‹ Intuition et amitiéChapitre 50 sur 63 · SECOND · texte numérisé non relu

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Iructions iiiéales de notre science et de nos arts mécaniques, nous figurons et défigurons à l'infini la multitude ployable de leurs subtils ressorts; et nous circulons en maîtres au milieu de cette foule prostrée, comme le dompteur attentif et prudent au milieu redoutable et connu des fauves domestiqués et assagis. Mais qu'une répugnance aux ordres contraignants se glisse au mystère vivace de la bête soumise, qu'un souvenir exaltant de la jungle ancienne ou de la brousse atavique insinue au secret de sa force la baine insurmontable de la soumission, — quel magnétisme sera donc assez vivant pour fasciner la révolte, mécaniser la répugnance, dompter le souvenir? Ainsi gronde au cœur retiré des choses leur puissance méconnue; et la souple obéissance de leurs gestes n'est que l'assouplissement provisoire, et comme le rêve factice, de leur vitalité. Mais qU''au lieu de réserver ainsi à notre essence incomparable l'orgueil de notre sympathie et de traiter comme des masses étrangères et anonymes les compagnes de notre naïveté première, nous abdiquions un jour cette ambition de maîtrise dédaigneuse, quelle douceur et quelle sécurité de nous retrouver alors au bercement de leur rythme, au réchaufTement de leurs caresses, au murmure de leur amitié renaissante! Pourquoi nous raidir et nous guinder ainsi, personnels et méprisants, dans le refus obstiné de sentir et de comprendre? Loin d'opposer savamment, en la triste solitude d'une "àme vaniteuse, l'essence inférieure des êtres sacrifiés à la grandeur de notre privilège unique, laissons

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notre humanité gracieuse suivre spontanément le désir qui l'entraîne, et n'opposons point la résistance de nos calculs à l'appel amoureux et confiant des créatures fraternelles. D'un tel miracle et d'une telle conversion, qui nous reprennent à l'artifice de nos altitudes pour nous rendre à la grâce de notre véritable nature, quelle force est capable, sinon l'amitié mystérieuse et illuminante, énergique et suave, humaine et surhumaine, qui achève nos aspirations en nous fondant, naïfs mais avertis, au cœur sans rival, mais accordé à tous les rythmes, de l'être uniquement aimé?

Et n'allons point confondre cette expansion de notre amour, qui nous introduit, oublieux de notre amourpropre, à l'essence intérieure des choses humanisées, avec les jeux, charmants et vains, d'une fantaisie légère et d'une paresse amollissante. Au delà des fictions qui nous amusent et des calculs qui nous servent, il est, sérieuses en leur enchantement, des affections profondes et sincères qui nous lient aux choses et aux êtres et qui donnent à notre sensibilité infinie le sentiment de leurs joies et la conscience de leurs désirs. Et n'est-ce point, malgré la sécheresse négative des formules, la violence caj)tivantc de cette symi»athie et de cette divination qui inspire, en leurs transports exacts, les poètes enthousiasmés de la nature, les lyriques de l'intelligence, un Faraday, un P^echnerouun DarwinVPourquoi nous défier, dès lors, lin nom |trél(Midu de cclli' intelligence souveraine, des élans (jui nous oriciilent vers le pauvre cœur

animal ou des affinités qui nous insinuent au cœur primitif des arbres et de la terre?

Les enfants mettent leurs amitiés en tous les êtres qu'ils distinguent; et j'en sais qui traitent familièrement avec les limaces du jardin et les vers du sol. En ces autrefois, que l'on évoque toujours avec tendresse, un crapaud montait chaque soir les marches du perron et venait quêter les miettes autour de la table accueillante. N'est-il point des privilégiés, à qui va directement, et sans nulle hésitation, la confiance instinctive des animaux les plus discrets? Ceux qui fuient tous les autres connaissent et suivent ceux-là, comme si les attirait, non dans leur regard peut-être ou dans leur voix seulement, mais en toute leur nature indéfinissable, un charme spontané. Et de ces attractions, que soulignent d'étranges répugnances, nous trouvons la preuve aux caprices bizarres des amitiés félines. Quel dompteur de fauves a connu la joie mystérieuse des accords involontaires, des révélations émergentes et imprévues, par où s'affirme souvent, dans le mutisme des yeux, l'affection mutuelle et inaliénable d'un chat et de l'homme qu'il a choisi pour compagnon? Comme l'on comprend alors cette profondeur sentimentale des vieux cultes, cette divinisation qui introduisait au sanctuaire l'animal sacré, dont la tendresse énigmatique et enveloppante nous a élus pour son dieu? De quelques subtiles explications que l'on use jamais pour réduire à un simple tropisme ces échanges mystérieux du sentiment, la singularité même de ces élections

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spontanées el de ces attachements jaloux n'incline-t-elle pas nos âmes à une confiance sans réserves critiques? ou plutôt notre amitié ne s'est-elle pas émue, et n'est-ce pas en la finesse de son regard spirituel que nous apparaît, indéniable, illuminée d'alïection, rebelle aux incompétences d'une ironie profane, la réalité intérieure de cette tendresse qui nous appelle au cœur naïf de la Vie?

Si vous traversez, durant un voyage, la paix des villes italiennes, vous goûterez sans doute, aux places tranquilles et ensoleillées, la douceur symbolique de ces affinités enchanteresses. Par vols très lents et très sûrs, deux par deux, comme pour s'attester l'un à l'autre l'analogie fraternelle qui les guide vers les hommes, descendent jusqu'au pavé pigeons et tourterelles. Parmi les tombeaux où sommeille, à Vérone, la gloire des Scaliger, ou bien sur les voûtes qui dérobent aux yeux l'antique forum d'Assise, devant les colonnes cannelées du Temple de Minerve si cher à Goethe, les formes blanches, bleutées, rosées, mauvées, changeantes, au cou mobile de reflets, serrée^ et innombrables, couvrent le sol tie leur bigarrure vivante^ et amie. Les enfants et les hommes circulent et s'agitent au milieu de leur foule. Nul pied ne les effleure, nulle crainte^ ne les soulève. On (firait un silence, plus mystérieux et plus réel que tous les bruits, un silence d'amitié primitive et sereine, le silence confiant de la Nalure (|ui nnus révèle, sous mille apparences chaloyanles et j>ar mille caresses onduleuses et harmonieuses. I liiimanité secrète de son cœur.

Que disent à nos yeux et à notre mémoire les fleurs et les arbres? Connaissea-vous le langage de la plante que vous avez choisie, pour mêler son âme à l'enchantement de la vie familière? Du vase flammé au long col si nous voyons poindre l'épanouissement prochain d'une rose ou la rouge lassitude d'un œillet penché, n'est-il rien qui passe en nous de ce rêve végétal, de cette promesse intérieure d'un sourire et d'un effeuillement, de cette survivance douloureuse et suaye si loin du corps maternel? Mais que vous alliez par les champs et les collines, entrez au creux des forêts, enfoncez vos pas alourdis dans la bruyère, inclinez votre corps pour passer dans le fouillis des branches, couchez-vous sur l'herbe et laissez-vous pénétrer de la grâce des choses : — n'est-ce point l'âme de la Nature qui inspire à présent votre oubli de vous-même, et ne sentez-vous pas le frémissement de la Vie glisser dans vos oreilles au grimpement léger et sans crainte de l'écureuil soyeux? Où sont-ils, les enfants, moins rêveurs qu'extasiés et comme transplantés en mille flottements des êtres, ceux qui passent, immobiles, des journées entières, éperdus et aliénés de leur conscience propre, le regard et tous les sens abîmés dans les longues et rouges écorchures des troncs tordus et sonores, dans la plainte que gémit le vent par la longue et lamentable tristesse des grands pins '? Est-ce donc un mensonge que d'arracher ainsi aux arbres qui frissonnent et aux souffles qui [deurent l'obscur sentiment

1. Cr. Henri de Régnier, La Cité des Eaux (Le Sang de Marsyas).

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de leur détresse et la voix enivrante de leur sauvagerie? N'est-ce point qu'à vivre en leur communion nos cœurs s'accordent à leur rythme divers, et nos Ames transformées deviennent la conscience mouvante et indistincte des frémissements cosmiques?

D'une amitié élargie où s'unissent, en un même élan, en une même nature, tous les ordres du réel, combien naïve et suave la vieille et touchante peinture de l'éolise basse, en la basilique franciscaine d'Assise! C'est une « Crèche » ; la Vierge, de noir vêtue, posée au long d'un matelas étendu sur le sol, abritée par un toit en pente que soutiennent quatre piliers de bois très minces, regarde avec la piété d'une mère le bambin informe, emmaillotté, que seule une auréole minuscule désigne pour son Dieu à l'adoration de l'univers. Le père nourricier, très pensif et très grave, réfléchit au plan inférieur, tandis qu'une femme donne des soins attentifs à l'onfantelet, miraculeusement dédoublé, et qu'une autre chaulTe sur un brasier les langes divins. Cependant, sous le toit et au-dessus, quatre groupes angéliques, les mains dévotement croisées, les yeux, un peu vagues, fixés religieusement sur i'Enfant-Diou, ou bien élevés, en un élan qui étire les corps, vers la toute |>etite Etoile (jui apparaît au sommet d'une montagne, se perdent, visibles seulement jusqu'à mi-corps, dans la spirihialilé de leurs formes et de leurs ailes. Un angelet. t«iu( seul, et très imprudemment |)enché, aunonce la nctuvelle aux deux bergers, envelop|)és chaudement de leurs manteaux, doul

l'un s'étonne tandis que l'autre sourit. Un arbre, très clair, dépasse le mur très blanc, et détache ses petites feuilles émues sur le ciel tout sombre. Mais voici que s'acheminent, têtes allongées par le recueillement, corps blancs et noirs, candides, les béliers cornus, les brebis prêtes à l'agenouillement, le tout petit agneau qui ouvre le cortège. Et, derrière l'auge de bois, si régulière, si bien travaillée, les deux figures naïves et aimantes, le bœuf aux gros yeux ronds et pacifiques, l'àne gris, sa belle croix noire sur le dos, sa lèvre inférieure qui va trembler pour une prière, ses deux oreilles qui dérangent leur symétrie et semblent trahir en cet œil profond l'imminence d'une larme. Et, faisceau de rayons arrivant du ciel supérieur, une lumière qui s'évapore illumine l'Enfant et le visage de la Mère, laissant flotteF en elle l'éploiement de la Colombe, symbole souverain de l'unité mystique où plongent, d'un même sentiment et d'une même essence, tous les règnes fraternels \

De cette intellection parfaite et intérieure des choses où trouver la voie, si ce n'est au doux silence de l'àme que nous aimons et qui nous aime? Certes, l'amitié véritable déclare aux effusions de la parole son existence et sa force; et je sais des instants où l'échange des mots,

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