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CHAPITRE IX

Au silence mystique de ramitié universelle paraît s'abolir clans l'extase la conscience abandonnée; et le désir personnel de la déification s'évanouit enfin dans la Totalité sans figure qui nous absorbe. Sans doute, cetli; abnégation de notre pensée ne va pas sans réj)ugnance et sans retours; et, si rien n'est plus difficile (jue de s'aimer soi-même, il est malaisé, quand déjà l on s'aimait, de taire son cœur et d'oublier dans l'inconscience la volu|)té des impressions connues. Mais d'une raideur (|ui nous retient en nos limites l'inquiétude déifiante nous libère malgré nous; et l'expansion fatale de notre désir nous emporte, à travers les êtres aimés, jusqu'à la plénitude de rainoiir pur, dans IrqucI s'engloutit, avec les êtres, le désir (pii nous en détacbe. Et (juc l'on ne la\<' |M)inl

(l'anomalie singulière et de perversité morbide un tel renoncement; toute réalisation de la joie implique, non TefTort pénible et disgracieux vers l'oubli de soi-même et de son acte, mais l'oubli parfait et de l'acte et de soi et de l'effort et de la joie réalisée. En sorte que la volupté la plus grossière, et la plus éloignée encore du détachement spirituel, n'est possible que par le renoncement involontaire à retenir pour soi le charme que l'on y goûte et par l'évanouissement total dans la sensation pure. Et n'est-ce point à l'heure oii nous abjurons la volonté perverse de connaître et de contrôler notre affection pour les choses que, dans l'inconscience enfin constituée, s'affirme pour elles notre amour? Les stades du sentiment sont bien, dans l'histoire de notre cœur, les stades mêmes de l'abandon; et le triomphe de l'amitié, qui nous développe et nous achève, doit être, dans l'expansion sans limites, le renoncement suprême.

Quelle est donc la qualité de cette extase, et dans quel néant va-t-elle nous introduire? Perdus au charme universel, abîmés dans l'adoration commune, laissant fuir dans l'être du sentiment infini l'être fini de nos amitiés personnelles, nous ne songeons plus à notre individualité défaillante; et si, dans l'état qui nous aliène et nous puise, l'attitude de notre corps se trouve englobée, cette attitude nous édiappe en tant que nôtre, identifiée, elle aussi, à l'impersonnalité du sentiment où nous sommes fondus. Cette abolition de notre conscience, de notre jalousie et de nos distractions particulières, n'enlève point

à notre àme sa réalité mélodique et sa musicalité essentielle. Bien plutôt, la perte de cette conscience, qui la bornait et l'empêchait de s'épanouir, lui assure-t-elle, par l'exorcisation des dissonances antérieures, une musicalité plus subtile et plus ingénue. L'harmonie des êtres qui s'aiment de cet amour mutuel et de cette indifférence réciproque ne saurait être déconcertée et détruite, car. elle réside toute en l'amitié supérieure et transcendante qui les absorbe sans réserves et qui abolit leur diversité en abolissant leur être. Et par cette amitié harmonieuse et transcendante, par cette inconscience extasiée, par cet abandon total, se réalise donc à nouveau, sur un jdaii supérieur, la musicalité ardente et inaltérable de l'intui tion féminine. ^

Aux murailles de la Basilique d'Assise, cachées derrière un autel, se dégageant à mi corps d'un soubassement de pierre, se révèlent à la [)iété des yeux cinq figures mystiques, absentes de ce monde, éperdues de tendresse, en allées dans la Contemplation sans retour. En la symétrique ordonnance de rorai^on monasticiuc, visages différents orientés vers le môme invisible, regards projetés vers le ciel où semble les attirer leur Ame intérieure, mains jointes sur la poili-iuc dans le geste d'une prière qui s'ignore, ainsi apparaissent au fond noir, semé d'inscriptions énigmatiques et d'étoiles, les (V\n(\ compagnons fidèles, les Cinq frères élus du Bienheureux François. Au centre, tout droit en la Imnièie de sa robe, face grave et sereine, levée vers les hauteuis «jui fasiiiieiit

le clignement fig-é de ses yeux éblouis, les mains petites aux doigts longs sortant, comme inconscientes de leur union exacte et du mouvement qui les dresse, des larges manches harmonieuses, n'est-ce point le frère au cœur simple, à qui fut dévoilé, en un jour d'hiver, sur la route de Pérouse, le mystère souffrant de la joie spirituelle, Léon, la petite brebis du Seigneur'? Et, de part et d'autre, ces profils de ravissement à l'expression diverse, celui-là qui rit de sa joue émaciée et de sa bouche close, celui-ci qui s'étonne en la fixité surprise de son œil et la candeur à peine entr'ouverte de ses lèvres au pur dessin, le troisième qui semble émerger douloureusement de la compression haletante et vivre dans l'extase lointaine le râle d'une blessure amoureuse, le quatrième enfin de qui les traits plus accentués et l'œil plus vivant se tendent et s'exilent dans la distraction émerveillée d'un sourire total. Que regardent-ils, les Cinq Compagnons mystiques, en ce point central de la Vie que nul ne décrira jamais? N'est-ce point la fusion même de leurs âmes en cet infini de la Connaissance et du Sentiment qui s'exprime en la convergence parfaite de leurs abandons? Et l'oubli extasié de leurs attitudes singulières, que traduit la diversité irréductible de leurs physionomies si personnelles, ne témoigne-t-il pas de la richesse inépuisable du concert mystique oii s'accordent, harmonieux et incomparables, leurs renoncements? Et,

1. Cf. Fioretti, cap. viii (Corne andando per cammino santo Francesco e frate Leone, gli spose quelle cose, che sono perfetta letizia).

LE KENONCEMENT 2H

dans le transport qui les enlève et la fixité qui les éternise, qu'est-ce donc qui les inspire et les enflamme, sinon la Présence, inconnue d'eux tous mais vivante en leurs yeux et vibrante au geste de leurs mains, du Frère aimé, au cœur de femme, qui leur enseigna jadis le mystère souffrant de la joie spirituelle'?

Ce que nous révèlent ainsi les murailles d'Assise, nous en trouvons la révélation dans notre cœur. En une dialectique purifiante, n'avons-nous point réalisé la marche fatale vers le Silence et l'abandon? Mais, sur le plan où nous étions alors, si nous cherchions en effet notre « Centre » et notre vérité, l'enthousiasme qui nous faisait franchir les régions de la parole et du tumulte ne conduisait pas notre désir au delà du calme et de la joie que nous trouvons en nous-mêmes. Combien meilleure la leçon des amitiés et de l'oubli ! Un enthousiasme plus avide et plus sur, incapable de rencontrer en soi le terme de son aspiration, nous entraîne à présent, loin des méditations savantes et subtiles sur notre essence et nos progrès, vers la région indécise où disparaissent les l'iiractères et les limites de notre moi, où s'elîace le désir d'aventure secrète qui nous repliait encore sur nos puissances, où s'elTectue enfin le miracle du réel abandon ^ Et c'est bien là que devait nous guider cette grâce féminine, dont nous avons ressenti la violence intérieure et charmeresse dès les origines de notre ascension et dès les

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