Cf. la Voix du Silence
212 INTLITION ET AMITIE
premiers frissons de notre élan libérateur. Si nous avons abjuré le calme sommeil des intuitions primitives, où, plongés au cœur des choses, nulle réflexion ne détournait sur l'image déformante de notre immédiation paisible l'inconscience de notre joie, c'est qu'une ambition plus haute nous arrachait à cette torpeur instinctive, la volonté d'élargir notre expérience et de réaliser, au travers des aventures et des risques, une immédiation définitive et universelle. C'est donc l'aiguillon du sacrifice qui nous contraignait à la pénible recherche de notre vérité et de notre vie; et chaque effort de notre intelligence, pour nous assurer une claire possession des fragments innombrables de la réalité, nous faisait dépasser davantage le clair domaine de notre suffisance, pour accentuer en nous le mépris de notre affirmation et l'amour des réalités aperçues et atteintes par notre regard et notre effort. Plus nous prenions conscience de cette marche à l'infini de la connaissance efficace et conquérante, plus aussi devait s'accroître le besoin d'une inconscience supérieure, on s'abolirait, dans une intuition plus vivante et délivrée de toute torpeur, le mirage douloureux qui nous distingue, en nous affirmant, des êtres auxquels nous unit notre désir d'immédiation*. La fusion, sans regrets et sans retour, dans l'immensité inexhaustible du Sentiment pur est donc l'accomplissement de notre vœu secret et le terme souhaité et implicite de notre réalisation intellectuelle.