Giotto, Nascita di Gesù
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fussent-ils pauvres de sigriification, libère la plénitude étoufTante du sentiment que l'on enferme. Oh! les moments où deux êtres se retrouvent après les ennuis d'une longue séparation! N'est-ce point alors dans la tendresse des mots que vit son achèvement la tendresse du cœur? Et comme, en ces entretiens où prennent congé de leur froissement inévitable les antérieurs silences, se manifestent merveilleusement, à celui-là môme qui les formule, tant de choses que, jusque là, on n'avait point senties! Que toutes impressions paraissent nouvelles à l'amitié qui les exprime! Et quelle douceur de cheminer ensemble, en se disant l'un à l'autre et la beauté que l'on éprouve et la grâce que l'on soupçonne! C'est aux heures graves de l'explication mutuelle des mystères du monde que se glisse en nos âmes, attentives à ce discours, le mystère profond du sentiment.
Mais des paroles que l'on échange, et des silences que l'on abjure, où réside le sens véritable et la vertu secrète? Si les mots sont pauvres, c'est donc que leur valeur consiste surtout en cela même qu'ils taisent; et le discours que Ton profère déguise, dès lors, le silence que l'on observe. Aux entretiens mômes où se reprennent enlin deux cYmes longtemps disjointes, n'est-ce point la longuo maturation des silences antérieurs (|\ii doniM' Iciir fècon dite? El que de fois il arrive à nos lionclics de rrsh r pros(jue niiicllcs, en ces iH-iircs de rninissance. coninK' si lu plénitude dr iidlrr scnlimcnt dcniciirail |it''ii<'lr;ild(' à la seul(^ finesse d'une inluilion silencieuse! Oui, quelle d<iii
ceur de cheminer ensemble, en se taisant l'un à l'autre, pour que l'autre la devine parce qu'il l'éprouve, et la beauté que l'on exprime et la grâce que l'on formule! C'est en l'amitié mutuelle de deux âmes attentives aux discours révélateurs des mystères, que s'établit, plus silencieux encore, le mystère profond du sentiment.
C'est bien ici, en cette amitié profonde et mystique, éprise, par delà toutes jalousies et toutes étroitesses, de la Réalité vivante, que prend toute sa valeur le Silence spirituel. Qu'importe le mutisme des lèvres, pourvu que se taise l'âme intérieure où s'accomplit, dans l'intuition réciproque, l'œuvre commune et orig^inale d^ l'intelligence? Non qu'une inconscience trop naïve et trop distraite puisse équivaloir à cette compréhension, et que la pénétration mutuelle se réalise, à leur insu, en deux âmes grossières. Mais, dans le discours lui-même, une distinction s'affirme, essentielle, entre la clarté sans profondeur des sentiments que deux êtres formulent, et la signification profonde des sentiments qu'ils éprouvent et n'expriment point. A.ussi quelle banalité apparente dans les termes qui traduisent leurs états ineffables, et combien nous étonne parfois l'entente singulière, et de qualité si rare, dont témoigne leur attitude! Mais n'est-ce pas surtout dans le silence parfait que, spontanément, ils s'orientent vers les mêmes accords; et l'entretien muet de leurs âmes n'est-il pas le révélateur infaillible de leurs réelles admirations? Devant un spectacle qui nous attire et nous charme, n'est-ce pas une souffrance pour nous
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que (l'entendre les phrases sincères, mais convenues et superficielles, par lesquelles un enthousiasme tapageur manifeste sa vulgarité? Et la joliesse des vocables qui rendent avec élégance des impressions plus fines ne nous détourne-t-elle pas encore de la joie où nous assure la spontanéité de notre vision? Et que cette exigence d'une sincérité absolue et discrète se produise également dans une autre àme, c'est assez pour nous en ouvrir l'accès et pour nous la rendre amie, alors même que nulle autre voie pe nous introduirait en son mystère. Et si l'àme, dont le silence vibre à l'unisson du nôtre, est celle que déjà nous aimons, de quelle harmonie intérieure aux résonnances infinies va s'animer et vivre le monde de n-os contemplations passionnées, de nos amitiés exquises et de nos adorations sans mesure !
Au coin du feu, à l'heure où tombe la nuit, quel besoin d'allumer les lampes, afin de suppléer par leur artifice à la lumière i\m nous délaisse? Sans paroles, sans mouvements, le souffle calme et le cœur reposé, nulle pensée claire ne troublant notre quiétude, combien d'heures encore glisseraient, inaperçues, inconscientes, enchantées! Est-ce en nous que se réfugie alors notre vie insoucieuse? Ou bien sommes-nous absents d(^ notre monde immédiat, emportés loin de nous par le caprice d'un rêve? El l'ami qui garde, auj)rès de nous, la même immobililé rt le même silence, où donc est son àme que rien ne trahit? Où sommes-nous l'un et l'autre? Nulle absence ne «lisjoint nos seiublables destinées. Nous sommes ici tous
deux, fondus à la demi clarté mobile que la flamme promène et nuance sur nos mains et sur les choses. Nous voyons et nous entendons, mais avec d'autres sens que durant le jour. Chacun de nous voit et entend avec l'âme de l'autre; et c'est dans les choses elles-mêmes, ou plutôt dans ce détachement qui flotte et nous échange et nous transfigure, que notre amitié fluide nous disperse, nous dissout, nous reprend et nous renouvelle. Et la clarté mobile du feu semble, en sa mouvance qui répugne aux fixités de la matière, le flottement imprécis de cette conscience totale 011 vivent, compénétrables en leurs mystères et renonçant aux distinctions de leurs natures diverses, et ce que nous appelions les choses et ce que nous appelions nos âmes.
Aux jardins qui s'allongent et grimpent aux pentes des collines, ouvrant leur regard d'ingénuité sur l'horizon des villes et des mers, n'irons-nous point chercher l'immobile recueillement des matinées souriantes et lumineuses, ou la joie paisible des soirs d'été aux évanouissements languides et magiques de la lumière qui s'abandonne? Sur les bancs que délaisse l'ennui d'une foule incurieuse, avide des heures du renoncement et de la solitude, la contemplation est assise, émerveillée et sans mémoire, à côté de l'extase. La brise, qui agite mollement la tiédeur des pins, soulève et incline, d'un mouvement qui ondule, les herbes de la pelouse; et Ton dirait un frémissement immatériel, aux formes changeantes et rêveuses, qui se déroule et fuit dans l'aspiration indivisible de cette appa-
rence. Contemplation extasiée des âmes que transfigure l'unité harmonieuse de leur silence et l'identité songeuse de leur regard. Aux blancheurs pâlies du port qui transparaît sous les branches; aux rivages lointains, évanescents, que frange une mer presque irréelle et qu'enflamme d'une rougeur atténuée, sur les crêtes rocheuses, le renoncement du soleil; aux chaînes bleuâtres et incurvées, lignes pures aux émergements soudains, au delà desquelles d'autres se devinent et s'effacent; une même tendresse repose, une même amitié et une même inconscience. Et l'unité des âmes, qui pénètrent mutuellement la profondeur muette de leur mélodie spirituelle, se réalise en l'unité, éparse mais intérieure, de cette nature vivante et silencieuse, offerte à la joie recueillie de notre intuition extasiée.
Combien précieuses et incomparables les richesses encloses au trésor secret des amitiés mystiques! L'expansion graduelle et la transparence infinie du sentiment, l'intercession victorieuse du charme qui nous absorbe, la fusion gracieuse des cœurs réciproijucs au cœur innombrabb' des choses et au principe universel; — c'est là, malgré les prétentions barbares d'une intelligence abstraite et mécanisante, l'être même de toute connaissance réelle et profonde, le moteur jtremier des enthou-
siasmes féconds et de la dialectique souveraine. Par là s'élargissent nos âmes, en Tacte même de l'abandon qui les transfîg-ure. Mais que cette transformation qui nous détache ne détruise point, aux limites de notre expansion, l'originalité de notre vie et de notre cœur, c'est là ce que je vais essayer d'établir, en étudiant le problème de l'abandon supérieur et du renoncement.