les centres individuels capables d'une réalisation analogue; Y intuition vécue est donc implicitement, à ce double titre, universelle sympathie. C'est donc enfin une tendance infinie à l'extension universelle de l'intuition éprouvée que nous vivons de la sorte, mais à une extension par laquelle chaque être ou chaque chose, auxquels l'intuition s'attache, garderait sa qualité singulière et demeurerait centre de perspective; et cette vision de « l'univers dans un fragment », qu'est-ce autre chose qu'une intuition mondiale'^ — Mais qu'à travers ces implications ou ces transformations on ne méconnaisse point la qualité de l'expérience totale et originale qui intègre ces diverses formes. Ces attitudes multiples et secrètes, que nous dégageons à mesure de l'intuition sensible, expriment toutes un acte personnel. Cet acte qui est nôtre, et dont nous avons le sentiment immédiat, constitue sans doute, en leur vérité diverse, ces attitudes multiples; mais il les constitue toutes dans l'ordre du sensible. Et, quelle que soit la qualité propre de chacune de ces formes d'intuition, toutes, enveloppées ainsi dans une même évaluation totale, en dépit du symbolisme divers qu'elles incarnent, offrent donc par là une valeur purement sensible et pleinement concrète.

Nous pourrions transposer ces analyses, partir successivement de chacune des attitudes que nous avons ainsi

dégagées; nous retrouverions en chacune d'elles, à mesure, chacune des autres; et, à chaque nouvelle tentative, la valeur de ces expériences serait différente, puisqu'elle répondrait chaque fois à la qualité singulière de l'intuition même d'où nous serions partis. Or, si ces transpositions, toutes vraies à égal titre, sont aussi nombreuses que les attitudes intuitives diverses, c'est que, différant par leur qualité, et comme par le ton qu'elles représentent, d'une expérience individuelle à l'autre, elles répondent toutes à des dispositions d'âme différentes, je dirai même à des genres d'âmes. Et s'il est ainsi des modes d'intuition, universellement compréhensifs parce qu'ils impliquent toutes les formes, mais singulièrement caractérisés (comme proprement sensible, ou intellectuel, ou esthétique, ou affectif, ou moral, ou mystique, ou sympathique, ou mondial), — l'unité, en chacun de ces modes, est bien interne^ et spécifiée à chaque fois par la qualité propre de chacune des âmes qui les réalisent.

Toutes ces évaluations, toutes ces formes intuitives ainsi organisées, sont humaines. Elles semblent, dès lors, humaniser toute la nature; et, si elles la réalisent dans notre expérience immédiate, n'est-ce point, à chaque fois et selon chaque genre, pur une interprétation effective, oîi l'intelligence de chacun jouerait un rôle nécessaire et capital? L'importance foncière de l'intuition, et même son existence, sont mises en péril par là, puisque l'intellectualisme peut dénoncer ici, cachée sous l'intuition

immédiate apparente, une démarche réelle de l'intelligence constructive. — La réalité de ces formes intuitives serait assurée contre dételles attaques, si nous pouvions les retrouver toutes, simplifiées, condensées, purifiées, parfaites en leur qualité d'immédiat, dans une intuition extra-humaine, dégagée de toute œuvre intellectuelle, universelle enfin dans le domaine de la Vie. Où trouver cette intuition, si ce n'est, ainsi que l'a montré Bergson, dans Vinstinct? L'instinct ne nous offre-t-il pas, dans une œuvre immédiate, dans le concret pur, une connaissance précise d'êtres et de choses différents, un attachement singulier à cette œuvre, dans la constitution de celle-ci une sorte de Jeu désintéressé, une divination inconsciente mais effective du sens profond des choses et de la vie, et, dans la particularisation complète de l'effort spécialisé, une finalité immanente qui fait de l'objet propre de cet effort un fragment viable et nécessaire du tout? C'est dire que nous retrouvons dans l'instinct, grâce à cette analyse, les diverses attitudes par nous déterminées dans l'œuvre humaine. Et il semble que ces formes diverses de l'intuition constituent, dans l'instinct, un ensemble si parfait, que nulle d'entre elles, en aucun cas, ne prédomine et n'enveloppe réellement les autres, ce qui rend possible, en chaque cas^ toutes les transpositions, lesquelles se modelaient, dans l'œuvre humaine, sur la qualité et le genre de chaque individu. Et pourtant cet ensemble constitue une évaluation des choses vraiment originale et unique, une « idée de la nature » (selon la belle exprès-

sion de Lachelier^), et qui doit, consciemment ou non, être éprouvée comme telle par l'être qui la réalise. C'est ici surtout que le singulier et le fragmentaire, caractéristique de l'intuition, coïncide avec l'universel, où tend l'effort de l'intuition. Et, si l'instinct nous jette hors de notre expérience humaine, il nous introduit par là dans le domaine intégral de la Vie, nous identifiant avec la vie de l'animal et celle delà plante. Et s'il peut nous y introduire, c'est qu'il est vraiment intérieur k notre expérience humaine, n'étant que la sublimation dans l'immédiat pur de nos intuitions courantes, et comme le symbole, objectivé dans la nature, de Vunifé de nos attitudes diverses et de la tendance qui est en elles. Par là, il réalise en nous la Vie universelle.

L'instinct symbolise, en les contractant et en les appauvrissant, les formes de l'intuition humaine. Connaître ces formes, ce serait donc les saisir, dans une expérience concrète et constante, vraiment humaine, vraiment constituée et non réduite à l'état de tendance qui se cherche. Ce serait les saisir en leur pureté, en leur indissolubilité, en l'unité de leur inspiration, en la mobilité de leurs transpositions, en leur nature fragmentaire et singulière, en leur universalité sans conteste, en leur intellectualité sublile. L'homme réalise malaisément à l'état pur ces diverses exigences, ou plutôt il les harmonise diflicilemenl; il doniK' prise [>ar là, |>liis « inlellectuol », aux objections de l'intellectualisme. Il ooiivioiil

1. Du fondement de l'induction, VII (en parlii-ulicr \k 03 et 07-98.) (Alcnri.)

donc de chercher les formes pures de l'intuition, l'intuition elle-même en son originalité vivante, dans cet analogue supérieur et conscient de l'instinct, Vintiiilion féminine, — laquelle fera l'ohjet de notre prochaine analyse.

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