CHAPITRE VIII
Sous les trois formes de l'Au-Delà mysti(|ue, le Principe de la Vie se révèle à nos âmes dans l'amitié qui les confond. Ainsi tombe la partialité, qui nous voilait à nous-mêmes la pure essence de notre sentiment. Certes, nulle affection, si jalouse et exclusive soit-elle, ne peut échapper à la force expansive de l'amour; et s'il est vrai que l'égoïsme le plus brutal enferme en soi un désir d'infini et devienne inndcle à son apparente destinée, comment donc l'élan généreux (|ui nous transporta en autrui perdrait-il, aux limites d'une autre âme, son avidité conquérauh; el sou appélil d'abnégation? L'(ruvre difficile, et la démarche souveraine, ce n'est point d'étendre son amour, ce n'est point do le détacher de soi; bien plutôt, c'est de s'uiiucr soi-même, et de déclon-
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cher par cet acte décisif le jeu nécessaire des puissances qui nous arraclient à notre inertie et qui nous transfigurent. S'il est au monde un damné sans espoir, celui-là végète tristement dans l'indifterence propre et l'inconscience de son néant involontaire. Pourtant, la force qui nous entraîne hors de nous, et qui nous réalise en cet être d'élection ne masque-t-elle point à notre faihlesse Imaginative, par l'intensité même de la vision sentimentale qu'elle opère, les ressources ultérieures et inépuisables de notre désir d'aimer? Les fureurs tragiques et meurtrières, les abattements irrémédiables d'une jalousie languissante, les mornes consentements d'une illusion déçue aux fatalités de l'ingratitude et de l'oubli, — ces passions déprimantes, et qui détruisent en nous l'élan de la conquête, procèdent vraiment, non d'une richesse exubérante de figuration amoureuse, mais d'une pauvreté secrète d'imagination sentimentale. Parce que nous sommes attachés à celui qui nous possède, notre esprit sans vigueur ne peut concevoir les amitiés sans nombre dont cette affection est capable; et nous appelons immensité du cœur et profondeur du sentiment cette incapacité morbide de nous étendre et de nous approfondir. Aussi le miracle d'une amitié supérieure est-il de tuer en nous l'attachement et d'atï'aiblir en nous la puis-j sance des représentations particulières, pour nous donnerl accès aux affections innombrables, et pour accomplil enfin notre expansion universelle par l'anéantissemei de toute figure.
Mais cet élargissement infini du cœur, et ce renoncement à l'amour-propre qui subsiste dans la passion jalouse, ne sont-ils pas les signes d'un détachement misérable, par où s'évanouirait dans l'au-delà des affections notre avidité sentimentale? En sorte que le triomphe de l'amitié mystique serait de détourner nos regards de celui que nous aimons, de ceux-là même que nous découvrons en lui, et d'abîmer enfin notre vision plus large et notre amour plus généreux dans la stupeur sans limites d'une indifférence universelle.
Quelle illusion profane en un tel jugement! La pauvreté de notre cœur, rivé à son objet, nous empêche de sentir l'abondance infinie d'une amitié totale; et le renoncement aux partialités de l'affection nous semble une défaite des amitiés ferventes et sincères. L'histoire vivante du cœur proteste contre ce jugement abstrait; et les couples immortels, dont elle éternise la tendresse, ont réalisé tout ensemble, et la douceur incomparable d'une confiance réciproque, et l'élan incoercible d'un détachement sans bornes. Grégoire de Nazianze et Basile de Ccsarée, Bernard et llildegarde, François et Claire d'Assise, Biaise et Jacqueline Pascal, Maurice et Eugénie de Guérin, où trouver de meilleurs témoins, et de plus tendres, de cette pénétration mutuelle des deux amours? Et nous-mêmes, aux jours où notre sensibilité, moins égoïste et moins désireuse de reploiemenl, s'épanche sans jéserves dans le cœur de notre ami, n'éprouvons-nous pas, en cet abandon qui nous livre et nous épuise, le
renouvellement sans fin de Tardeur qui nous traverse, et corn me la transparence infiniede notre réalisation? Certes, les images particulières, où se réduisait l'immensité de notre puissance appauvrie, s'évanouissent alors; et la figure significative de celui que nous aimons dépouille par degrés l'apparence grossière de son masque charnel pour exprimer, en formes naissantes et vaporeuses, l'expansion sans limites de nos deux cœurs. Mais oublionsnous, en ce détachement qui nous multiplie, l'essence unique et la réalité exquise de celui qui nous détache et nous libère? Bien mieux qu'une vision étroite, bornée aux contours solides de son image matérielle, nous atteste la réalité féconde de sa présence positive le fluide sentiment, qui nous imprègne, de notre émanation radieuse au travers de son rayonnement. Il semble que nos deux âmes, reflétées sans terme l'une par l'autre, se découvrant sans fin l'ardeur qui les embrase et les illumine, unissent et confondent leurs clartés et leurs flammes, pour transpercer victorieusement la brume qui les enveloppe, et s'introduire enfin, subtiles et ignées, au « centre » inconnu des jaillissements innombrables de l'être et de l'amour.
Il est, sur la douce colline de Fiesole, à l'écart de la route, un asile merveilleux pour les regards avides d'immensité et pour les cœurs épris de leur double et unique solitude. Là vécurent, dans l'extase attendrie ou la fièvre qui exalte, le bienheureux Angelico et le martyr Savonarole. De ces deux âmes, l'une délicieuse, l'aaitrc
dominatrice, l'une et l'autre éprises de l'univers (lésâmes, est-ce l'ambition sentimentale qui nous envahit et la vision illimitée? Au jardinet, sous le petit mur, un religieux bêche le sol. La nuit va tomber; les bouches se taisent; les cœurs scandent harmonieusement le rythme des impressions; les yeux contemplent, humides et charmés. Florence est là-bas, magnifique et enchanteresse; voici le Dôme et le Baptistère, et le passé qui s'évoque; et voici l'Arno, le fleuve aux eaux lentes et troubles, mémoire de luttes et d'exils sous les arches qui déjà sommeillent. Collines molles et sobres, échelonnement sans fin de courbes grises et verdoyantes que le couchant violacé, vague croissant de nos âmes en ces formes d'une précision évanescente, sentiment irréel d'une fixité faite de nuances et de mouvances silencieuses, calme épars de nos aspirations muettes et partout vivantes, projection au lointain des ciels de notre inépuisable tendresse, multiplicité sans nombre des choses et des siècles au présent éternel de notre émotion indéfinissable, - n'estce point en un cœur ami que nos heures se déroulent et que pleurent nos joies, n'est-ce point en un cœur ami que, mystiquement, frissonne et j)alpite, ivre de notre ivresse, l'intuition des mondes?
Loin de nous, dès lors, le blasphème qui nous posail. Nos amitiés ne deviennent point vaincs et l'.uilômalcs du jour où s'agrandissent nos cœurs. Sentir dans un fragment l'infini dos êtres, sentir battre en la poitrine de l'otrc uni(|UO tous les l'vlhmos d(> la durc'-r et d(^ la vie.
sentir durer et vivre l'univers dans le sourire divin de l'être aimé, quelle expansion miraculeuse de notre avidité première, quelle douce et singulière concentration de notre amitié universelle! Mais d'une tendresse féminine, et d'une sensibilité plus délicate, c'est donc ici que l'exigence se déclare. Où trouver ailleurs que chez la femme cette richesse infinie du sentiment prêt à vibrer à toute mélodie, cette intercession gracieuse et spontanée d'une âme accueillante à tous les appels? En toute amitié profonde un principe féminin se révèle, une souple candeur, une confiance subtile, une naïveté divinatrice. En toute amitié sincère une féminité latente se dévoile et se réalise, une sensibilité immédiate et lointaine, une absorption jalouse et une diffusion généreuse de l'amour, une aspiration passionnée et un renoncement total. Et c'est pourquoi, si l'amitié entre hommes est réelle et précieuse, don viril et réciproque du cœur réfléchi et de la pensée cordiale ; — si l'amitié entre femmes est pénétrante et fine, don mutuel et tendre des compréhensions sympathiques et des inconsciences secrètes; — l'amitié parfaite et absolue, nature double et une, enthousiasme immense et réflexion très sage, intime accord de l'intuition éperdue et de l'intelligence normative, n'apparut jamais au royaume de la vie terrestre que dans l'exquise et rare pureté d'une fusion spirituelle entre deux âmes complémentaires, l'une virile et hardie, l'autre féminine et riche d'abandon. Et quelle réalisation plus complète de l'unité supérieure et de l'évanouissement des contraires, dont
nous avons aperçu le désir poignant et la figuration violente dans les mythes inquiets du Sodorna et de Léonard? Vraiment, l'amitié mystique, telle que la connurent certains couples privilégiés, si elle étonne par la qualité de son essence les grossièretés profanes, réalise, en sa nature singulière et supra-individuelle, l'identité profonde et substantielle des puissances diverses et des aspirations rivales entre lesquelles hésite douloureusement notre double humanité.
S'il est au cher pays d'Assise des retraites du cœur, et si rien n'égale, au silence des nuits, la contemplation extasiée des maisons paisibles et des monastères muets qui dévalent, prière inconsciente et vision mélodieuse, vers la plaine vigilante où brûlèrent d'amour infini les larmes séraphiques ; — nulle de ces demeures pacifiantes, encloses en leur tendresse mais baignées des mémos irradiations mouvantes, mystiques et lunaires, ne plonge nos cœurs liquéfiés aux ravissements fluides et aux caresses lumineuses, dont suavement nous imprègne la Douceur exquise et la féminité virginale de l'austère et angéliquc saint Damien. N'oùlo massive et sans art de la pauvre chapelle, où la voix merveilleuse du (christ des miracles émut et meurlril le cœur chimérique et vibrant de François; chcmir aux bancs rudes, où la douce Abbess(î prolongeait avec ses njoiiiales fervciili's les heures joyeuses de l'oraison; antique réfectoire aux longues tables grossières, où s'accomplit, dans l'extase commune. !<• miracle du pain; oratoire secret et sombre, où l'Ame de la sœur
mystique se mêlait, si détachée et si tendre, à celle du frère absent et si proche, tandis que les yeux charmés suivaient la parole d'évangile au bréviaire admirable du Compagnon fidèle et sûr; terrasse vivante oîi les fleurs obstinées redisent j)ieusement à nos âmes l'amour de Claire et de François pour la création fraternelle; fenêtre héroïque, où l'amie inconsolée, qui portait dans ses yeux la douceur triomphante du mort impérissable, apparut, désarmée et victorieuse déjà, tenant en ses mains patriciennes et impérieuses le ciboire vermeil, à la fureur sauvage des Sarrasins; — quelle retraite plus silencieuse et plus apaisante, plus douce et plus cordiale, plus émouvante aussi de mémoire jamais oublieuse, plus féminine et plus virile tout ensemble, mieux faite d'amitié sans partage et de tendresse universelle, ofl'rirait à notre cœur le cher pays d'Assise?
Dans la basilique inférieure de Saint François, au bras droit du transept, sur la muraille obscure, attire encore de loin nos pensées une image grise, une figure qui s'efTace. C'est elle, la sœur immobile et mystique, le front et les épaules voilés d'une écharpe aux plis sinueux, la tête ceinte d'une auréole où s'encadre de fruits le sourire puéril des anges. Les bras pâlissent et s'évaporent; comme en un brouillard se dessine, très longue, une main qui s'abandonne; demi fermée, énergie à peine visible, l'autre fixe à la ceinture les plis tombants du voile indistinct. La muraille, avide de caresses, absorbe lentement et amoureusement celle qui fondait son âme
au mystère des créatures. Mais le visage resplendit; toute petite, la bouche aux lignes incurvées, au contour divin, déclare, non dédaigneuse mais close et discrète à dessein, la blancheur extasiée du Silence intime. Les yeux, très longs, fendus en amande, entrouvrent, sous les paupières admirables, l'éclat immense des prunelles captivantes et calmes. C'est le regard dans le vague, au recueillement du visage très plein et sans fatigue, de celle (\m voit et qui sait ce qu'elle voit. Dans le vague mystique de la muraille qui la dévore, se perdant, lui aussi, aux pierres qui l'engloutissent, profil recueilli et tendrement sérieux tourné vers la sœur élue, comprimant la blessure de son cœur de sa main stigmatisée par les rayons d'amour, lumineux et universel, les yeux tout grands ouverts, c'est en elle, en le recueillement de son regard demi clos, en la douceur tombante de son voile sinueux, au charme de ce visage plein, de ce menton gracieux et fondu, de ce col aux lignes pures mais sans maigreur, (|ue le frère de cette àme, l'ami à l'auréole radieuse, devine ot contemple toutes choses et, détaché mystérieusement de celle qui l'oriente et le fascine, olïVe au Principe de la Vie la louange des créatures'. Claire et François, amitié sans tache et sans réserves, unité parfaite de deux êtres prédestinés, dépassement mutuel deTûme unique, apj)r()fondissement sans terme de la Vie immédiate et savouralion intense de la Vie profonde et sans bornes, mysticpio sentiment de la fralcrnilc' universelle et de l'eLiii inviii
1. Saint François et Sainte Claire do Simuno .Murliui (fresque.-»).
cible, extase de la vision singulière abîmée dans sa propre puissance, réalisation supraconsciente du Vouloir créateur et de la Liberté que rien n'enchaîne, — quel symbole plus réel et plus émouvant de notre suprême aventure et de l'avènement décisif de notre cœur?
Nos enthousiasmes avaient raison de nier l'ironie; et c'est bien eux qui, nous détachant tour à tour des images insuffisantes, nous acheminent, par cette dialectique inspirée, vers l'intelligence définitive. Et le mirage que nous traversons, alors que nous essayons en vain de figurer notre puissance originale, ne peut être aboli que par le renoncement à nos limites et le don absolu de notre amour.
Mais le principe de cet enthousiasme triomphant et libérateur n'était-ce pas le désir indomptable de réaliser notre essence propre en son originalité singulière? Et l'amitié mystique, en nous élargissant l'âme jusqu'à l'oubli extasié de ce que, individuellement, nous sommes, ne détruit-elle point en nous, par cette transfiguration qui nous déforme, le désir primitif et l'originalité personnelle?
Combien nous serions dupes, si nous enfermions ainsi notre appétit de l'être dans les bornes de notre moi, de ce mirage des formes que nous voulions abolir! Bien mieux que les égoïsmes individuels et clos se distinguent entre
elles, par de vivants caractères, les amitiés ferventes, l'^t qui donc confondrait, s'il s'attache à l'expérience réelle des âmes, les extases diverses par oîi leur tendresse différente s'introduit, de façon incomparable, au cœur de la réalité?Loinde s'évanouir en l'éploiement de notre amour, le désir de nous réaliser devient efficace par la seule plénitude que cet amour détermine, et la puissance qui nous engendre à la vie personnelle est le principe fécond de toute personnalité et de toute nature '.
L'amitié mystique est donc possible; et les imag-es que nous en avons retracées ne sont pas les fables vaines d'un alanguissement chimérique et d'un mirage du sentiment. Seule, la pénétration qu'elle assure à l'intelligence de ceux qui l'éprouvent, au delà des figures apparentes et stables, leur permet d'écliapper aux affirmations banales et aux négations superficielles de l'intcUection commune; et l'immensité de sa profondeur, mieux que la clarté facile de notre sphère mesurable, sera donc le lieu réel et inépuisable des intelligibilités multiples, personnelles et concrètes.
Combien est rebelle à l'efiorl (h- noire connais.sance la barbare hostilité des choses matérielles, fermées à l'action mouvante de notre sentiment immédiat! Nous les appelons familières; et elles nous surprennent toujours |Kir leur révolte, à moins qu'elles ne détournent noire sympathie par leur scrvile et machinale docilité. I*ar les cons-
1. Cf., sur la • contemplation infuse " cl l'oriKinalilé, S. Jean de la Croix, Nuit obscure de l'dine.