Cf. le Mystère de Jésus et les Lettres à Af*" de Roannez
apparences déconcertantes d'une histoire qui le profane et le dissout, n'est-ce point le privilège des natures supérieures? Qui donc déifiera notre enthousiasme surhumain, en cet échange unique de tristesses pénétrantes et de joies intemporelles? Est-ce lui? est-ce nous? Et l'amitié qui nous exalte sera-t-elle, pour nos élans et nos ardeurs, le tombeau amer du sacrifice ou l'autel glorieux des apothéoses ? A la mémoire pieuse d'Ernest Renan parlait, aux jours de triomphe, le souvenir si pur de celle qui l'inspira; mais le frère victorieux offrait à son génie, au nom de l'amitié éternelle, le renoncement d'Henriette '. Offrons à nos révoltes, au nom mystique des amitiés sincères, cette larme d'amour pleurée par le Christ et d'où naquit la Vierge Eloa.
Mais pourquoi cette alternative? Faut-il donc, en ce commerce des âmes les plus nobles, que la grandeur de l'une s'achète par l'abaissement de l'autre, et que l'union parfaite soit rompue, au « centre » même de la Vie triomphante, par les dominateurs de la mort? Oubli grossier du lien mystérieux. N'est-ce point, au cœur même de l'union absolue, dissocier les âmes que seule réalise, en leur grandeur, l'amitié qui les confond? Qui donc déifiera notre enthousiasme, sinon l'amitié elle-même, et l'éternelle douceur dont elle enchante nos égoïsines abolis? Nos âmes, éprises de soi mais livrées l'une à l'autre en l'abandon mutuel d'une confiances intangible, s'anéantissent par l'excès de leur désir; et de leur riche néant se
1. Cf. KeiiJin, Souvenirs d'enfance cl de jeunesse et Ma sœur UanrieUe.
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dégag-e l'être même de leur confiance et de leur ambition.
Néant et richesse, renoncement et plénitude, n'est-ce point la formule du recueillement et du silence? Combien il avait raison, en sa haine vigoureuse des liaisons frivoles, celui qui réclamait, au nom de l'amitié, un peu de mystère! Elle ne se révèle à nous qu'au déclin des paroles; elle ne s'accomplit en nous qu'au sommeil du discours intérieur. Et ce n'est point là seulement le milieu rêvé par elle en son appétit d'éclosion. D'une même inquiétude, chercheuse en son désarroi douloureux, d'un « au delà » qui l'apaise, procèdent et le goût efficace des silences qui nous recueillent et le vouloir conquérant des amitiés qui nous achèvent. Nul, parmi les hommes, ne réalisera dans la solitude de l'àme l'œuvre sainte de la destinée spirituelle. Au silence bienheureux des Champs du repos la lyre harmonieuse n'eût point livré passage à l'heure des amertumes, si la voix émouvante d'Orphée n'avait franchi les ténèbres de la Nuit infernale au nom sacré de sa chère Eurydice.
Lyre d'Orphée; musique de l'àme qui pleure; mélodie étrange d'un « au delà » qui se devine; amour, au sein de la Plénitude sans regrets, d'une espérance que rien ne figure; inquiétude obstinée, en la quiétude parfaite, de la Joie qui se surpasse elle-même et de l'extase qui abîme le sentiment. C'est donc pour savourer la tristesse de notre vide que nous avons dompté l'illusion de notre suffisance ; et la douceur créatrice de l'essence éternelle, où
nous puisons la vie de notre cœur, n'est que la caresse attendrie de l'illusion charmeuse dont berce nos désirs un néant plus subtil. Ne laissons point nos rêves blasphémer ainsi notre amitié silencieuse et féconde; et n'accusons point de leurrer nos espoirs l'enthousiasme inlassable de notre poursuite intérieure. La tristesse que nous savourons, en cette recherche lyrique d'une paix qui se dérobe, est-elle autre chose que la joie mouvante et toujours fuyante de creuser sans terme la source jaillissante et pure de notre amour?
Mais cette fuite mystérieuse, vers l'au-delà du sentiment, du sentiment qui nous possède et qui nous crée, n'est-ce point la décevante et douloureuse abstraction d'un idéalisme du cœur? Aux ondes mélodiques de la vie rythmée, comme retenue par la conscience de nos frissons aux rives de l'extase, notre âme éprouvait encore la réalité de sa Tendresse et l'absolu de sa Joie. Vers l'extase indéfinie où les rythmes se taisent si nous entraîne avidement l'inquiète persistance de notre enthousiasme désireux, au silence très pur des abîmes inson<lables n'allons-nous point engloutir la conscience de notre amitié et le désir même do notre enrichissemeni ? Qu'un lyrisme nouveau figure l'infigurable et réponde à noire désarroi. Un art intérieur, une fiction sentimenl.ijc, une intuition mythique, représentent par des lonues idéales et d(\s sentiments imagés la recherche symboli(|ue do réioriiol et l'approfondissement allégorique dos ami liés mystérieuses. Au culte dos sonvonirs lr;iiisfigurés s'oxallo la
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puissance des créateurs; et l'amour qui se réalise en niant ses limites projette au songe des poèmes l'intensité de son aspiration.
Dans la forêt des jours anciens et des aventures fabuleuses, couvrant de la dépouille d'un ours ou d'un lion la croupe de son cheval rapide, au rythme d'un galop, accourt, son arc bandé et ses flèches toutes prêtes, le dompteur farouche des passions amoureuses et des bêtes féroces, le contempteur de Gythérée, le chercheur de périls,"le fils du héros Thésée et de la reine Amazone, Hippolyte porteur de couronne. Au travers des sentiers ; passent, prompts et furtifs, les cerfs. Et l'oeil du chasseur royal sonde, audacieux et cruel, les taillis et les fourrés. Un trouble s'échappe de ce regard si fier ; une inquiétude étrange s'empare du jeune homme épris de sa puissance, ivre de la nature. Une amitié secrète emplit de mystère et f d'au-delà taillis, sentiers, buissons; et l'ombre du cheval qui galope semble escortée du flottement d'une ombre vague. De tous les recoins sourd un murmure; et les cerfs et les biches et leurs faons exhalent en leur fuite l'esprit de la forêt profonde; et les bêtes et les arbres et les collines révèlent leur àme silencieuse au héros qui se tait, dans la suave et furtive caresse de la chère Artémis.
Aux ombreuses forêts d'oliviers el de chênes, Des pièges de Cypris fuyant la perfidie, Le sauvage Hippolyte, en son àme hardie, Songe aux emportements d'aventures prochaines.
LES AMITIÉS MYSTIQUES ^ -o
Son beau front, couronné de lierre et de verveines. Exalte, vierge et pur, la gloire de la Vie; Mais il sent l'aiguillon dune ivresse infinie En son cœur élargi de fiertés surhumaines.
Et, tandis que son arc, avide de blessures, Épuise le trésor de ses flèches très sûres,' Dédiant son ivresse à Celle qu'il devine, '
Il a vu resplendir dans le ciel de lAttique, Ébauchant le frisson d'une forme divine, Le corps ensanglanté de la biche mystique.
Dans la forêt des jours intermédiaires et des aventures de la conscience, au milieu du chemin de la vie, s'égare, au tremblement de son épouvante, le héros maigre au •nasque tragique, l'exilé de la Ville des Fleurs. Durant le sommeil qui l'emplissait, il a perdu la route salutaire de sa destinée. Et voici qu'éveillé au sein de la forêt sauvage et obscure, de toutes parts accourent à lui de monstrueux fantômes, dont la vision embrume encore les ténèbres de sa face et la pâleur verte de ses traits. Et les bêtes qui agitent les taillis, et celles qui volent sous les arbres, et celles qui rampent sous les pierres, troublent, de leur voix qui hurlo ou ,jui pleure, de leur frémissement qui ondule et qui menace, l'àme dure et angoissée de Dante Alighieri. Mais qu'une Présence mystérieuse et douce se lève dans cette angoisse, et que revive en cette mémoire le salut gracieux d'une vierge humble et merveilleuse, — la douce Présence emplit cette àme d'amitié lumineuse et de joie exquise. Et les bêtes qui rampent, et celles (jui courent, et celles qui volent, charmé.'s p.u-
^gO INTUITION ET AMITIÉ
cette grâce et amoureuses de silence, taisent dans a forêt obscure leur Tendresse fraternelle. Et voici qu'au travers des branches apparaissent, mélodieuses et claires, déniant leur pur éclat aux ténèbres de l'Enfer et au blêmissement des Purgatoires, les étoiles bienheureuses du Paradis aimé. Et la vision de gloire illumine la Vierge Reine et révèle le secret du Triangle mystique. Ainsi transparaît l'Au-Delà des créatures dans l'âme recueillie de Dante, au Silence féminin de Béatrice'.
Dans la Forêt qui s'ouvre au milieu de la Vie A lexil de Florence et de la Destinée S'affrontent, par la Nuit errante et forcenée, La Faune ténébreuse et la Face blèmie.
Mais que s"éveille en l'àme une image endormie, Le salut gracieux d'une vierge inclinée, Une douceur emplit la Bête prosternée, L'espérance renaît sur la Face ravie.
Oublieux de lEnfer et las du Purgatoire Le Paradis stellaire habille de sa gloire Celle qui l'attira plus haut que la Nature ;
Et, guidé par lamour vers la Lumière unique,
Il contemple, au delà de toute créature,
Les trois sommets divins du Triangle mystique.
Dans la forêt des jours sans mystère et des aventures sans poésie, au bord des allées nettes et géométriques, parées d'une herbe rare et de tleurs sans grâce, ignorantes des fantômes qui angoissent le cœur et des formes sveltes de la Vie, s'alignent, humbles ou précieuses,
1. Cf. Dante, Vita Nuova (en particulier xxvi); Inferno, c. i et xxxiv; Purgatorio, c. xxxiii; Paradiso, c. xxviii et xxxi-xxxiii.
LES AMITIÉS MYSTIQUES Igl
tristes et lassantes, les tombes. Nulle voix n'en sort, nul souvenir; silence de mort. — Arrêtez-vous devant cette grille et cette pierre basse; lisez ce nom : Auguste Comte. Le souvenir s'éveille et la voix s'ébranle ; la mort s'efface ; le silence s'anime. Puissance magique des amitiés spirituelles. La figure du penseur, austère et tendre, songeuse et recueillie, dédaigneuse et enthousiaste, emplit notre mémoire et s'impose à notre recueillement. Dans le présent indestructible, oîi s'éternisent par leurs actes les créateurs de la vie noble et glorieuse, nous voyons surgir en cette âme le fantôme d'une Tendresse unique et d'un mystère intérieur. Au culte ternaire des invocations exaltantes et des effusions abandonnées, immanente à la grâce de l'amie impérissable, la puissance vivante des morts se révèle et s'affirme; et l'essence éternelle de l'être mystique, dont nous sommes les membres, exauce, d'une Présence immédiate et inspiratrice, la ferveur de cette prière. Ainsi transparaît l'Au-Delà des jours dans l'àme religieuse de Comte, au Silence féminin de Clotilde ',
Dans la nuit sans Étoile, à l'heure des prières. Replié sur lui-mùine ainsi qu'aux jours d'enfance, Le Penseur, enivré de rêve et de silence, Sentait vibrer en lui les âmes familières.
A raniif iiiolTablc, en un ciel sans lumières. Le rythme do son cfuiir dédaigneux d'espérance OITrait île leur amour l'uiuiiuo survivance FA des morls immortels les gestes salutaires.
1. Cf. Auguste Comte. Catéchisme posUiviste, première partie, 3* et 4' entreliens; et Système de politique positive, t. IV, Tableau synth-'tiqiir d,l'avenir humain, cliup. ii, ainsi ((uc In Ck'dicace de l'ouvrage.
De sa douce Clotilde éveillant la mémoire, Il découvrait en elle, à travers une gloire, L aventure sans fin du Grand Être héroïque;
Et, tandis qu'à l'amour il dédiait son âme, En la chère Douceur d'un Au-Delà mystique L'Humanité vivait dans le cœur de la Femme.
Dans la triple forêt des jours, un triple symbole révèle, aux trois formes du Silence, la magie secrète des Amitiés profondes. Révélation intérieure de la Nature qui nous enveloppe, de la Transcendance qui nous appelle, de l'Humanité qui nous constitue, cette intuition triple conduit nos âmes au delà du sentiment figurable, au delà du verbe des apparences, au delà des affections partiales et des visions frag^mentaires, et leur fait entendre, au principe mystique de la Vie, « ce qui parle dans le silence du cœur». Ainsi, fatale et prédestinée, l'Amitié vivifiante réalise, en notre faiblesse éprise de soi, l'amour universel plus fort que l'amour de nous-même, et l'amour de nousmême pour l'amour universel^ Comment se réalise cette œuvre et s'engendre, par le don mutuel de deux cœurs, l'intellection parfaite et l'abandon joyeux, c'est là ce que nous allons rechercber, en prenant pour objet de notre analyse la Transfiguration de lame.
\. Cf. Imilalioh, 1. 111, cliap. v, 6 : « Amem te plus quam me, nec me nisi propter te, et omnes in te, qm vere amant te, sicul jiibet lex ainoris lucens ex te. »