‹ Intuition et amitiéChapitre 44 sur 63 · C(. s. Augustin, Confessions, 1 IX, rliap. x · texte numérisé non relu

C(. s. Augustin, Confessions, 1 IX, rliap. x

salutaire, épris jalousement d'exclusive tendresse, éprouverons-nous, en notre calme et notre joie et la mort de nos désirs, la renaissance de nos craintes, le retour de nos tristesses, le réveil de notre inquiétude. Pacifiés au regard des choses et de tous ceux qui, parmi les hommes, demeurent indifférents à notre commerce secret et mystique, nous trouvons, dans la force 'même de l'amitié qui nous possède et nous transfii,''ure, le principe d'un jeu tragique et mortel, d'une lutte avec nos sentiments, d'une ruse avec notre jalousie, d'une rouerie propice à nos illusions. Mais, si habiles que nous puissions être à défendre ainsi notre joie menacée, en la sécurité silencieuse de l'amitié nécessaire le doute fatal a donc insinué perfidement la pointe de son murmure; et l'union mystique de nos âmes est désormais profanée, livrée aux barbaries de la discussion, rejetée hors du silence, anéantie.

Anéantie en sa pure essence, peut-être. Mais l'évanouissement du calme des passions est-il donc la mort de nos cœurs? Quand bien même un élan furieux nous entraînerait aux crispations et aux sanglots de l'abîme, si le colloque muet subsiste au profond de nos extases, si le péché dont nous vivons l'effroi assure à nos vertiges une Présence unique, le Silence précieux n'est point rompu au « centre » ineffable, et les voix étranges n'ont fait que proclamer au dehors la certitude inviolable de^ l'amitié qui nous affirme. Qu'importe même à cette assurance que rien n'atteindra le refus injurieux qu'oppose

à notre appel et à nos larmes cette âme enfermée tristement dans l'illusion de son indifférence? Au destin du cœur et de l'union mystique rien ne sert d'opposer la superbe de notre conscience et de nos mépris; et la résistance à l'appel qui révolte n'est que l'aveu ignoré de notre consentement secret. Aux rivag-es de Trézène mourut de sa blessure monstrueuse le fils indigné de la fiôre Amazone; et sa voix expirante, pieuse à sa déesse, ne daigna, môme dans un murmure, faire entendre le nom odieux de celle qu'il avait blessée d'amour. Mais cette âme hautaine dut abdiquer dans la mort l'illusion de son oubli; et, sur les parois de marbre, le cavalier qui chevauche, le cerf qui s'élance, les chiens qui bondissent, le monstre qui surgit, la femme désespérée qui étrcint le râle de sa douleur, — cette mémoire fidèle et pétrifiée des jours de l'aventure exprime le mystère des amitiés merveilleuses qui dorment dans le Silence au Tombeau éternel et sacré de Phèdre et d'IIippolyte.

Que nous- foni, dès lors, et les étroitesses partiales et les jalousies dissonantes? L'union réelle des âmes est plus profonde et plus savante que l'aveu des lèvres et la . clarté des analyses. L'amitié que nous croyons enclore ' dans le cercle des bras frissoime, au delà de notre vision et de nos atteintes, au cœur loiiilaiii cl proche des êtres qutî nous portons on [)ous sans connaître leur puissance démesurée. Mais ne soupçonni(»/-V()us pas cette légère et universelle expansiciti de voire àiue, lors(|ue vous délaissiez l'ombre do la reirailo el les voluplt's du rèv(> Iran-

quille, pour sentir renaître les choses aux rayons du printemps? Une vague douceur flotte dans l'air et dans les pensées; une langueur nonchalante pénètre et anime l'étirement de nos paresses; une beauté se répand, parfumée et radieuse mais comme pulvérisée et diaphane, à la surface de nos mouvements et de nos désirs. De quelles amitiés diffuses nous effleurons alors, sans voix et comme sans gestes, les mille régions imprécises de notre gracieux univers ! Savons-nous que les choses nous fascinent et nous multiplient? Nous vivons dans l'ignorance légère, dans l'ébauche d'un appel, dans l'esquisse d'une attente, les heures silencieuses et inconscientes d'une mystique et vaste évocation'. Sous les arbres aux feuillages toufîus, dont les troncs dégarnis et espacés laissent, jusqu'au niveau des pieds nus, filtrer la douce lumière, ■ sur le tapis des herbes ombellées de fleurs blanches, les neuf formes symboliques de la Vie renaissante et aimée annoncent à notre amour sans inquiétude l'épanouissement de la Nature au charme de nos yeux. A peine si leurs pas quittent la mollesse du sol. les trois Grâces pensives, infléchissant par une triple courbe l'ondulation de leurs bras, attentives au geste de Mercure, qui montre de sa main levée le sourire des fruits éclatants parmi les branches. Sérieuse de sa joie recueillie, couronnée et ceinte de guirlandes, les plis de sa robe contournés étrangement pour soutenir les richesses trop lourdes d'une moisson odorante, Flore s'avance, rapide, et nous crie, en

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