CHAPITRE VII
Qui de nous, s'il fut épris de silence véritable ^, ignora le goût de la solitude? Heureux les enfants qui peuvent, ; dans la simplicité de leur âme, suffire à leur propre destinée! Ils rêvent un monde, non point meilleur ou pire que celui de leurs proches, mais différent et personnel, le monde de leurs jeux et de leurs sentiments, le temple de leurs amitiés secrètes. Souvenez-vous, à cette heure nouvelle, des songes merveilleux et limpides, où vint à éclore la sensibilité de votre enfance. D'une tendresse idéale et craintive, d'une admiration enthousiaste et suave
1. Cf., pour tout ce chapitre, S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, chap. xvii-xxii.
2. Cf. W.-L. Siieldon, An ethical moveinent, X, p. 218 : « A man must go away where he can feel the mystery of his own being. Deeper natures hâve instinctively craved this solitude... Some of us may hâve been in the cell of Savonarola... He knew the value of being alone ».
LliS AMITIÉS MYSTIQUES ^Q^
de caresses inexprimées, à qui donc se dédiait, en ces jours d'extase naïve, la richesse infinie de notre cœur? Sans doute, aux effusions ardentes, et si douces, des filiales et candides promesses notre àme innocente abandonnait la joie sans ombre d'une confiance sans mystère. Mais au profond d'elle-même, claires et troubianles, lointaines et immédiates, vivaient et frémissaient les images passionnées de nos chères espérances, de nos joies immenses et inconnues. Des visages passaient dans notre mémoire surnaturelle, des visages, ou plutôt des sourires; et, d'une grâce féminine, ces visions légères effleuraient le charme vague de notre rêveuse puérilité. Combien aimables et profondes ces amitiés d'élection, que dérobait aux barbaries profanes la réserve de nos ferveurs. Qui donc aimera jamais de cette ardeur unique, et quelles passions brûlantes égaleront un jour les mystiques frissons des tendresses enfantines?
Aux rues étroites de Florence, au long des palais hostiles, ou bien sur les rives de l'Arno jaunâtre, rêvant déjà, peut-être, aux révolutions fatales des cieux et aux étoiles retrouvées, l'enfant Alighieri promenait la maigreur de son masque et l'étrangeté de son désir. Soudain, à ces neuf ans émerveillés, vêtue de rouge, gracieuse et illuminée de gloire, image enfantine et mystique révélation, sérieuse et souriante, apparut, dans l'éternel de la vio, la douceur promise et la joie céleste, — Béatrice '.