Cf. Dante, Vila Nuova, II
SKOUNl). ..
jg2 INTUITION ET AMITIÉ
Amitiés fraternelles, si pénétrantes et tenaces, liens inéluctables qui joignez l'un à l'autre, dune force divine, les témoins inconscients et prédestinés d'un même mystère! Qui donnera, miséricordieux et aimant, au songe désireux de l'ignorance inquiète la sœur attendue et chère, que l'on ne connaîtra point? Douces intimités, divinations discrètes, pressentiments communs, correspondances des âmes, communion dans le silence, — quelle afl'ection plus étroite et plus souple, quelle compréhension mutuelle plus fatale et plus sûre? Je me souviens de la vierge Antigone et de la troublante Lucile; j'aime la piété sacrilège de celle qui naquit pour aimer; je ne puis éprouver la haine sacrilège de celle qui, par tendresse douloureuse et mystique, mourut, si jeune, à l'amour. Mais combien pure et secrète l'union immortelle de ces deux âmes immaculées : Eugénie et Maurice de Guérin! Leur amitié fut telle que la sœur, étrangère au doute, connut l'angoisse religieuse au doute de son frère; leur accord fut tel que le frère, exilé de la vie, survécut obstinément dans l'àme ensevelie et fidèle de celle qui mourait de lui survivre. Beaux et poignants dialogues entre ces deux cœurs disjoints par la mort, mais qui demeurent unis dans l'impossibilité de la séparation : « A Maurice, au ciel », invocation souveraine et confiante d'Eu"énie « sur la terre ». N'est-ce point que le ciel d'Eugénie est au cœur de Maurice'?
1. Cf. le Journal d'Eugénie de Guérin, en particulier 21 juillet 1839 « A Maurice mort, à Maurice au ciel : Oh! que c'est un doux nom et plein de dilection que le nom de frère! '
Amitiés maternelles et filiales, plus mystérieuses encore; ressemblances étranges qui ressuscitez la morte dans les yeux vivants; partage des inquiétudes spirituelles; prolongement ému des sensibilités originales; survivance de l'àme au tombeau du souvenir. Mais d'une tendresse et d'une.joie plus immédiates encore, et plus mystiques, voulons-nous l'image? A travers les siècles et les espaces, transportons nos cœurs à Ostie. Revoyezvous la petite maison oii communièrent tour à tour dans la parole et le silence, assis tous deux à la fenêtre qui donne sur le jardin, contemplant ensemble le ciel et la mer de leurs yeux charnels, mais l'àme tendue et recueillie dans un seul amour, le fils de Monique et la mère d'Augustin*?
Profondes, certes, les amitiés que ces âmes pratiquèrent, si profondes et si réelles que le temps ne les épuise pas, et que nous ne saurions les enclore dans la mémoire de ce qui fut. Mais, si notre bouche les nomme, deux par deux s'éveilleront à notre pensée les acteurs du grand mystère ; et la tendresse qu'ils connurent porte donc en elle les signes de la partialité. Nous aussi, peutèlre, au delà des rêves émus de l'enfance, nous avons ^^ardé, comme Dante, l'émerveillement des années premières ; au recueillement de notre àme, c'est la présence d'une autre àme qui nous pacifie et nous achève. Aussi, fondus avec elle, unissant notre silence au sien, déterminés en notre essence meilleure par sa féminité